Diplomatie de la dette Chine-Afrique : l’annulation soudanaise, un geste symbolique face à un gouffre économique

La rédaction

juillet 1, 2026

Le 28 juin 2026, Khartoum et Pékin ont signé un protocole portant sur l’annulation de quatre prêts sans intérêts d’un montant de 340 millions de yuans, soit environ 50 millions de dollars. Un allègement présenté comme un signal de solidarité, mais qui pèse peu face à l’ampleur d’une crise économique et humanitaire sans précédent, aggravée par une guerre civile qui entre dans sa quatrième année.

Une annulation symbolique dans un océan de dettes

Le chiffre est éloquent dans les deux sens. Cinquante millions de dollars représentent à peine une fraction du passif soudanais, estimé par le Fonds monétaire international à 187,6 % du PIB en 2025. La dette totale du pays envers l’ensemble de ses créanciers avoisine les 56,6 milliards de dollars, dont environ 37 % sont dus à des créanciers bilatéraux non membres du Club de Paris catégorie dans laquelle figure la Chine, présente depuis les années 2000 via des prêts majoritairement fléchés vers les secteurs pétrolier et minier.

L’annonce a été reçue avec une sobriété mesurée par le ministre soudanais des Finances, Gibril Ibrahim, qui s’est borné à souligner que « nous travaillons actuellement avec la République populaire de Chine au développement de la relation stratégique entre les deux pays et au renforcement de cette coopération ». Ni le FMI ni la Banque mondiale n’ont jugé utile de réagir officiellement à cette annulation bilatérale ciblée, cohérente avec leur pratique : les deux institutions réservent leurs communiqués aux grands changements de statut et aux restructurations coordonnées.

La Chine a également rappelé un engagement de 200 millions de yuans (environ 29,4 millions de dollars) destiné à la réhabilitation d’infrastructures dans les secteurs de l’énergie, de l’eau et de l’agriculture un volet opérationnel qui, dans le contexte actuel de destruction des capacités productives soudanaises, relève davantage de l’intention que d’un calendrier de décaissement maîtrisé.

Une économie dévastée par la guerre

Pour comprendre l’insuffisance structurelle de ce geste, il faut mesurer l’ampleur des dégâts accumulés depuis avril 2023. Un rapport des Nations unies publié en avril 2026 estime que le conflit a fait reculer le développement du Soudan de près de trente ans. La perte de PIB imputable à la seule année 2023 est chiffrée à 6,4 milliards de dollars. Le FMI anticipe une croissance anémique de 0,7 % pour 2026, après une reprise partielle de 3,2 % en 2025 consécutive à une contraction historique de 23,4 % en 2024.

La production pétrolière, colonne vertébrale des recettes publiques soudanaises, illustre l’effondrement. Avant le conflit, la China National Petroleum Corporation (CNPC) contrôlait environ 71 % de la production nationale, soit environ 78 000 barils par jour. Depuis les combats, le champ de Heglig le plus important du pays a été fermé en décembre 2023, entraînant une baisse de plus de 50 % de la production globale, ramenée à environ 30 000 barils par jour selon les estimations les plus récentes. Cette contraction prive le gouvernement d’une source de devises déjà fragilisée par la partition du pays avec le Soudan du Sud en 2011.

Sur le plan humain, les Nations unies recensent environ 15 millions de personnes déplacées 11 millions à l’intérieur du territoire, 4 millions ayant fui vers les pays voisins. L’appel humanitaire régional est financé à moins de 10 % de ses besoins. Sept millions de personnes supplémentaires ont basculé dans l’extrême pauvreté depuis le début du conflit.

Le mirage PPTE et le blocage structurel

L’histoire récente de la dette soudanaise est aussi celle d’occasions manquées. En juin 2021, le Soudan avait franchi le « point de décision » de l’initiative PPTE (pays pauvres très endettés), ouvrant theoriquement la voie à un allègement substantiel de sa dette. Le FMI avait alors salué cette avancée, et le Club de Paris avait annoncé une restructuration bilatérale d’envergure, incluant l’annulation de 4,1 milliards d’euros de dette française.

