Or illégal en Côte d’Ivoire : les circuits criminels transfrontaliers qui saignent l’Afrique de l’Ouest

La rédaction

août 22, 2026

Entre 2021 et le premier semestre 2026, les autorités ivoiriennes ont démantelé plus de 8 500 sites d’orpaillage clandestin et déféré 4 474 personnes en justice. Derrière ces chiffres opérationnels se dessine une économie souterraine aux ramifications régionales profondes, articulée autour de corridors de transit éprouvés et de places financières offshore. L’ampleur du phénomène force aujourd’hui le débat politique à Abidjan, tout en interpellant les instances régionales.

Une saisie symptomatique d’un flux bien plus vaste

Les 136 kg d’or saisis et les 960 millions de FCFA interceptés dans le cadre des opérations ivoiriennes sont, à eux seuls, révélateurs. Rapportés au cours moyen du premier semestre 2025, autour de 3 031 dollars l’once troy, selon les données du marché aurifère, ces 136 kg représentent une valeur marchande d’environ 13,3 millions de dollars, soit approximativement 8 milliards de FCFA. Les 960 millions de FCFA interceptés ne constituent donc qu’une fraction infime, à peine 12 %, de la valeur du seul métal physique saisi. L’écart entre les deux chiffres illustre la difficulté structurelle à capturer les flux financiers qui accompagnent l’or illicite, bien plus mobiles et volatils que le métal lui-même.

À l’échelle régionale, la disproportion est encore plus saisissante. Selon l’Agence Ecofin, la Côte d’Ivoire aurait perdu plus de 4 milliards de dollars à la contrebande en 2025 aux prix actuels de l’or. SWISSAID estimait quant à elle qu’en 2022, 435 tonnes d’or avaient quitté le continent africain de manière clandestine, pour une valeur de 30,7 milliards de dollars sur cette seule année. Dans ce contexte, les saisies ivoiriennes, aussi significatives soient-elles sur le plan politique et symbolique, ne représentent qu’une interception à la marge d’un flux structurel.

Des corridors transfrontaliers bien cartographiés

L’or illicitement extrait en Côte d’Ivoire n’emprunte pas des routes aléatoires. Les travaux du Global Initiative against Transnational Organized Crime publiés en 2023 identifient des itinéraires précis selon les zones de production.

Dans le nord-est ivoirien, autour de Bouna et Doropo, l’or est principalement acheminé vers le Burkina Faso, via Gaoua, avant de rejoindre Ouagadougou. La zone trifrontalière Ghana–Côte d’Ivoire–Burkina Faso constitue un espace de transit particulièrement actif, avec des flux circulant entre Bondoukou, Bouna, Varale et Kampti. Dans le nord du pays, autour de Tortiya, Boundiali, Tengrela et Ouangolodougou, l’itinéraire dominant longe la frontière malienne vers Bamako par la route Kadiana–Bougouni.

La destination finale, quel que soit le corridor emprunté, converge vers un même hub de négoce : Dubaï. Les travaux d’Equal Access et du GI-TOC le formulent sans ambiguïté, l’or artisanal ivoirien est « principalement acheminé vers Dubaï », via le Mali, le Burkina Faso, le Togo ou le Ghana selon les circuits. Cette géographie n’est pas propre à la Côte d’Ivoire : l’axe Mali–Dubaï est documenté par l’ISS Africa comme l’une des voies majeures du commerce illégal de l’or en Afrique de l’Ouest.

Un actif criminel liquide, vecteur de blanchiment

La dimension financière du trafic aurifère dépasse la simple contrebande de matière première. L’ONUDC et la CNUCED ont tous deux mis en évidence que l’or artisanal clandestin fonctionne comme un actif criminel liquide : facile à produire dans des zones peu contrôlées, aisément transportable sous faible volume, simple à revendre sur des marchés internationaux peu regardants sur l’origine. Selon le rapport de la CNUCED sur les flux financiers illicites en Afrique, les transactions sur l’or, sous-déclaration, fausse facturation, circuits d’exportation opaques, constituent l’un des vecteurs les plus courants d’évasion fiscale et de blanchiment dans le secteur extractif.

