Retrait du Sahel de la CEDEAO : l’ECO face au défi de la crédibilité monétaire en 2027

La rédaction

juillet 22, 2026

Après six reports en vingt ans, la CEDEAO a réaffirmé, lors de son sommet du 19 juillet 2026 à Lungi, son intention de lancer l’ECO en 2027. Mais derrière la continuité de l’annonce politique, la géographie du projet a profondément changé : pour la première fois, l’organisation devra construire une union monétaire sans trois de ses membres sahéliens, dont le retrait officiel en janvier 2025 a reconfiguré l’ensemble de l’architecture régionale.

Un projet qui accumule les reports depuis deux décennies

L’ECO n’est pas née en 2026. Pensée dès 1983 comme horizon d’intégration, la monnaie unique ouest-africaine a connu une succession de dates cibles manquées 2003, 2005, 2009, 2014, puis 2020 avant que la pandémie de Covid-19 ne conduise à suspendre le pacte de convergence et à remettre l’ensemble du calendrier à plat. En 2021, les chefs d’État ont adopté une nouvelle feuille de route couvrant la période 2022-2026, avec un lancement fixé à 2027. Cette date est désormais la septième tentative.

La 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État, réunie en Sierra Leone, a donc confirmé cet objectif sans le modifier. L’organisation a opté pour une approche progressive : seuls les pays satisfaisant aux critères de convergence macroéconomique de premier rang pourront rejoindre la zone ECO dès son lancement. Ces critères imposent un déficit budgétaire inférieur ou égal à 3 % du PIB, une inflation annuelle plafonnée à 5 %, un financement monétaire du déficit limité à 10 % des recettes fiscales, et des réserves extérieures couvrant au moins trois mois d’importations. Un second rang de critères fixe en outre le ratio dette publique/PIB à 70 % maximum et la variation du taux de change nominal à ±10 %. L’enregistrement du nom « ECO » auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle constitue, dans ce calendrier, une étape juridique concrète mais symboliquement modeste.

L’UEMOA comme noyau dur : une logique de vague

L’approche progressive retenue par la CEDEAO identifie explicitement les pays de l’UEMOA comme les mieux positionnés pour intégrer immédiatement la future union monétaire. La logique n’est pas sans précédent : la zone euro avait procédé de la même façon en 1999, en réservant le lancement à onze États ayant atteint un niveau jugé suffisant de convergence, les autres conservant un statut de dérogation provisoire avec un mécanisme de surveillance continue.

La comparaison a toutefois ses limites. En Europe, le processus bénéficiait d’institutions supranationales solides, d’une discipline budgétaire encadrée par le Pacte de stabilité et de croissance, et d’économies structurellement plus proches. En Afrique de l’Ouest, le tableau de bord de convergence reste préoccupant. Selon le rapport 2024 de convergence macroéconomique de la CEDEAO, seuls deux États membres le Bénin et le Cap-Vert respectaient l’ensemble des quatre critères de premier rang en 2024. Pour 2025, les projections du même rapport n’élèvent ce nombre qu’à quatre : Bénin, Côte d’Ivoire, Togo et Cap-Vert. Autrement dit, même au sein de l’UEMOA, supposée former le noyau dur, la majorité des pays ne remplit pas simultanément l’ensemble des critères requis.

Le directeur général de l’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO), Boima Kamara, a reconnu en janvier 2025 que « le chemin vers le lancement de la monnaie unique de la CEDEAO reste semé d’embûches », tout en affirmant le projet « tout à fait réalisable si les États membres agissent avec détermination et pragmatisme ». Cette formulation prudente illustre l’écart qui demeure entre l’ambition institutionnelle et la réalité macroéconomique des membres.

Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger : une perte nette pour la crédibilité du projet

Le retrait officiel du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, effectif en janvier 2025, modifie structurellement la donne. La CEDEAO compte désormais 13 États membres concernés par le projet ECO. Ce rétrécissement du périmètre n’est pas neutre : il prive l’organisation de trois économies sahéliennes qui, bien que fragiles, contribuaient à la masse démographique et territoriale de l’espace d’intégration.

