Six hommes, les mains liées et les yeux bandés, découverts dans une fosse commune à Forécariah, dans le sud-ouest de la Guinée. Un parquet qui ouvre une enquête. Et une société civile qui, d’emblée, refuse de s’en remettre aux seules institutions nationales. La scène, révélée fin août 2026, résume à elle seule l’état de déliquescence de la relation entre l’État guinéen et ses citoyens depuis le coup d’État du CNRD en septembre 2021.
Une découverte macabre dans un contexte déjà chargé
RFI et Deutsche Welle ont rapporté la découverte de six corps dans la préfecture de Forécariah, localité côtière à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Conakry. Les victimes avaient les mains ligotées et les yeux bandés, modalités qui évoquent une exécution délibérée plutôt qu’une mort accidentelle. Les autorités locales, le procureur et les services de sécurité se sont rendus sur place pour les premières constatations et l’exhumation des corps. Le parquet guinéen a formellement ouvert une enquête.
Ce que la chronologie révèle cependant, c’est que Forécariah n’est pas vierge de précédents de ce type. En octobre 2025 déjà, quatre corps, dont trois militaires des forces spéciales, avaient été exhumés d’une fosse clandestine dans la même préfecture, selon le site Guinée Futur. La répétition géographique interpelle : elle suggère soit une zone d’impunité particulière, soit une dynamique de violence récurrente que les autorités n’ont pas encore élucidée, ni peut-être cherché à l’être.
La société civile prend acte de l’impuissance institutionnelle
Face à cette découverte, la réaction de la coalition Tournons La Page-Guinée est immédiate et sans ambiguïté. Le mouvement citoyen, affilié à un réseau international structuré juridiquement comme une association de droit français, a adressé une demande formelle à l’ONU, à Amnesty International et à Human Rights Watch pour qu’ils supervisent le déroulement de l’enquête. Il réclame une procédure « indépendante, transparente et crédible », avec un suivi du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et le recours à des experts légistes nationaux et internationaux.
Cette posture n’est pas de la provocation : c’est le constat clinique d’une institution judiciaire que la société civile ne croit plus capable d’agir seule. Et pour cause : depuis le coup d’État du CNRD, les organisations de défense des droits humains ont accumulé les preuves d’une justice aux ordres ou, au mieux, paralysée. Tournons La Page-Guinée a recensé 35 cas de disparitions forcées depuis l’arrivée de Mamadi Doumbouya au pouvoir, selon un rapport publié début juillet 2026. À ces 35 cas s’ajoutent 12 enlèvements arbitraires documentés dans le même corpus d’enquête.
Une impunité systématique documentée par les organisations internationales
Les données fournies par les grands observateurs internationaux viennent conforter ce tableau. Dans son bilan publié en décembre 2024, Human Rights Watch décrit des autorités guinéennes qui ont continué à « tuer, intimider et museler » des opposants, à pratiquer la torture et à faire disparaître des personnes soupçonnées de soutenir l’opposition politique. Le même rapport mentionne l’arrestation d’au moins dix journalistes et la suspension d’au moins six médias indépendants.
Du côté d’Amnesty International, les chiffres sont accablants : au moins 113 personnes ont été tuées depuis 2019 par des membres des forces de défense et de sécurité lors de manifestations, avec très peu de condamnations à ce jour. Pour les cas les plus emblématiques, les disparitions des militants Oumar Sylla (dit Foniké Mengué) et Mamadou Billo Bah depuis juillet 2024, le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires a été formellement saisi. En novembre 2025, les Nations unies ont publiquement dénoncé l’inaction des autorités guinéennes face à ces enlèvements, et Paris a exhorté Conakry à communiquer sur l’avancement des enquêtes.
L’architecture juridictionnelle internationale bute cependant sur un obstacle de taille : la Guinée n’a pas ratifié la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, ce qui prive le Comité des disparitions forcées (CED) de tout fondement de compétence conventionnelle à l’égard de Conakry. Le Groupe de travail peut continuer à documenter et transmettre les cas, mais son levier de pression reste essentiellement symbolique en l’absence de coopération étatique.
