Au Cameroun, la relation économique avec la Chine révèle ses contradictions les plus brutales. D’un côté, un secteur aurifère où près de 44 tonnes d’or ont rejoint Dubaï entre 2021 et 2025, contre seulement 148 kg officiellement déclarés par les douanes camerounaises. De l’autre, des marchés de Douala et Yaoundé où des commerçants locaux se disent étranglés par une concurrence qu’ils jugent déloyale, et des travailleurs camerounais soumis à des conditions que les institutions du travail ont jugé suffisamment graves pour ordonner des fermetures et des arrestations.
L’or camerounais s’envole vers Dubaï, les caisses de l’État restent vides
Les chiffres sont vertigineux. Selon les données compilées par la Sonamines et relayées par plusieurs sources spécialisées, les douanes de Dubaï ont enregistré environ 44 tonnes d’or comme provenant du Cameroun entre 2021 et 2025. Dans le même temps, les douanes camerounaises ne déclaraient officiellement que 148 kg d’exportations sur la même période, soit un écart d’une ampleur proprement sidérante, représentant une perte estimée à environ 2 000 milliards de FCFA (3,4 milliards de dollars).
L’année 2023 constitue l’illustration la plus nette de ce gouffre. Le rapport ITIE Cameroun 2023 a mis en évidence un écart dit « de miroir » entre les statistiques nationales et les données d’importation des pays partenaires : le Cameroun n’avait officiellement déclaré que 22,3 kg d’exportations d’or, tandis que les registres internationaux faisaient état de 15,2 tonnes d’or importées comme originaires du pays. Plus de 90 % de ce volume avait rejoint les Émirats arabes unis. Les pertes fiscales potentielles liées à cette fuite non déclarée sont estimées à environ 165 milliards de FCFA par an, soit près de 295 millions de dollars.
La Sonamines elle-même fournit des données qui éclairent la déconnexion entre production réelle et déclarations officielles : en 2024, elle recensait 644,42 kg d’or ayant donné lieu au paiement de taxes ou à des rétrocessions, quand la Douane n’enregistrait que 3,8 kg d’exportations déclarées. En 2025, la Sonamines relevait encore 389,69 kg, et la Douane enregistrait zéro gramme.
Un secteur minier dominé par des opérateurs étrangers non conformes
Ce paradoxe entre production réelle et déclarations officielles s’enracine dans la structure même du secteur aurifère camerounais. En mai 2026, le MINMIDT avait identifié près de 200 sociétés minières opérant illégalement dans les régions de l’Est et de l’Adamaoua, dont plus de 95 % étaient étrangères. Les enquêtes de terrain ont pointé une présence significative d’entreprises dirigées par des ressortissants chinois parmi ces opérateurs non conformes, des sociétés comme Sheng Hin Mining figurant parmi les structures visées par les autorités.
La réponse de Yaoundé s’est voulu ferme : le 30 juin 2026, le MINMIDT a retiré 53 permis de recherche aurifère pour non-conformité au Code minier, ciblant principalement les régions Nord, Est et Adamaoua. Une trentaine de sociétés camerounaises et étrangères sont concernées par cette mesure administrative. La société civile et certains observateurs du secteur jugent toutefois ces mesures insuffisantes, soulignant que le retrait de permis d’exploration ne résout pas la question des exploitations clandestines actives, dont beaucoup opèrent sans aucun titre.
Il convient de ne pas attribuer mécaniquement à la seule présence chinoise l’intégralité des exportations clandestines. Les circuits de contrebande aurifère en Afrique centrale sont structurellement complexes : Interpol a documenté que Dubaï capte l’essentiel de l’or artisanal d’Afrique centrale et orientale, via des routes régionales qui traversent plusieurs pays. La RDC voisine, avec des volumes absolus bien supérieurs, illustre ce phénomène régional dont le Cameroun est un maillon, pas nécessairement le centre.
Des marchés asphyxiés, des travailleurs maltraités
La question de la présence chinoise au Cameroun ne se limite pas aux mines. Dans les marchés de Douala et Yaoundé, des commerçants camerounais décrivent une mécanique de concurrence qui les met en difficulté structurelle. Le témoignage d’un commerçant prénommé Abdoulaye, relayé par plusieurs médias locaux, en résume le mécanisme : des opérateurs chinois vendent des marchandises en gros à des revendeurs camerounais, puis s’installent dans le même marché pour écouler les mêmes produits au détail à des prix inférieurs à ceux que pratiquent leurs propres clients grossistes. La chaîne économique, capitaux, importations depuis la Chine, réseaux de distribution, bénéfices, reste largement connectée à la Chine, tandis que les marges se réduisent côté camerounais.
Cette domination repose sur un avantage structurel : la capacité à importer en conteneurs, à comprimer les coûts d’approvisionnement grâce à des circuits directs avec les fournisseurs chinois, et à proposer des prix que les petits entrepreneurs locaux ne peuvent pas soutenir. La législation camerounaise, notamment la loi n°2015/018 du 21 décembre 2015 régissant l’activité commerciale, soumet les ressortissants étrangers exerçant une activité commerciale à un agrément préalable. Mais l’application de ce cadre reste source de tensions permanentes sur le terrain, et aucun renforcement significatif du dispositif n’a été adopté en 2025-2026 dans ce domaine précis.
