Lazard Sénégal : quand le recours à un cabinet signale l’urgence financière de Dakar

La rédaction

juillet 19, 2026

Le Sénégal s’apprêterait à mandater la banque d’affaires Lazard comme conseiller financier sur sa dette souveraine, selon des informations relayées par Bloomberg et Reuters. Cette perspective, qui intervient dans un contexte de finances publiques profondément dégradées, soulève une question centrale : le pays est-il en chemin vers une restructuration formelle de sa dette, ou cherche-t-il simplement à renforcer son ingénierie financière face à des créanciers de plus en plus vigilants ?

Une dette réécrite à la hausse après l’audit de la Cour des comptes

Le point de départ de la crise actuelle remonte à la publication, en début d’année 2025, du rapport de la Cour des comptes du Sénégal portant sur la gestion des finances publiques entre 2019 et le 31 mars 2024. Le document révèle l’existence d’une dette bancaire contractée hors circuit budgétaire et sans approbation parlementaire, atteignant 2 517,14 milliards de francs CFA à la date d’arrêté. À un périmètre plus large intégrant d’autres passifs non divulgués, le FMI estime le volume de dette non déclarée à environ 7 milliards de dollars soit près de 4 200 à 4 500 milliards de francs CFA accumulés entre 2019 et 2024.

La conséquence arithmétique est immédiate : la dette publique sénégalaise a été réévaluée à plus de 130 % du PIB, soit près du double du plafond communautaire de 70 % fixé par l’UEMOA. Ce dépassement massif place le Sénégal dans une situation de non-convergence formelle au regard du Pacte de stabilité régional, exposant théoriquement le pays à des sanctions graduelles allant jusqu’à la restriction des financements de la BOAD et de la BCEAO des mécanismes qui, dans la pratique, fonctionnent davantage comme une discipline incitative que coercitive.

Les agences de notation ont tiré les conclusions qui s’imposaient. S&P a abaissé la note souveraine du Sénégal à CCC+ en novembre 2024, après une première dégradation à B- en juillet, plaçant le pays sous surveillance renforcée. Moody’s a pour sa part ramené la notation à Caa1 avec perspective négative en octobre 2024. Les deux agences invoquent les mêmes raisons : révision spectaculaire du niveau de dette, déficits persistants, besoins de financement extérieur très élevés pour 2026 et suspension du programme FMI.

Le FMI en retrait, les créanciers en alerte

La suspension du programme de prêt de 1,8 milliard de dollars accordé par le FMI au Sénégal constitue l’autre pivot de la crise. Le Fonds a subordonné la reprise des décaissements à trois conditions : la publication d’un audit indépendant établissant la réalité budgétaire du pays, la production de nouvelles données consolidées sur la dette et le déficit, et la mise en place de mesures correctrices crédibles avant tout passage devant son Conseil d’administration. En clair, le FMI n’exige pas seulement des promesses politiques mais des chiffres vérifiables et un programme de réformes chiffré.

Cette suspension a produit un effet de signal fort sur les marchés. JPMorgan a estimé, à la suite du limogeage d’Ousmane Sonko du poste de Premier ministre, que la probabilité d’un réaménagement de la dette sénégalaise avait augmenté. Du côté des créanciers privés, des gérants comme Morgan Stanley Investment Management et BlueBay Asset Management ont commencé à discuter de la formation d’un groupe ad hoc destiné à représenter les porteurs d’obligations en cas d’ouverture de négociations formelles.

Ce type de structuration n’est pas anodin. Le précédent ghanéen l’illustre avec clarté : lors de la restructuration de 2022-2024, les porteurs d’euro-obligations avaient constitué un Bondholder Creditor Committee réunissant notamment Abrdn, Amundi et BlackRock. Ce comité, doté de ses propres conseillers financiers et juridiques, avait pesé de façon déterminante sur l’architecture finale des instruments proposés décote sur le principal, niveau des coupons, maturités à l’intérieur des bornes macroéconomiques définies par le FMI. Le rapport du Center for Global Development souligne que la rapidité et la cohérence de l’échange d’eurobonds ghanéen tiennent en partie à ce processus structuré. Pour Dakar, l’émergence d’un groupe ad hoc similaire constituerait un signal de pré-positionnement des créanciers avant d’éventuelles négociations.

