La visite du secrétaire d’État adjoint Frank Garcia à Bamako le 17 juillet marque une nouvelle étape dans le réengagement discret mais méthodique de Washington avec les pays de l’Alliance des États du Sahel. Derrière les poignées de main protocolaires se dessine un ajustement doctrinal : les États-Unis semblent prêts à troquer la politique d’isolement contre un engagement transactionnel, sans pour autant renoncer à leurs exigences stratégiques.
Une séquence diplomatique qui ne doit rien au hasard
La visite de Frank Garcia au Mali n’est pas un acte isolé. Elle s’inscrit dans un ballet diplomatique américain qui s’est intensifié depuis le début de 2025 : Rudy Atallah, William Stevens, Nick Checker, puis une délégation de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants se sont succédé à Bamako en l’espace de quelques mois. La tournée de Garcia comprenait également des escales au Nigeria et en Côte d’Ivoire, signalant une approche régionale structurée plutôt qu’une démarche ponctuelle.
Les discussions à Bamako ont porté sur trois secteurs la santé, les nouvelles technologies et les minerais critiques sans qu’aucun contrat n’ait été annoncé à l’issue des entretiens. Cette retenue n’est pas un échec : elle traduit plutôt la logique de la bannière sous laquelle opère désormais le département d’État, résumée dans le document « America First in Africa », qui privilégie la diplomatie commerciale et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement sur toute autre considération.
Le dégel mesuré d’une relation abîmée
Le signal le plus concret du réchauffement diplomatique a précédé la visite de Garcia. Le 27 février 2026, l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) a retiré de sa liste de sanctions trois officiers maliens : le colonel Sadio Camara, le colonel Alou Boi Diarra et le lieutenant-colonel Adama Bagayoko. Ces trois hommes avaient été désignés en juillet 2023 au titre de l’Executive Order 14024, pour avoir facilité le déploiement du groupe paramilitaire Wagner au Mali. Camara, alors ministre de la Défense, avait personnellement organisé le déploiement en effectuant plusieurs déplacements en Russie en 2021 ; Diarra avait contribué à la logistique des forces russes ; Bagayoko, lui, était accusé d’avoir cherché à exporter le modèle Wagner vers le Burkina Faso.
La levée de ces sanctions ne constitue pas une amnistie morale. Elle est à lire comme un signal politique délibéré : Washington accepte de tourner une page opérationnelle pour rouvrir un canal de dialogue. Garcia a d’ailleurs salué lors de sa visite la décision du Mali d’engager son retrait de la Cour pénale internationale un geste qui ne coûte rien aux États-Unis, qui n’ont eux-mêmes jamais ratifié le Statut de Rome. Le Mali, avec le Burkina Faso et le Niger, a déposé sa notification formelle de retrait auprès du Secrétaire général de l’ONU le 24 juin 2026, un retrait coordonné sans précédent en Afrique subsaharienne, mais qui ne prendra effet qu’un an plus tard et ne bloquera pas les procédures déjà en cours.
Les minerais, moteur discret de la réouverture
Pour comprendre la logique américaine, il faut regarder sous la surface diplomatique. Le Mali est producteur d’or ressource dont il tire l’essentiel de ses recettes d’exportation mais aussi, de plus en plus, de lithium. La mine de Goulamina, inaugurée en décembre 2024 dans la région de Bougouni, est classée parmi les cinq plus grands gisements de spodumène au monde, avec des ressources estimées entre 142 et 277 millions de tonnes de minerai à une teneur d’environ 1,38 % Li₂O. Une deuxième mine, celle de Kodal Minerals à N’Ganala, a produit son premier concentré en 2025. En avril de la même année, le gouvernement malien annonçait la découverte d’un nouveau gisement à Foulaboula, d’une capacité estimée à 21,31 millions de tonnes.
Ces ressources sont aujourd’hui majoritairement entre des mains chinoise Ganfeng Lithium opère Goulamina en joint-venture avec l’État malien. C’est précisément cette réalité qui aiguise l’appétit américain : la stratégie « America First in Africa » identifie les minerais critiques comme un axe prioritaire pour réduire la dépendance de Washington vis-à-vis de Pékin. Aucun contrat n’est signé, mais l’agenda est lisible.
