Guerre au Soudan : les États-Unis dans l’étau soudanais

La rédaction

septembre 5, 2026

Alors que la guerre civile au Soudan entre dans sa troisième année, deux forces antagonistes se livrent une bataille parallèle pour orienter la politique américaine : l’armée du général al-Burhane, forte de ses victoires sur le terrain, et la coalition civile Somoud d’Abdallah Hamdock, qui réclame une trêve imposée par Washington. L’administration Trump, prise entre ces deux pressions croisées, peine à définir une ligne cohérente face à l’un des conflits les plus meurtriers de la décennie.

Washington face à une équation insoluble

Le Forum diplomatique d’Antalya, le 18 avril 2026, a offert une nouvelle illustration de ce télescopage. Massad Boulos, envoyé spécial du président Trump pour les Affaires africaines et arabes, y participait aux côtés du ministre égyptien des Affaires étrangères Badr Abdelattah, un partenaire du Caire qui soutient précisément le camp d’al-Burhane. La scène résume bien la complexité de la position américaine : dialoguer avec des interlocuteurs qui portent des agendas contradictoires, sans avoir encore arbitré entre eux.

Depuis novembre 2025, Washington a officiellement réactivé son attention sur le Soudan. Donald Trump avait alors promis sur Truth Social de « travailler dur » pour mettre fin aux « atrocités horribles » du pays, qu’il qualifiait de « l’endroit le plus violent sur Terre ». Boulos avait de son côté décrit la guerre soudanaise comme « la plus grande crise humanitaire du monde ». Des formules frappantes, mais qui n’ont pas encore débouché sur une stratégie opérationnelle claire.

La réalité humanitaire justifie pourtant une mobilisation urgente. Selon l’ONU, le conflit a produit, à l’été 2026, plus de 11 millions de personnes déplacées depuis avril 2023, dont 6,5 millions à l’intérieur du pays et 4,6 millions réfugiées dans les pays voisins. Ces chiffres font du Soudan l’une des crises de déplacement les plus massives au monde, devant la Syrie ou le Yémen à certaines périodes.

La stratégie d’al-Burhane : capitaliser sur le terrain pour verrouiller la diplomatie

Du côté de Khartoum, la logique est celle d’un rapport de force assumé. Depuis fin 2024, l’armée soudanaise a reconquis plusieurs positions stratégiques majeures. La reprise de Khartoum en mars 2025, incluant l’aéroport international et le quartier général des forces armées, a constitué un tournant symbolique fort. Wad Madani, carrefour d’Al-Jazirah au sud de la capitale, était tombée en janvier 2025. Plus récemment, le siège de Kadugli au Kordofan du Sud a été brisé, consolidant le contrôle de l’armée sur le centre du pays.

Ces succès militaires ont une traduction diplomatique directe : Khartoum rejette toute négociation de cessez-le-feu préconisée par Washington, estimant que le rapport de force sur le terrain lui confère une légitimité suffisante pour dicter ses conditions. La logique est connue, elle a été observée en Libye, où des factions armées dominantes ont longtemps court-circuité les médiations de l’ONU en imposant leurs positions par les armes, mais elle est ici particulièrement explicite.

Le soutien égyptien renforce cette posture. Le Caire reconnaît al-Burhane comme l’interlocuteur légitime du Soudan, lui fournit un appui diplomatique régulier et, selon Le Monde, une aide logistique discrète, pièces de rechange pour l’aviation, assistance médicale, renseignement stratégique. Ce soutien est prudent et contesté dans ses dimensions militaires directes, mais il suffit à signaler aux États-Unis que Khartoum dispose d’un parrain régional solvable, capable de compenser une pression américaine trop frontale.

Somoud : légitimité civile, assise fragile

Face à cette mécanique militaro-diplomatique, la coalition Somoud joue une autre partition. Fondée en février 2025 par Abdallah Hamdock, ancien Premier ministre de la transition de 2019-2021, elle s’est construite en rupture avec la coalition Taqaddum, dont une frange avait accepté de s’aligner sur le projet de gouvernement parallèle des Forces de soutien rapide (FSR). Somoud rassemble des partis civils, dont l’Umma Party et le Sudanese Congress Party, des syndicats professionnels comme le Comité des médecins ou les Emergency Lawyers, et plusieurs comités de résistance urbains.

