Au Soudan, la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide dure depuis avril 2023, faisant de ce pays la plus grande crise de déplacement au monde, avec plus de 30 millions de personnes dans le besoin. Pendant ce temps, le Quintet de médiateurs, censé incarner un front diplomatique cohérent, se fissure de l’intérieur. L’Union africaine, en multipliant les initiatives peu coordonnées, fragilise le dispositif collectif et offre involontairement aux protagonistes soudanais une marge de manœuvre supplémentaire.
Le Quintet, un mécanisme sous tension
Le Quintet réunit l’Union africaine, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), la Ligue des États arabes, l’Union européenne et les Nations unies. Son mandat déclaré est de soutenir un processus politique inclusif, conduit par les Soudanais eux-mêmes, visant la fin des hostilités et l’instauration d’institutions civiles démocratiques. Dans ses déclarations publiques, le Quintet insiste sur la désescalade, la cessation des hostilités et la reprise de consultations avec les acteurs politiques soudanais.
Sur le papier, l’architecture est solide. En pratique, les fissures apparaissent dès qu’on examine le fonctionnement concret du mécanisme. Les membres du Quintet autres que l’UA ont multiplié, en 2024 et 2025, les appels à une meilleure coordination, à l’élimination des chevauchements et à la cohérence des approches. Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA lui-même, dans son communiqué de décembre 2025, a explicitement demandé aux membres du Quintet et du Quad de « collaborer étroitement et en synergie » et d’« éviter les chevauchements ». Ce type d’injonction, formulé depuis l’intérieur même de l’UA, dit beaucoup sur l’état réel de la coordination.
Les initiatives unilatérales de l’UA : reprendre la main ou semer la confusion ?
Tout au long de 2024, l’Union africaine a tenté de reprendre l’initiative sur le dossier soudanais en multipliant les formats et les démarches. En janvier 2024, elle a nommé un panel de hauts représentants africains. En juin, son Conseil de paix et de sécurité a impulsé l’organisation d’un dialogue politique inclusif à Addis-Abeba, conduit conjointement avec l’IGAD du 10 au 15 juillet 2024. Des démarches diplomatiques régionales ont accompagné ces initiatives pour présenter l’approche africaine aux pays voisins du Soudan.
Ces mouvements s’inscrivent dans la logique institutionnelle propre à l’UA : le Conseil de paix et de sécurité fixe l’orientation politique, tandis que la Division de la médiation et du dialogue de la Commission assure l’ingénierie technique. Le Panel des sages, les hauts représentants et les envoyés spéciaux constituent les instruments opérationnels de ce dispositif.
Mais la question n’est pas celle de la légitimité de l’UA à agir, elle est incontestable. Elle porte sur la coordination préalable avec les autres membres du Quintet. Or, les sources disponibles indiquent que le lancement de juillet 2024 a été essentiellement piloté par l’UA et l’IGAD, sans mention d’une concertation préalable avec les autres membres du Quintet. C’est précisément cette asymétrie d’information et de consultation qui alimente l’irritation des partenaires.
Un précédent libyen qui éclaire les risques
La comparaison avec la Libye, entre 2011 et 2015, n’est pas superflue. Dans ce dossier, la concurrence entre l’UA, l’ONU et la Ligue arabe avait produit un enchevêtrement de canaux parallèles dont les factions libyennes avaient su tirer profit. Chaque camp pouvait sélectionner le médiateur le plus favorable à ses intérêts, bloquer les autres, ou prolonger les discussions sans concession réelle. Comme le soulignent plusieurs analyses académiques sur la médiation multilatérale, notamment celles publiées par le Centre for Security Studies de l’ETH Zurich, la multiplication des médiateurs ne produit pas nécessairement une pression convergente ; elle peut au contraire réduire le pouvoir d’influence de chacun d’eux.
La fragmentation s’y manifestait selon trois dynamiques : une compétition de légitimité entre organisations, des messages politiques divergents sur l’inclusion ou l’exclusion de certains acteurs, et un affaiblissement du levier collectif faute d’un cadre unique soutenu de manière constante.
Au Soudan, les conditions d’une dérive comparable sont réunies. Il existe déjà un autre format, le Quad, composé de l’Égypte, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et des États-Unis, dont les positions divergent parfois de celles du Quintet. Les Forces armées soudanaises ont d’ailleurs contesté la composition de certains mécanismes de médiation, pointant la présence de pays qu’elles accusent de partialité. Cette contestation de la légitimité des médiateurs est un signal classique : elle précède généralement la stratégie de contournement.