Lazard : un mandat encore indéfini, un symbole fort

C’est dans ce contexte que s’inscrit la possible désignation de Lazard. La banque d’affaires possède un bilan africain substantiel en matière de restructurations souveraines : elle a accompagné le Ghana, la Zambie, le Tchad et le Mozambique lors de leurs crises respectives. Au Ghana, Lazard a joué le rôle de conseiller financier du gouvernement pour la restructuration de la dette externe, contribuant à la conception des scénarios de décote, de plafonnement des coupons et d’allongement des maturités soumis aux créanciers privés.

Pour le Sénégal, le mandat exact reste indéterminé. Il importe de noter que le cabinet Global Sovereign Advisory accompagne déjà Dakar : Lazard viendrait potentiellement s’y ajouter sans le remplacer, ce qui suggère un renforcement de la capacité d’analyse et de négociation plutôt qu’un changement de doctrine. Aucune décision de restructuration formelle n’a été officiellement prise à ce stade. Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo, nommé en 2025 et ancien cadre de la BCEAO, a d’ailleurs affirmé publiquement que « la restructuration n’est pas dans l’intérêt du Sénégal » et « n’est pas à l’ordre du jour ». Il articule sa stratégie autour d’un Plan de Redressement Économique et Social (PRES) prévoyant la mobilisation d’environ 6 000 milliards de francs CFA sur 2025-2028, principalement par effort fiscal interne, avec un objectif affiché de redressement en 24 mois.

Pourtant, le seul fait de mandater Lazard envoie un signal fort au marché. Historiquement, la désignation d’un tel conseiller précède ou accompagne des négociations délicates avec les créanciers, même lorsque le terme de « restructuration » est officiellement écarté. Les investisseurs ont appris à lire entre les lignes.

La pression arithmétique du service de la dette

Au-delà du débat sémantique sur la restructuration, les chiffres imposent leur propre logique. Le budget 2026 prévoit environ 5 490 milliards de francs CFA au titre du seul service de la dette, soit l’équivalent de 9,6 milliards de dollars. Ce montant représente une ponction considérable sur les ressources budgétaires d’un pays dont les recettes fiscales restent structurellement limitées par une assiette étroite et un taux de pression fiscale inférieur à la norme régionale.

La trajectoire zambienn offre ici un contre-exemple instructif : la restructuration finalisée en 2023 a permis d’échelonner 6,3 milliards de dollars de dette sur plus de vingt ans, avec une réduction de la valeur actuelle nette d’environ 40 % selon le Center for Global Development. Ces résultats ont été obtenus au prix d’un processus extrêmement long environ le double de celui du Ghana en raison de la complexité des négociations avec la Chine et des désaccords sur la comparabilité de traitement entre créanciers officiels et privés.

Le Sénégal n’est pas en défaut. Mais avec une dette à plus de 130 % du PIB, des notations dans la catégorie hautement spéculative, un programme FMI suspendu et un service de la dette qui absorbe une part croissante des ressources publiques, la marge de manœuvre se rétrécit. La nomination d’un conseiller de la stature de Lazard ne crée pas la crise elle révèle son degré d’avancement.

Quelle soutenabilité pour le modèle sénégalais ?

La question qui sous-tend toute cette séquence est plus structurelle : le modèle d’endettement adopté sous la présidence Macky Sall, fondé sur une mobilisation massive de dette pour financer des infrastructures et des subventions énergétiques, était-il soutenable ? L’audit de la Cour des comptes y répond partiellement : non seulement le niveau d’endettement était sous-déclaré, mais une fraction significative de ces emprunts a été contractée hors des circuits de contrôle parlementaire.

Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye hérite d’une situation où restaurer la confiance des bailleurs institutionnels à commencer par le FMI constitue le préalable à toute autre ambition de transformation économique. Le choix du Premier ministre Lo, ancien cadre de la BCEAO, témoigne d’une volonté de rassurer par le profil plutôt que par l’idéologie. Mais les signaux envoyés aux marchés dégradations successives, formation probable d’un groupe ad hoc de créanciers, recours à Lazard dessinent une trajectoire où la marge entre « gestion active de la dette » et « restructuration négociée » se réduit de mois en mois.

La vraie question n’est pas de savoir si Lazard sera finalement mandaté. Elle est de savoir si les réformes fiscales et budgétaires annoncées dans le PRES seront suffisantes pour inverser une dynamique d’endettement que les chiffres, pour l’heure, ne permettent pas encore d’enrayer.


Sources