Cette liquidité criminelle explique pourquoi les groupes armés sahéliens ont intégré l’orpaillage illicite à leur modèle de financement. Au Mali, le groupe d’experts de l’ONU a documenté dès 2019 une mainmise de groupes djihadistes sur des sites aurifères dans des zones frontalières, combinant taxation des orpailleurs, contrôle des routes d’évacuation et participation indirecte à la chaîne commerciale. Au Burkina Faso, une étude de l’IISD évalue entre 2016 et 2020 à environ 126 millions de dollars les revenus tirés par des groupes armés non étatiques d’attaques et d’extorsions sur des sites d’extraction aurifère. L’orpaillage illicite n’est donc plus seulement un problème de fiscalité minière : il constitue un mécanisme de financement de l’insécurité régionale, qui déborde largement les frontières ivoiriennes.

Les limites de la réponse institutionnelle

Côté ivoirien, la réponse institutionnelle s’est progressivement structurée depuis le Code minier de 2014. La création en 2021 du Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GSLOI), puis la modification en 2022 des articles du Code minier relatifs aux sanctions, ont renforcé le dispositif répressif. En 2024, le gouvernement annonçait une réforme plus profonde : création d’un comptoir national d’achat d’or, installation d’une unité d’affinage, guichet unique pour les autorisations artisanales. La Banque mondiale a soutenu en juillet 2025 l’effort de formalisation du secteur minier artisanal ivoirien, reconnaissant son ampleur et ses enjeux de développement.

Malgré ces avancées, les chiffres cumulés, plus de 8 500 sites déguerpis sur cinq ans, témoignent d’une persistance du phénomène qui dépasse la capacité répressive de l’État. Les réseaux s’adaptent : ils se fragmentent, se déplacent, s’appuient sur des complicités locales et des financements chinois parfois signalés dans la presse ivoirienne. Charles Blé Goudé, figure de l’opposition, a récemment appelé à la création d’un ministère spécifiquement dédié à la lutte contre l’orpaillage clandestin, qualifiant le phénomène de véritable « guerre » contre la Côte d’Ivoire. La proposition, quelle que soit son opportunité institutionnelle, pointe un problème réel : la dispersion des compétences entre ministère des Mines, forces de sécurité, douanes et justice fragilise la cohérence de la réponse.

La CEDEAO : une réglementation communautaire en gestation

À l’échelle régionale, la CEDEAO a posé les jalons d’une approche harmonisée. Dès 2021, les ministres en charge des Mines avaient demandé à la Commission d’élaborer une réglementation communautaire sur l’exploitation minière artisanal et les pratiques illicites, un texte destiné à être examiné jusqu’au niveau des chefs d’État. RFI rapportait dès août 2021 que la CEDEAO préparait ce cadre pour mieux réguler le commerce de l’or et réduire les fraudes. Les axes identifiés, harmonisation des législations, traçabilité des minéraux, création de centres de commercialisation, répondent précisément aux lacunes qui permettent aux circuits criminels de prospérer.

Mais entre l’ambition institutionnelle et la réalité du terrain, le fossé reste large. La sortie du Mali et du Burkina Faso de la CEDEAO et la création de l’Alliance des États du Sahel compliquent toute coordination sur des espaces qui constituent précisément les principaux corridors de transit de l’or ivoirien illicite. Construire une gouvernance régionale de l’orpaillage artisanal sans les pays de transit sahéliens revient à colmater une digue en laissant ouverte la brèche principale.

Un système, pas un fait divers

Les données ivoiriennes disponibles, sites démantelés, personnes poursuivies, or et liquidités saisis, permettent de mesurer l’effort répressif, pas encore d’en évaluer l’impact sur les flux. L’écart considérable entre la valeur marchande de l’or saisi (environ 8 milliards de FCFA) et les liquidités interceptées (960 millions de FCFA) suggère que la chaîne financière du trafic échappe largement au filet ivoirien. La question qui s’impose n’est pas tant de savoir combien de sites supprimer de plus, mais comment remonter et perturber durablement les chaînes logistiques et financières qui transforment l’or extrait illégalement au cœur de la forêt ivoirienne en lingots négociables sur les marchés de Dubaï. À cette question, ni Abidjan ni Accra ni Ouagadougou ne peuvent répondre seuls.


Sources