La leçon du Tigré : la hiérarchie de fait comme solution d’urgence
L’expérience de la médiation du conflit du Tigré entre 2021 et 2022 offre un éclairage utile sur la manière dont les tensions de coordination entre organisations africaines peuvent être, ou non, arbitrées. Dans ce cas, l’UA et l’IGAD avaient connu un problème similaire de chevauchement de mandats. La solution trouvée n’avait pas été institutionnelle mais pragmatique : une hiérarchie de fait s’était imposée, l’UA assumant le leadership politique de la médiation tandis que l’IGAD se cantonnait à un rôle d’appui. Ce partage tacite avait permis de mener les pourparlers de Pretoria en 2022, aboutissant à un accord de cessation des hostilités.
La question, pour le Soudan, est de savoir si un arbitrage comparable est possible. La complexité du dossier soudanais, acteurs plus fragmentés, enjeux régionaux plus enchevêtrés, implication de puissances extracontinentales plus directe, rend cet exercice plus difficile. La diversité des membres du Quintet, qui inclut l’Union européenne et les Nations unies, ajoute une dimension supplémentaire : ces acteurs disposent de mandats et de cultures institutionnelles qui ne se prêtent pas aisément à une subordination tacite à l’UA.
Enjeu central : préserver la crédibilité du mécanisme
La littérature spécialisée sur les médiations multilatérales, notamment les travaux produits dans le cadre de l’Institut d’études de sécurité, identifie plusieurs pathologies récurrentes : le chevauchement des mandats, la subsidiarité contestée, les faibles mécanismes de liaison et la personnalisation politique des processus. Toutes ces pathologies sont présentes, à des degrés divers, dans la gestion actuelle du dossier soudanais.
L’enjeu n’est pas seulement procédural. Un Quintet fragmenté perd sa capacité à exercer une pression coordonnée sur les belligérants. Lorsque chaque membre du mécanisme peut être approché séparément, les dirigeants soudanais en conflit disposent d’une latitude accrue pour temporiser, sélectionner leurs interlocuteurs et contester la légitimité des initiatives qu’ils jugent défavorables. La crédibilité d’une médiation multilatérale repose précisément sur son unité apparente : dès lors qu’elle se fissure, les belligérants n’ont plus de raison forte de s’engager.
La déclaration de coprésidence qui appelle à « coordonner les mesures internationales et bilatérales » et à travailler en synergie avec la Ligue des États arabes et les Nations unies révèle en creux l’ampleur du travail restant. Coordonner n’est pas fusionner : le Quintet peut accueillir des sensibilités différentes. Mais la coordination suppose au minimum une information partagée en amont et un accord sur les séquences diplomatiques, conditions qui ne semblent pas actuellement réunies.
Une médiation à reconstruire
La question qui se pose désormais est moins celle de savoir qui a raison dans la dispute interne au Quintet que celle de savoir si le mécanisme peut se réformer sans perdre un temps précieux. Chaque semaine supplémentaire de fragmentation diplomatique est une semaine gagnée par les belligérants. Le bilan humanitaire, 30 millions de personnes dans le besoin, des millions de déplacés, n’autorise pas une dispute institutionnelle prolongée entre médiateurs.
Pour que le Quintet retrouve une efficacité minimale, il faudrait a minima un accord explicite sur les procédures de consultation préalable, une clarification des rôles entre l’UA et les autres membres, et une communication publique unifiée. Sans ces conditions, le risque n’est plus simplement celui d’une médiation lente : c’est celui d’une médiation qui accélère involontairement la prolongation du conflit qu’elle est censée résoudre. La fragmentation des médiateurs est rarement neutre, elle a presque toujours un bénéficiaire, et ce bénéficiaire n’est jamais la paix.
Sources
-
Quintet – déclaration sur les consultations avec les parties prenantes soudanaises : Peace AU, juin 2026
-
Communiqué de la 1319e réunion du CPS sur la situation au Soudan : Conseil de paix et de sécurité de l’UA, décembre 2025
-
Communiqué de la 1218e réunion du CPS sur le Soudan : Conseil de paix et de sécurité de l’UA, juin 2024
-
L’UA tente de reprendre la main sur le dossier soudanais : Le Point Afrique, août 2024
-
Bilan après deux ans de guerre au Soudan : ONU Info, mars 2025
-
Mission impossible : la médiation de l’ONU en Libye, Syrie et Yémen : SWP Berlin
-
Les défis des médiations dans l’Union africaine : Thinking Africa
-
Manuel de soutien à la médiation de l’UA : Commission de l’UA, 2014