Alliance des États du Sahel : face à la CEDEAO, dialogue de façade ou pragmatisme contraint ?

La rédaction

juillet 22, 2026

La CEDEAO a prolongé le mandat de Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre guinéen nommé négociateur en chef auprès de l’Alliance des États du Sahel, signalant sa volonté de maintenir des canaux ouverts malgré la rupture consommée. Mali, Burkina Faso et Niger ont, pour leur part, répondu par un rejet public de toute médiation, tout en continuant discrètement à siéger dans certaines structures techniques régionales. Cette tension entre posture souverainiste et interdépendances économiques réelles constitue le nœud politique de la crise en cours.

La mécanique du dialogue : qui parle à qui, et dans quel but ?

Nommé le 25 mars 2025 pour une durée initiale de trois mois, Lansana Kouyaté dispose d’un mandat précis : conduire les négociations au nom de la CEDEAO, assisté d’une équipe d’experts techniques et d’une Troïka ministérielle, avec obligation de rendre compte à la Conférence des chefs d’État et de gouvernement. Son interlocuteur désigné côté AES est le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, nommé négociateur en chef de la confédération pour les modalités techniques de séparation.

L’architecture du dialogue est donc formellement symétrique : deux négociateurs en chef, deux mandats parallèles, deux organisations qui se reconnaissent mutuellement comme interlocuteurs sans se reconnaître comme équivalentes. Côté CEDEAO, le discours officiel insiste sur la préservation des acquis de l’intégration — libre circulation des personnes et des biens, continuité des échanges commerciaux — et sur les intérêts des populations plutôt que sur ceux des gouvernements.

La prolongation du mandat de Kouyaté s’inscrit dans la continuité d’une période de transition officiellement fixée du 29 janvier au 29 juillet 2025, pendant laquelle la CEDEAO espérait encore infléchir la trajectoire des trois États. Cette fenêtre s’est fermée sans résultat tangible, mais la CEDEAO a choisi de ne pas interrompre le processus.

La réponse de l’AES : rejet politique, continuité fonctionnelle

La réaction officielle de Bamako, Ouagadougou et Niamey est sans ambiguïté. Dans une déclaration commune diffusée par les télévisions publiques, les trois gouvernements ont qualifié la période de transition de « manipulation » et d’« énième tentative de déstabilisation », attribuée à « des forces extérieures ». Le Collège des chefs d’État de l’AES est allé jusqu’à placer ses forces de défense en alerte maximale en réponse aux décisions prises par l’organisation régionale.

Ce rejet rhétorique est constant depuis le début de la crise. Il s’appuie sur une grille de lecture cohérente : la CEDEAO est présentée comme une organisation sous influence étrangère, notamment française, dont les mécanismes de sanction auraient été détournés à des fins politiques au détriment de gouvernements issus de coups d’État. Le refus de légitimer le négociateur Kouyaté ou le dispositif qu’il représente est la traduction logique de cette posture.

Pourtant, la réalité institutionnelle est plus nuancée. Selon plusieurs analyses de think tanks, les dirigeants de l’AES continuent en parallèle de maintenir leur participation à plusieurs structures techniques de la CEDEAO, dans une logique de pragmatisme sectoriel. De même, en juillet 2025, les ministres de l’AES ont certes claqué la porte d’une session du Conseil des ministres de l’UEMOA à Lomé — après un différend sur la présidence tournante —, mais les trois pays n’ont à ce jour signé aucun acte juridique de retrait de l’Union monétaire. Ils continuent d’utiliser le franc CFA et de dépendre de la BCEAO pour la gestion de leurs réserves de change.

Les données économiques, un argument que l’AES ne peut ignorer

Derrière le bras de fer diplomatique, les chiffres structurent en creux les marges de manœuvre réelles des trois États. Les pays de l’AES représentent environ 21,3 % du commerce intra-CEDEAO, selon des données compilées par l’expert Adama Bamba relayées par APA News. Mais le profil de cet échange est structurellement asymétrique : les importations des pays de l’AES au sein de l’espace CEDEAO représentent 41,3 % du total intra-régional, tandis que leurs exportations n’en constituent que 9,7 %. Le déficit commercial moyen avec l’espace CEDEAO était estimé à 429 milliards de francs CFA par an sur la période 2018-2022.

