Le Jnim fait de l’or un instrument de guerre au Sahel central

La rédaction

juillet 22, 2026

Un nouveau rapport de l’ONG Acled, publié le 22 juillet 2026, documente avec une précision inédite comment les groupes armés jihadistes, au premier rang desquels le Jnim, transforment les sites miniers du Burkina Faso, du Mali et du Niger en outils de financement, de gouvernance et de guerre économique. Dans un Sahel où l’or représente jusqu’à 80 % des exportations du Mali, l’enjeu dépasse largement le seul pétrole de caisse des belligérants.

L’or, nerf de la guerre sahélienne

Le rapport d’Acled, intitulé « Extraction sous le feu : comment l’exploitation minière redéfinit les conflits au Sahel central », porte sur l’analyse de 44 mines industrielles et artisanales réparties dans les trois pays du Sahel central. Son auteur, le chercheur Héni Nsaibia, analyste Sahel senior à Acled, travaille depuis plusieurs années sur l’articulation entre économies illicites et stratégies des groupes armés. La conclusion centrale du rapport est que le contrôle des ressources minières n’est plus un effet secondaire des conflits : il en est devenu une cause structurante.

La dimension économique est considérable. Le Mali, premier producteur d’or d’Afrique de l’Ouest, a exporté 52,5 tonnes d’or en 2024 pour 1 608 milliards de francs CFA de recettes, soit près de 84 % de ses recettes totales d’exportation. La saisonnalité des opérations militaires suit désormais, dans certaines zones, les cycles de l’exploitation aurifère. Contrôler un axe routier menant à un site d’orpaillage, c’est contrôler un flux financier.

Ce contexte explique pourquoi, selon la Banque mondiale, plus de deux millions de personnes sont directement impliquées dans l’exploitation artisanale de l’or au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Selon les estimations du groupe Crisis Group, on compte environ un million d’orpailleurs au Burkina Faso, 700 000 au Mali et 300 000 au Niger. Ces bassins de main-d’œuvre informelle constituent autant de zones grises où la présence étatique est faible et l’infiltration des groupes armés aisée.

Les tactiques du Jnim : blocus, taxation, infiltration

Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), branche sahélienne d’al-Qaïda, a développé un arsenal de méthodes pour extraire de la valeur des sites miniers sans nécessairement en prendre le contrôle physique visible. Au Mali, l’organisation orchestre des blocus sur les axes d’approvisionnement, prélève des taxes sur les convois et les travailleurs, et procède à des enlèvements ciblés de personnel étranger principalement des ressortissants chinois pour priver l’État de recettes fiscales et d’investissements.

Plus significatif encore, le rapport d’Acled documente la transformation de certains sites d’orpaillage artisanal en bases semi-permanentes. Les combattants du Jnim se fondent parmi les orpailleurs, stockent armes et matériel dans les campements, et utilisent la mobilité propre aux sites artisanaux où des centaines d’individus entrent et sortent quotidiennement comme couverture opérationnelle. Cette infiltration rend toute frappe chirurgicale risquée pour les forces régulières, faute de pouvoir distinguer le combattant du civil.

La logique dépasse le financement immédiat. Comme l’analyse Héni Nsaibia dans le rapport : « Ce qui peut commencer par des attaques contre le personnel minier, les infrastructures ou les transports, peut dégénérer en une lutte d’influence plus large pour le contrôle des déplacements, du territoire, de l’autorité locale et de l’accès aux ressources. » En d’autres termes, la mine est un point d’entrée vers une gouvernance de substitution.

Une géographie du conflit qui déborde les concessions

L’une des conclusions les plus frappantes du rapport concerne la géographie des violences. Près de 90 % des incidents liés à l’exploitation minière ne se déroulent pas à l’intérieur des concessions elles-mêmes, mais dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour des sites. Routes, marchés et bourgs voisins concentrent l’essentiel des affrontements. Des noms reviennent dans la cartographie : Inata, Boungou, Solhan, Talhandak au Burkina Faso ; Tinzaouatène, Intahaka, Kayes, Sikasso au Mali ; Samira, Komabangou, M’Banga au Niger.

