Gabon : Bosch Capital réclame 330 millions de dollars à Libreville dans un ultimatum à haut risque

La rédaction

août 27, 2026

Un fonds sud-africain a adressé le 24 août 2026 une mise en demeure au gouvernement gabonais, exigeant le règlement d’une créance de plus de 330 millions de dollars avant le 3 septembre. Pour Brice Clotaire Oligui Nguema, la facture dépasse largement le seul enjeu financier : c’est la crédibilité de toute une stratégie de gestion rigoureuse des finances publiques qui se trouve exposée.

Une créance ancienne, une pression nouvelle

L’affaire remonte à un contrat signé sous l’ère Ali Bongo pour l’acquisition de Mirage F1 d’occasion auprès de Paramount Group, entreprise sud-africaine dirigée par Ivor Ichikowitz, en partenariat avec Aerosud, dont Paul Potgieter assure la direction générale. Le package militaire comprenait les cellules, les pièces détachées, le soutien logistique et la formation, une offre globale dont les éléments contractuels se sont progressivement transformés en contentieux.

Le montant initial du contrat portait sur quelques dizaines de millions de rands soit à peine cinq à six millions de dollars à l’époque. La somme réclamée aujourd’hui dépasse 330 millions de dollars. L’écart s’explique par l’agrégation, au fil des années, de livraisons contestées, de prestations de maintenance, de pénalités contractuelles et d’intérêts courus : un mécanisme classique dans les litiges portant sur des contrats de défense complexes à exécution longue.

C’est Bosch Capital, société sud-africaine spécialisée dans le conseil financier et le financement de projets, qui a racheté les droits sur cette créance à Paramount Group. Dans une lettre transmise le 24 août aux autorités gabonaises, le fonds a fixé une échéance de paiement au 3 septembre 2026 — délai de dix jours pour solder une ardoise colossale. À ce stade, aucune réponse officielle publique n’a été enregistrée de la part du gouvernement gabonais ni de l’Agence judiciaire de l’État.

Le double risque d’Oligui Nguema

Pour le président de la transition gabonaise, l’ultimatum de Bosch Capital constitue un test à deux niveaux.

Le premier est financier. Les indicateurs macroéconomiques du Gabon en 2025-2026 ne laissent que peu de marges de manœuvre. La Banque mondiale projette un déficit budgétaire de l’ordre de 5 à 6 % du PIB sur la période, tandis que la Banque africaine de développement retient une fourchette légèrement plus favorable, autour de 3,8 à 4 % du PIB. La dette publique, elle, est estimée à environ 80 % du PIB en 2025 et pourrait dépasser 83 % en 2026. Les réserves de change du Gabon, selon Coface, ne couvriraient qu’environ deux mois d’importations, sous le seuil prudentiel de trois mois fixé dans le cadre de la CEMAC. Régler 330 millions de dollars en cash, ou même provisionner une telle somme dans un contexte de rigueur affichée, n’est pas une option triviale.

Le second risque est juridique. Si Bosch Capital juge la réponse de Libreville insuffisante, il dispose d’une palette de recours devant les juridictions d’arbitrage international la London Court of International Arbitration (LCIA) ou la Chambre de commerce internationale figurant parmi les instances les plus couramment saisies dans ce type de contentieux souverain. Les précédents en Afrique ne manquent pas : DP World a ainsi obtenu de la LCIA une ordonnance contraignante contre Djibouti, sommé de rétablir les droits du groupe émirati sur le terminal de Doraleh ou de s’exposer à des dommages-intérêts. Pour un État dont la notation souveraine est jugée fragile par le FMI, l’exposition à une sentence arbitrale exécutoire aurait des conséquences directes sur l’accès aux marchés.

Paramount, un historique de contentieux africains

L’affaire gabonaise n’est pas isolée dans le portefeuille de Paramount Group. L’entreprise d’Ivor Ichikowitz a été associée à plusieurs controverses contractuelles sur le continent. Au Malawi, un contrat de défense d’environ 145 millions de dollars a fait l’objet d’une révision par le gouvernement entrant, qui l’a partiellement placé sous enquête. Au Togo, Paramount a reconnu des retards de livraison, imputés à des amendements demandés par Lomé. Au Mali, la société affirme avoir honoré l’intégralité de ses obligations. Dans chaque cas, la configuration est similaire : des engagements initiaux qui se complexifient, des États aux capacités institutionnelles limitées, et une asymétrie d’information défavorable au contractant public.