L’affaire Sino Mart : un révélateur des rapports de force
En mai 2026, une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux a mis en lumière une autre dimension du problème. Des images tournées dans un supermarché de Yaoundé, le Sino Mart, montraient ce qui s’apparentait à des violences commises par des responsables de l’établissement contre un employé camerounais. La vidéo a provoqué une réaction immédiate des autorités : le PDG chinois Yan Min et son interprète ont été interpellés, les faits requalifiés en actes de torture, et un militaire impliqué dans les événements a été renvoyé devant le tribunal militaire de Yaoundé pour complicité. Le ministre du Travail, Grégoire Owona, a ordonné la fermeture provisoire de l’établissement et annoncé une enquête approfondie.
L’affaire Sino Mart n’est pas un cas isolé. Des témoignages recueillis dans des commerces à capitaux chinois de Douala décrivent des conditions de travail profondément déséquilibrées : une employée d’un magasin de vêtements disait travailler de six heures à vingt-trois heures en semaine, et jusqu’à vingt heures le dimanche. Les pratiques signalées incluent également des salaires impayés, des traitements dégradants et une hostilité marquée envers toute forme de recours. Ces constats rejoignent les conclusions de la monographie de l’Institute for Security Studies sur les pratiques de travail chinoises dans six pays d’Afrique australe, qui documentait des problèmes récurrents : longues heures, salaires insuffisants, licenciements abusifs, heures supplémentaires non payées.
Le paradoxe d’un partenariat présenté comme mutuellement bénéfique
Pékin présente invariablement sa relation économique avec les pays africains comme une coopération mutuellement avantageuse, fondée sur les infrastructures, les échanges commerciaux et le transfert de compétences. Au Cameroun, ce discours se heurte à des réalités documentées qui en compliquent sérieusement la lecture.
Quand les entreprises chinoises disposent d’un accès privilégié au marché, aux ressources minières et à la main-d’œuvre camerounaise, tout en maintenant leur chaîne économique principalement connectée à la Chine, capitaux, fournitures, réseaux, bénéfices, la symétrie du partenariat mérite d’être questionnée. Les commerçants camerounais voient leurs marges s’éroder. Les producteurs d’or, qu’ils soient artisanaux ou semi-industriels, s’inscrivent dans des circuits d’exportation clandestine dont une fraction importante du bénéfice échappe au fisc camerounais. Les travailleurs, quant à eux, témoignent de rapports d’emploi que les autorités elles-mêmes ont jugé nécessaire de sanctionner.
Le retrait de 53 permis miniers, la fermeture de Sino Mart, les arrestations dans l’affaire des violences filmées : ces réactions de l’État camerounais indiquent une prise de conscience des déséquilibres en jeu. Elles signalent aussi les limites d’une gouvernance qui a longtemps laissé se creuser ces écarts, entre production réelle et déclarations douanières, entre droit du travail et pratiques effectives, entre texte de loi et réalité du marché.
La question posée au Cameroun n’est donc plus seulement celle de l’opportunité ou des risques de l’investissement chinois. Elle est celle de la capacité de l’État à préserver la valeur de ses propres ressources, à faire respecter son droit du travail et à garantir à ses opérateurs économiques les conditions d’une concurrence équitable. En d’autres termes, une question de souveraineté économique, et l’écart entre 44 tonnes d’or envolées vers Dubaï et 148 kg officiellement déclarés en donne la mesure la plus crue.
Sources
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Cameroun : l’exportation illégale de l’or vers Dubaï fait perdre près de 2 000 milliards FCFA à l’État en 5 ans : Ecomatin, 2026
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Écarts dans le secteur aurifère du Cameroun : la contribution des données ITIE : ITIE, rapport cadrage 2023
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Rapport ITIE Cameroun 2023 : MINMIDT / ITIE Cameroun
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Cameroun : 53 permis aurifères annulés pour non-respect du Code minier : Ecomatin, juillet 2026
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RCA et Cameroun : le trafic d’or vers Dubaï impliquant des sociétés minières illégales : Business & Human Rights Resource Centre
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L’exploitation aurifère illégale en Afrique Centrale : Interpol, 2021
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Pratiques de travail chinoises dans six pays d’Afrique australe : Institute for Security Studies (ISS)
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Affaire Sino Mart : arrestation du PDG Yan Min et de l’interprète : Actu Cameroun, mai 2026
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Cameroun : les pertes fiscales liées aux exportations illégales d’or pourraient atteindre 165 milliards de FCFA : Investir au Cameroun
- Orpaillage illicite au Cameroun : les réseaux de l’ombre qui pillent l’or de l’Est
- Or camerounais : comment 95 % de la production échappe aux circuits officiels
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