Cette configuration dessine un conflit de périphérie qui contourne les installations les mieux gardées pour frapper là où les acteurs économiques et les populations sont les plus vulnérables. Elle explique aussi pourquoi les opérateurs miniers subissent des perturbations majeures sans que leurs sites soient nécessairement attaqués directement.

L’État islamique au Sahel et le Front de libération de l’Azawad (FLA) sont également présents dans cette compétition pour les ressources, créant une configuration à plusieurs niveaux où jihadistes concurrents, groupes ethniques armés et milices d’autodéfense les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) au Burkina Faso s’affrontent ou négocient le contrôle de zones économiquement stratégiques.

Les États contre-attaquent : nationalisations et révisions législatives

Face à cette pression, les gouvernements du Sahel ont engagé une série de réformes législatives et de nationalisations dont la rapidité témoigne de l’urgence perçue. Au Burkina Faso, la trajectoire est particulièrement marquée : en août 2024, l’État a nationalisé les mines de Boungou et de Wahgnion, auparavant exploitées par Endeavour Mining. En juin 2025, cinq actifs miniers supplémentaires ont été transférés à la société publique SOPAMIB, avant qu’un nouveau site, Bouboulou, ne rejoigne le portefeuille public en juillet 2026. Au Mali, le code minier a été révisé et plusieurs contrats renégociés dans une logique de souveraineté accrue sur les ressources.

Ces mesures s’inscrivent dans un double mouvement : reprendre la main sur la rente aurifère face à des acteurs étrangers jugés peu solidaires des efforts de guerre, et signaler aux populations que l’État demeure l’autorité régulatrice légitime. Mais comme le note le rapport Acled : « Ces réformes se déroulent dans un contexte d’insécurité persistante, créant un environnement opérationnel de plus en plus complexe où les entreprises minières subissent la pression à la fois de groupes armés et de gouvernements plus affirmés. » Pour les opérateurs, l’étau se resserre des deux côtés.

Africa Corps dans l’équation minière

Les forces armées régulières sont appuyées par les paramilitaires russes de l’Africa Corps, qui ont succédé au groupe Wagner dans la région. Au Mali, la présence d’Africa Corps a été documentée sur le site d’orpaillage d’Intahaka, décrit comme l’un des plus vastes du nord du Mali, ainsi qu’autour de la mine de Morila. Selon l’analyse de l’Agence Ecofin, Africa Corps a partiellement rompu avec le modèle économique de Wagner où la société militaire privée exploitait elle-même les ressources pour laisser des entreprises russes liées à l’État prendre en charge l’exploitation, les paramilitaires assurant la sécurisation. Le conglomérat Krastsvetmet serait ainsi impliqué dans un projet de grande raffinerie d’or au Mali.

Au Burkina Faso, la présence d’Africa Corps reste davantage concentrée sur la protection du régime, avec environ 100 hommes déployés selon les estimations disponibles, mais des discussions portant sur des projets similaires de raffinage semblent en cours. Cette dimension russo-sahélienne ajoute une couche de complexité aux opérations minières dans la région : les entreprises étrangères doivent désormais naviguer entre groupes armés jihadistes, armées nationales et intérêts économiques russes protégés par des paramilitaires.

Vers une contagion côtière ?

L’avertissement le plus structurant du rapport concerne l’avenir géographique de ces dynamiques. Acled anticipe une propagation des schémas conflictuels liés à l’exploitation minière au-delà du Sahel central, vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin, Togo où le Jnim renforce progressivement sa présence et où les sites d’orpaillage artisanal prolifèrent également.

Les pays côtiers présentent des vulnérabilités structurelles comparables : économies minières informelles importantes, gouvernance locale fragmentée dans les zones rurales, et présence croissante de cellules jihadistes dans les régions septentrionales. La question n’est donc plus de savoir si les dynamiques sahéliennes de prédation minière atteindront ces territoires, mais à quelle vitesse les États concernés et leurs partenaires sauront anticiper et contenir cette extension. Pour les décideurs publics et les opérateurs miniers d’Abidjan à Lomé, le rapport d’Acled constitue un signal d’alarme dont le calendrier importe autant que le contenu.

Sources