Sa stratégie vis-à-vis de Washington est claire : pousser l’administration Trump à imposer une trêve et à organiser un dialogue inter-soudanais excluant tout accord préalable avec les FSR. Hamdock incarne pour cette coalition la figure du civil compétent et internationalement reconnu, capable de rassurer les chancelleries occidentales sur les possibilités d’une transition démocratique post-conflit.

Mais la crédibilité de Somoud comme interlocuteur unique du camp civil soudanais reste discutable. Comme le souligne une analyse du Horn Review de mai 2026, la coalition s’inscrit dans un ordre politique soudanais profondément fragmenté. Sa base sociale est essentiellement urbaine, élites professionnelles et militants de Khartoum et des grandes villes, sans ancrage territorial homogène à l’échelle nationale ni base armée propre. C’est une organisation politique issue des réseaux de 2019, pas un mouvement de masse capable de peser sur le terrain. Washington en est conscient, et cette limite objective réduit le levier de pression réel de Somoud sur l’agenda américain.

Les précédents régionaux : quand le terrain neutralise la diplomatie

L’histoire récente des médiations africaines invite à la prudence sur les capacités de Washington à forcer un changement de cap. Le processus de Djeddah, co-parrainé par les États-Unis et l’Arabie saoudite depuis mai 2023, en est l’illustration la plus directe. La Déclaration de Djeddah du 11 mai 2023, qui prévoyait des corridors humanitaires et une facilitation de l’aide, a été signée mais jamais réellement appliquée. Les pourparlers ont été suspendus dès juin 2023, repris en octobre, puis gelés à nouveau faute de percée sur un cessez-le-feu. En novembre 2023, les parties ne sont parvenues qu’à réaffirmer la nécessité d’améliorer l’accès humanitaire, un recul dramatique par rapport aux ambitions initiales.

L’Union africaine n’a pas fait mieux. Entre 2023 et 2025, elle a déployé un mécanisme élargi, une feuille de route en six piliers et un Groupe de haut niveau, sans obtenir ni cessez-le-feu stable ni accord politique. La médiation africaine a surtout fonctionné comme un cadre diplomatique de consultation, procédural mais sans effet sur les dynamiques de terrain.

Ces précédents illustrent une réalité structurelle : quand un belligérant estime que la dynamique militaire lui est favorable, les incitations à négocier s’effondrent. Al-Burhane n’a aucun intérêt à figer un rapport de force qui lui est aujourd’hui favorable, et les mécanismes diplomatiques disponibles n’ont pas démontré leur capacité à surmonter ce calcul.

Les leviers réels de Washington

Ce constat ne signifie pas que les États-Unis sont sans influence. Leur poids financier, leur capacité à mobiliser des coalitions régionales et leur rôle dans les institutions multilatérales restent des leviers réels. Mais l’administration Trump, davantage centrée sur des logiques transactionnelles que sur des engagements de long terme, ne semble pas prête à investir le capital politique et diplomatique nécessaire pour imposer une solution au Soudan. La présence de Boulos à Antalya aux côtés du représentant égyptien suggère que Washington privilégie un cadre de consultation avec ses alliés régionaux plutôt qu’une pression directe sur Khartoum.

Pour Somoud, cette posture américaine est un obstacle majeur. La coalition civile a besoin que Washington joue le rôle de garant actif d’un processus de transition, un rôle que l’administration Trump n’a, pour l’heure, ni les moyens ni la volonté d’assumer pleinement. Pour al-Burhane, en revanche, elle est une aubaine : l’absence de pression américaine frontale lui permet de poursuivre sa stratégie de reconquête militaire sans contrainte diplomatique majeure.

La vraie question, à terme, n’est pas de savoir si Hamdock ou al-Burhane parviendra à convaincre Washington. C’est de savoir si l’administration Trump est prête à traiter le Soudan comme un dossier prioritaire de sa politique africaine, ou si la guerre la plus meurtrière du moment restera, pour elle, une crise de deuxième rang dont on gère les marges sans en affronter le cœur.

Sources