Sur le plan de la convergence strictement entendue, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) n’étaient pas parmi les meilleurs élèves de la région. Le Burkina Faso était régulièrement en non-conformité sur le critère de déficit budgétaire, tandis que le Mali et le Niger présentaient des performances plus hétérogènes selon les années. En 2023, seul le Cap-Vert remplissait les quatre critères de premier rang parmi les quinze membres de l’époque. Leur départ ne dégrade donc pas mécaniquement les statistiques de convergence régionale il pourrait même les améliorer marginalement à court terme.

Mais l’enjeu est ailleurs. Ce qui se perd, c’est la cohérence politique du projet et sa vocation à rassembler l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Une monnaie unique qui exclut d’emblée trois pays partageant la même culture économique sahélienne et utilisant déjà le franc CFA envoie un signal d’incomplétude que les marchés et les partenaires institutionnels ne manqueront pas de lire.

La question nigériane, variable d’ajustement silencieuse

Derrière la rhétorique de l’intégration se pose une autre question, rarement formulée explicitement dans les communiqués officiels : celle du Nigeria. Selon les données du rapport de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC), le Nigeria représente encore environ 54,6 % du PIB nominal de la zone, en baisse par rapport à plus de 62 % en 2022 effacement lié à l’instabilité du naira plus qu’à un déclin structurel. D’autres estimations fondées sur les prévisions du FMI situent cette part entre 35 et 40 % en 2024-2025, selon la méthodologie retenue.

Quoi qu’il en soit, le Nigeria demeure l’économie dominante de la région. Or Abuja n’a jamais vraiment tranché entre sa volonté affichée de participer à l’ECO et sa résistance à abandonner la souveraineté monétaire que lui confère le naira. Sans engagement ferme du Nigeria, la crédibilité d’une union monétaire ouest-africaine reste théorique : on n’intègre pas monétairement une zone en en excluant l’économie qui représente entre un tiers et la moitié de son PIB total.

L’AES prépare sa propre monnaie, sans calendrier officiel

Du côté de Bamako, Ouagadougou et Niamey, la trajectoire est, pour l’heure, parallèle à celle de l’ECO mais non convergente. Les trois États de l’AES ont annoncé la création d’une Banque confédérale d’investissement et de développement (BCID-AES), présentée comme un premier pas vers une future banque centrale commune et une monnaie propre. Les dirigeants sahéliens font valoir que l’ECO, dans sa conception actuelle, ne rompt pas suffisamment avec le franc CFA critique récurrente qui renvoie à l’ancrage sur l’euro et au rôle de la BCEAO.

En pratique, aucune monnaie commune AES n’a été lancée en 2025 ou 2026, contrairement à diverses annonces circulant sur les réseaux sociaux. Les trois pays continuent d’utiliser le franc CFA, et aucun calendrier officiel de transition monétaire n’a été formellement arrêté. La position de l’AES est donc celle d’un retrait de fait du processus ECO, avec une orientation affichée vers la souveraineté monétaire, mais sans les instruments institutionnels ni la capacité technique nécessaires à une transition à court terme.

2027 : une échéance politique autant que technique

La confirmation de l’ECO pour 2027 est d’abord une décision politique. Elle signale que la CEDEAO refuse d’admettre l’échec de son projet d’intégration monétaire, au moment précis où l’AES en conteste la légitimité depuis l’extérieur. L’enregistrement de la marque « ECO » auprès de l’OAPI participe de cette logique : protéger le nom, c’est aussi protéger l’idée.

Mais une monnaie unique ne se crée pas par déclaration de sommet. Elle exige une convergence durable des politiques budgétaires, une harmonisation des cadres de supervision financière, une banque centrale crédible et, surtout, une adhésion politique des économies qui comptent. Sur ces quatre dimensions, la CEDEAO accumule encore des lacunes significatives à dix-huit mois de l’échéance annoncée.

La vraie question de 2027 n’est pas de savoir si l’ECO sera « lancée » un lancement partiel, avec quelques pays de l’UEMOA, est techniquement possible. Elle est de savoir si ce lancement produira une zone monétaire crédible, capable d’attirer progressivement ses membres absents, ou si elle figera une nouvelle ligne de fracture dans l’architecture économique ouest-africaine, au risque de consacrer définitivement la fragmentation entre la CEDEAO et l’AES.

Sources