Ce contexte nourrit le débat plus large sur les pratiques qualifiées de « fonds vautours », même si la désignation mérite d’être pesée avec soin. Bosch Capital n’est pas un fonds spéculatif au sens strict : c’est un acteur financier qui a acquis une créance commerciale sur un État souverain et en réclame le paiement. La mécanique est cependant identique à celle observée dans d’autres contentieux : le rachat à prix décoté d’une créance difficile à recouvrer, suivi d’une pression judiciaire ou extrajudiciaire visant à obtenir un règlement supérieur au prix d’acquisition.

Des contentieux qui s’accumulent

L’ultimatum de Bosch Capital s’inscrit dans un paysage juridique et financier déjà surchargé pour Libreville. Deux autres dossiers, avec Santullo et Webcor, illustrent la même dynamique : des protocoles d’accord transactionnels signés en 2024 sont aujourd’hui contestés par les propres avocats de l’État gabonais, ce qui signale une incohérence dans la stratégie contentieuse de Libreville, voire une guerre de chapelles entre intermédiaires et conseils.

Par ailleurs, Africa Intelligence révèle que des négociations parallèles, impliquant une nébuleuse d’avocats, d’hommes d’affaires et d’intermédiaires, sont en cours autour de l’hôtel Pozzo di Borgo, propriété parisienne de l’État gabonais que des créanciers pourraient chercher à saisir. Cette dispersion des fronts judiciaires fragilise la cohérence d’ensemble de la défense des intérêts gabonais.

À ces contentieux s’ajoute un différend fiscal interne : le Trésor public gabonais a mis en demeure la Gabon Oil Co de reverser 29,1 milliards de francs CFA soit 51,2 millions de dollars correspondant à une retenue fiscale non honorée lors du rachat des actifs de Tullow Oil. L’État se retrouve ainsi simultanément poursuivi par des créanciers extérieurs et contraint de recouvrer ses propres créances internes.

L’accord Eramet, une bouffée d’air dans la tempête

Dans ce tableau chargé, un signal positif mérite d’être signalé. Un protocole d’accord entre Libreville et Eramet sur la transformation locale du manganèse a été conclu après plusieurs mois de discussions. Le groupe minier français, dont Christel Bories dirige les opérations, exploite les gisements de Moanda dans le Haut-Ogooué et s’engagerait à développer une filière de transformation sur place. Si l’accord se traduit par des investissements industriels concrets, il contribuerait à diversifier l’assiette fiscale gabonaise et à réduire la dépendance aux exportations brutes de matières premières.

Mais l’accord Eramet ne règle pas la question des 330 millions de dollars. Il illustre plutôt la contradiction structurelle à laquelle est confronté Oligui Nguema : tenter simultanément d’attirer des investisseurs privés en affichant une gouvernance rénovée, et gérer l’héritage d’un État qui a accumulé, sous l’ère Bongo, des engagements contractuels mal documentés, mal suivis et désormais monétisés par des acteurs financiers spécialisés.

Une crédibilité en jeu

La manière dont Libreville répondra à l’ultimatum de Bosch Capital sera observée bien au-delà du seul dossier Mirage F1. Les investisseurs institutionnels, les agences de notation et les créanciers multilatéraux suivront de près la cohérence de la réponse : négociation à l’amiable, contestation judiciaire fondée sur des arguments juridiques solides, ou silence qui pourrait être interprété comme une incapacité à gérer le dossier. Dans un pays où la dette publique dépasse 80 % du PIB et où les réserves de change sont sous tension, chaque contentieux non résolu alimente le risque souverain et renchérit le coût de tout futur accès aux marchés.

La question n’est plus seulement financière. Elle porte sur la capacité d’un régime de transition à imposer une doctrine cohérente de gestion du passif hérité et à démontrer que la rupture proclamée avec les pratiques de l’ancien pouvoir ne s’arrête pas aux discours.

Sources