L’indépendance judiciaire : des indicateurs qui ne mentent pas
La défiance de la société civile guinéenne n’est pas un jugement à l’emporte-pièce : elle trouve une traduction statistique dans les classements internationaux sur l’état de droit. Le World Justice Project classe la Guinée 119e sur 142 pays en 2024, soit dans le dernier tiers mondial, et 22e sur 34 en Afrique subsaharienne. Les dimensions les plus dégradées concernent précisément la justice civile, la justice pénale et l’absence de corruption. Les indicateurs de la Banque mondiale sur l’indépendance judiciaire assignent à la Guinée un score de 1 sur 4 en 2024, le niveau le plus bas de l’échelle disponible.
Ces chiffres préexistaient au CNRD, mais la junte n’a rien fait pour les améliorer. Plus grave : elle a délibérément utilisé l’appareil judiciaire comme instrument de répression politique, transformant des juridictions déjà fragiles en relais de la volonté du régime. Dans ce contexte, demander à ce même système de mener une enquête crédible sur des corps retrouvés ligotés dans une fosse commune, c’est lui demander ce qu’il n’a structurellement pas les moyens, ni, vraisemblablement, la volonté, d’accomplir.
Le silence du CNRD comme réponse politique
Au moment de la rédaction de cet article, ni le gouvernement guinéen ni le CNRD n’ont formulé de réaction publique à la découverte de Forécariah, ni à la demande de supervision internationale. RFI notait explicitement que « les autorités judiciaires comme le gouvernement n’ont pas réagi ». Ce silence n’est pas anodin : il s’inscrit dans un schéma récurrent où le régime laisse la procédure judiciaire formelle jouer le rôle de paravent, sans jamais s’engager politiquement sur le fond des accusations.
Le parallèle avec d’autres expériences sahéliennes est instructif, mais ne doit pas être mécaniquement transposé. Au Mali, face à des violations comparables après 2012, des demandes de supervision internationale avaient abouti à la création, en janvier 2018, d’une Commission d’enquête internationale de l’ONU. Human Rights Watch et d’autres organisations avaient à l’époque explicitement réclamé le déploiement d’observateurs internationaux issus de l’ONU, de l’Union africaine et de la CEDEAO. Le résultat, près d’une décennie plus tard, reste maigre : Human Rights Watch notait encore en 2026 qu’aucun progrès n’avait été accompli dans plusieurs enquêtes gouvernementales maliennes, les autorités ignorant les appels à traduire les responsables en justice.
La demande de Tournons La Page-Guinée s’inscrit donc dans une logique éprouvée, dont les limites sont connues. La supervision internationale peut produire une documentation de référence, maintenir une pression diplomatique et réduire, sans l’éliminer, la marge de manœuvre des États pour étouffer des affaires. Elle ne garantit pas, en soi, la reddition de comptes.
La crise de légitimité, au cœur du problème guinéen
La découverte de Forécariah n’est pas un fait divers isolé : elle est le symptôme le plus visible d’une crise de légitimité judiciaire qui ronge l’État guinéen depuis longtemps, et que la junte a aggravée. Lorsque la société civile bypasse délibérément les institutions nationales pour saisir directement l’ONU et les grandes ONG internationales, elle ne commet pas un acte d’hubris : elle enregistre une réalité institutionnelle. La justice ne joue plus son rôle d’arbitre crédible entre l’État et les citoyens.
La question qui demeure, et que Forécariah pose avec une brutalité particulière, est celle des conditions minimales d’une reddition de comptes réelle. Dans un État où le pouvoir judiciaire score 1 sur 4 à l’indépendance, où 35 disparitions forcées restent non élucidées, où le gouvernement ne répond même pas aux découvertes de fosses communes : qui, exactement, peut contraindre la junte à rendre des comptes ? Et à quel horizon ?
Sources
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Guinée : Tournons La Page recense 35 disparitions forcées sous le régime Doumbouya : Koaci, juillet 2026
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Guinée : six corps découverts dans une fosse commune dans la préfecture de Forécariah : RFI, août 2026
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Des interrogations en Guinée après la découverte de six corps : Deutsche Welle, août 2026
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Guinée : les droits humains en péril alors que la transition promise se fait attendre : Human Rights Watch, décembre 2024
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Rapport annuel Guinée : Amnesty International, 2024
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Découverte de la fosse commune en Guinée : la société civile demande à l’ONU de superviser l’enquête : RFI, août 2026
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Rule of Law Index – Guinée 2024 : World Justice Project, 2024
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Forecariah : quatre corps dont trois militaires des forces spéciales découverts dans une fosse clandestine : Guinée Futur, octobre 2025
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ONU : l’inaction face aux enlèvements et disparitions forcées dénoncée : ONU Actualités, novembre 2025