Quatre mois plus tard, le coup d’État militaire d’octobre 2021 a tout gelé. Le FMI a suspendu son assistance, la Banque mondiale a interrompu ses financements, et le traitement prévu par le Club de Paris a été mis en attente « dans l’expectative d’une normalisation de la situation politique », selon les termes du Trésor français. Le Soudan n’a jamais atteint le « point d’achèvement » qui aurait déclenché les annulations effectives. Sans programme actif avec le FMI, impossible de valider les déclencheurs requis ; sans validation, pas d’allègement réel.

Depuis, la guerre a transformé l’exercice en abstraction comptable. La fiscalité est tombée à 3,3 % du PIB. Les arriérés représentent 85 % de la dette publique. Et le Soudan ne fait partie d’aucune des négociations en cours au titre du Cadre commun du G20 seuls quatre pays africains y ont formellement déposé une demande : l’Éthiopie, la Zambie, le Tchad et le Ghana.

L’efficacité limitée des annulations bilatérales chinoises

La diplomatie de la dette pratiquée par Pékin suit une logique bien documentée. En août 2022, la Chine avait annoncé l’annulation de 23 prêts sans intérêts arrivés à échéance fin 2021, au bénéfice de 17 pays africains non nommés, pour un montant total estimé à 610 millions de dollars par l’Université de Boston. La mécanique est rodée : il s’agit de créances anciennes, à taux nul, souvent déjà en souffrance, dont l’annulation permet à Pékin d’afficher un geste de solidarité à coût réel limité.

Les économistes spécialisés dans la dette africaine sont quasi unanimes sur l’efficacité systémique de ces opérations. Les annulations bilatérales chinoises ne ciblent pas les grosses créances commerciales garanties par des ressources naturelles — celles qui pèsent réellement sur la soutenabilité. Elles ne s’inscrivent dans aucun cadre multilatéral coordonné, ce qui complique la recherche d’un traitement équitable entre créanciers et peut retarder des accords globaux. Présentées comme de la solidarité, elles servent aussi d’instrument de soft power permettant à Pékin de se démarquer des créanciers occidentaux tout en conservant ses positions contractuelles dans les secteurs stratégiques.

Pour le Soudan, la Chine a annulé au total au moins 210 millions de dollars de dette ces dernières années 160 millions en 2020, 50 millions en 2026. Une somme loin d’être négligeable en valeur absolue, mais marginale rapportée à un stock de dette qui, selon certaines estimations agrégées, placerait les engagements chinois dans la fourchette de plusieurs milliards de dollars, principalement via des prêts liés aux projets énergétiques et miniers.

Une sortie de crise tributaire d’abord du cessez-le-feu

La trajectoire économique du Soudan restera étroitement conditionnée par l’évolution du conflit armé. Aucun mécanisme de restructuration bilatéral ou multilatéral ne peut produire d’effets durables tant que les recettes fiscales s’effondrent, que les champs pétroliers restent fermés et que les 15 millions de personnes déplacées ne peuvent pas contribuer à la reconstruction productive.

L’annulation chinoise du 28 juin 2026 s’inscrit dans la continuité d’une diplomatie de la dette qui privilégie le geste visible sur l’efficacité systémique. Elle confirme l’intérêt de Pékin à maintenir une présence diplomatique active à Khartoum, notamment en vue de la reprise éventuelle des activités de la CNPC. Mais elle ne modifie pas les termes d’une équation économique dont la solution passe d’abord par un règlement politique du conflit, puis par la réactivation d’un processus de restructuration multilatérale que le coup d’État de 2021 et la guerre de 2023 ont, successivement, rendu caduc.

La question qui se pose désormais aux créanciers chinois, membres du Club de Paris, et institutions de Bretton Woods est celle du séquençage : peut-on préparer un cadre de traitement de la dette soudanaise avant même qu’un cessez-le-feu durable soit obtenu, pour être en mesure d’agir rapidement le moment venu ? L’expérience des restructurations post-conflit suggère que le délai entre la paix et l’allègement effectif est souvent celui qui coûte le plus cher aux populations les plus vulnérables.

Sources