Ce déséquilibre structurel signifie que le retrait de la CEDEAO pèse d’abord sur les importations des pays de l’AES — donc sur leur économie domestique, leurs approvisionnements et leurs populations. C’est précisément cet argument que la CEDEAO mobilise pour justifier son offre de dialogue : non pas le retour des trois États dans l’organisation, mais la préservation des mécanismes concrets qui limitent l’impact du retrait sur les citoyens ordinaires.

L’UEMOA constitue un filet de sécurité partiel dans ce contexte. La plupart des échanges intra-régionaux des pays de l’AES transitent par ce cadre monétaire commun, que la rupture avec la CEDEAO n’a pas encore affecté juridiquement. Mais la dépendance aux importations des autres membres — les pays de l’AES importent auprès de leurs partenaires UEMOA à hauteur de près de 70 % des flux intra-Union — rend la menace d’une rupture sur ce front particulièrement coûteuse.

Le précédent mauritanien et les limites de l’analogie

Pour comprendre où ce processus peut mener, les chercheurs mobilisent régulièrement le cas de la Mauritanie. Retirée de la CEDEAO en 2000 pour des raisons politiques et économiques, elle a signé en 2017 un accord de membre associé avec l’organisation, conservant des liens fonctionnels sans réintégration pleine. C’est le seul précédent africain d’un retrait suivi d’un cadre de coopération partielle formalisé avec la même organisation.

L’analogie a ses limites. La Mauritanie était un État seul, dans un contexte géopolitique différent, sans coalition régionale alternative à offrir. L’AES, elle, se pose en projet politique autonome doté d’une force commune, d’un projet de monnaie souveraine et d’un récit de rupture avec l’ordre occidental. Le retrait conjoint de trois pays — sans précédent dans l’histoire de la CEDEAO — renforce la capacité de négociation de l’ensemble mais complique tout accord séparé.

Sur le plan juridique, la plupart des spécialistes du droit international africain s’accordent à reconnaître le droit de retrait prévu à l’article 91 du Traité révisé de la CEDEAO, tout en jugeant le retrait « immédiat » annoncé par les trois États contraire à la procédure qui prévoit un préavis d’un an. Cette irrégularité procédurale n’a pas été contestée devant une juridiction internationale, mais elle fragilise la position des États de l’AES sur le terrain du droit des traités.

Pragmatisme ou posture : ce que révèle le double registre de l’AES

La question centrale n’est pas de savoir si l’AES « veut » dialoguer avec la CEDEAO — il est évident que ses gouvernements préfèrent une rupture symbolique nette. Elle est de savoir si les contraintes économiques, sécuritaires et monétaires laissent aux trois États la capacité de se passer durablement d’un accord de coopération partielle.

À Bamako, en mai 2025, des représentants des deux organisations se sont réunis pour, selon le communiqué conjoint rapporté par Guinée Matin, « unir leurs forces face au terrorisme » et poser « les premières pierres d’un nouveau cadre de coopération ». Le réflexe sécuritaire a donc produit ce que la diplomatie politique n’avait pas réussi à engendrer : un dialogue technique de fait.

Ce double registre — rejet politique en surface, coopération fonctionnelle en profondeur — est peut-être la forme que prendra durablement la relation AES-CEDEAO. Les gouvernements de Bamako, Ouagadougou et Niamey ont besoin de la rhétorique souverainiste pour consolider leur légitimité intérieure. Ils ont simultanément besoin des flux commerciaux, des mécanismes monétaires et des dispositifs sécuritaires qui passent encore, en partie, par les institutions qu’ils ont officiellement quittées.

La prolongation du mandat de Kouyaté ne vise pas un retour des pays de l’AES dans le giron de la CEDEAO — personne, à Abuja ou à Bamako, n’y croit réellement. Elle vise à construire un cadre de coexistence ordonnée qui limite les dommages collatéraux d’une rupture mal gérée. La véritable question, à mesure que le temps passe et que les contraintes économiques s’accumulent, est de savoir si les dirigeants de l’AES accepteront de formaliser ce pragmatisme sans le désigner comme tel.


Sources