Une doctrine sécuritaire réajustée après le Niger
Le retrait militaire américain du Niger, finalisé le 5 août 2024 avec la fermeture de la base aérienne 201 d’Agadez, a contraint Washington à repenser son dispositif sahélien. Cette base, qui abritait environ un millier de militaires et servait de hub de renseignement pour toute la région, était un actif stratégique irremplaçable à court terme. Sa perte a accéléré le glissement vers une doctrine différente : fourniture de renseignements, formation à distance et soutien technologique, depuis des pays côtiers partenaires comme la Côte d’Ivoire ou le Ghana, plutôt que présence militaire permanente dans les pays de l’AES.
Ce tournant explique en partie pourquoi Washington cherche à maintenir des canaux ouverts avec Bamako, Ouagadougou et Niamey. Un isolement complet priverait les États-Unis de toute visibilité sur une région où la Russie s’est imposée comme partenaire sécuritaire de référence, et où des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique restent actifs.
Le précédent du pragmatisme américain face aux juntes
Cette approche n’est pas inédite. Washington a historiquement su ménager des transitions avec des régimes militaires africains lorsque ses intérêts l’exigeaient. Le Tchad, après la mort d’Idriss Déby en 2021, en offre l’illustration la plus claire : la coopération sécuritaire américaine s’est maintenue avec les autorités de transition, accompagnée d’un discours sur le retour à l’ordre constitutionnel sans que celui-ci soit jamais conditionné à des délais contraignants. Au Niger, après le coup d’État de 2023, Washington avait suspendu sa coopération militaire avant de reprendre contact la visite de l’ambassadrice Kathleen FitzGibbon à Niamey début 2025 matérialisait cette réouverture.
Le modèle est donc connu : coopération limitée pour les intérêts sécuritaires et économiques, maintien d’un discours normatif sur la démocratie sans en faire un préalable absolu. Selon l’analyse publiée par Jeune Afrique, les États-Unis se distinguent en cela de Paris, qui a longtemps conditionné son engagement à une rupture explicite avec Moscou exigence que les juntes sahéliennes ont collectivement refusée.
Ce que cette séquence ne règle pas
La visite de Garcia ne dissipe pas les ambiguïtés fondamentales de la situation. L’Alliance des États du Sahel maintient ses partenariats avec la Russie et, dans une moindre mesure, avec la Chine. Le corps expéditionnaire russe successeur de Wagner sous l’appellation Africa Corps est toujours présent sur le terrain malien. Washington ne peut raisonnablement ignorer cette réalité, et aucun responsable américain n’a laissé entendre qu’il exigeait sa dissolution comme condition au rapprochement.
La CEDEAO, de son côté, gère la rupture institutionnelle avec les pays de l’AES en maintenant des canaux de coopération technique et en mandatant des médiateurs, sans prendre position publiquement sur le réengagement américain. Cette discrétion en dit long sur les marges de manœuvre de l’organisation régionale dans un environnement géopolitique qu’elle ne contrôle plus.
La vraie question posée par cette séquence est celle de la réciprocité : qu’est-ce que Bamako et, par extension, les capitales de l’AES est prête à offrir en échange d’une normalisation accélérée avec Washington ? Les minerais critiques constituent une monnaie d’échange crédible, mais leur exploitation reste sous contrôle chinois. La recomposition des équilibres au Sahel n’en est qu’à ses prémices, et Washington semble avoir décidé qu’il valait mieux y participer même à prix réduit que d’en être exclu.
Sources
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Les États-Unis toujours en opération séduction à Bamako — Jeune Afrique, 17 juillet 2025
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America First in Africa — document officiel du département d’État (version française) — Département d’État américain
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Mali : Washington lève ses sanctions contre Sadio Camara et deux hauts gradés — Tama Média, 2026
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Le Niger, le Mali et le Burkina Faso se retirent de la CPI — Le Monde, 2 juillet 2026
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L’armée américaine a achevé son retrait du Niger — Le Monde, 6 août 2024
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Mine de lithium de Goulamina — fiche encyclopédique — Wikipédia
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AES : les États-Unis prennent leurs distances avec la stratégie française au Sahel — La Nouvelle Tribune, août 2025
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Retrait des troupes américaines au Niger : un revers pour Washington — IRIS, 2024