Près de quatre ans après avoir tourné le dos aux partenaires occidentaux, la junte malienne dresse un bilan sombre de son alliance avec Moscou. L’Africa Corps, héritier du groupe Wagner, a englouti près de 900 millions de dollars sans parvenir à endiguer la violence jihadiste. Bamako multiplie désormais les ouvertures diplomatiques vers Washington, Alger, Ankara et Pékin, non par conviction idéologique, mais par nécessité opérationnelle.
La rupture avec l’Occident, une séquence maîtrisée
La posture souverainiste du colonel Assimi Goïta s’est construite par étapes. Le retrait de l’opération française Barkhane s’est achevé le 15 août 2022, avant que Paris n’annonce officiellement la fin de l’opération en novembre de la même année. La mission onusienne Minusma a quitté le territoire malien le 31 décembre 2023, après une demande formelle des autorités de transition. En septembre 2023, le Mali, avec le Burkina Faso et le Niger, actait sa sortie de la CEDEAO pour former l’Alliance des États du Sahel.
Cette séquence de ruptures a été présentée par Bamako comme une reconquête de souveraineté. Elle répondait aussi à une logique de substitution : à chaque départ occidental correspondait un renforcement du dispositif russe sur le sol malien. Ce schéma, cohérent dans sa conception, a rapidement montré ses limites dans son exécution.
900 millions de dollars pour quel résultat ?
Le chiffre est désormais documenté par plusieurs sources concordantes. La facture totale du partenariat avec Wagner puis l’Africa Corps avoisine les 900 millions de dollars : environ 681 millions imputés à la période Wagner (de début 2023 à mi-2025), à raison d’un coût mensuel estimé à 10 millions de dollars par mois, un chiffre mentionné dès 2021 par Reuters et confirmé par le général Stephen Townsend d’Africom auxquels s’ajoutent quelque 202 millions de dollars pour le premier contingent d’Africa Corps d’environ 1 000 hommes.
Les indicateurs sécuritaires disponibles sont accablants. Selon les données ACLED reprises par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique, la violence contre les civils a progressé de 38 % en 2023 par rapport à 2022. En 2024, plus de 1 000 événements violents impliquant des groupes islamistes militants ont été recensés au Mali. Dans le sud du pays, les morts liées à ces groupes ont bondi de 87 % entre 2023 et 2024, passant de 168 à 314 dans le périmètre étudié. L’ONU, de son côté, fait état de plus de 19 000 violations des droits humains au premier semestre 2024, contre environ 5 000 sur la même période de 2023.
Un bilan opérationnel que les experts qualifient de « mitigé, voire négatif »
Les chercheurs spécialisés sont sévères. Les analystes Christopher Faulkner, Marcel Plichta et Raphael Parens, publiés par West Point fin 2024, estiment qu’il existe « très peu de preuves » d’un gain de sécurité tangible depuis l’arrivée de l’Africa Corps, si ce n’est une possible dissuasion contre de futurs putschistes ce qui constitue davantage un bénéfice politique pour la junte qu’un progrès sécuritaire pour la population.
L’Institute for Security Studies souligne que les allégations d’atrocités dans le centre et le nord du Mali ont terni la réputation de Moscou dans la région. Sur RFI, un expert résumait sobrement : « Quand on fait la balance, l’action de Wagner est mitigée, voire négative. » Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique note, pour l’année 2024, une augmentation de la violence contre les civils perpétrée par les forces de sécurité des juntes et leurs partenaires paramilitaires, Africa Corps inclus.
Le précédent centrafricain offre un éclairage complémentaire. En République centrafricaine, Wagner a certes consolidé le régime de Bangui, mais au prix d’une captation progressive de l’économie extractive or, diamants, bois et d’un affaiblissement des institutions de contrôle. Le dispositif a généré des flux financiers considérables pour le réseau russe, tout en laissant l’État centrafricain dans une dépendance accrue. Le modèle semble se reproduire au Mali.
Des revenus miniers qui profitent peu à Bamako
Sur le plan économique, les retombées russes sont également décevantes pour les finances maliennes. Si les recettes aurifères globales ont effectivement progressé, le ministère des Mines malien indique que les compagnies productrices ont versé 835 milliards de FCFA au Trésor en 2024, contre 547 milliards en 2023, cette hausse n’est pas attribuable spécifiquement aux opérateurs russes. L’ITIE et le ministère des Finances ne publient pas de ventilation par nationalité des investisseurs miniers. Les sources disponibles évoquent plutôt un contrôle accru de l’or malien par des réseaux liés à Moscou, sans que cela se traduise par des transferts fiscaux identifiables vers le budget national. La formule est connue : la Russie prend la sécurité en charge, mais elle prend aussi sa part de la rente.
La diversification comme réponse pragmatique
C’est dans ce contexte que Bamako a entrepris, depuis fin 2024, une réorientation diplomatique que ses responsables présentent explicitement comme pragmatique. « Ce n’est pas un revirement idéologique. C’est le constat, froid et documenté, que la Russie ne tient pas ses promesses », résume une source citée par la presse régionale.
Avec Washington, le réchauffement est progressif mais documenté. Le 27 février 2024, les États-Unis ont levé les sanctions visant le ministre malien de la Défense et plusieurs hauts responsables, un geste perçu comme un signal de détente. En février 2025, des officiers maliens ont rencontré des représentants de l’US Africa Command (Africom) à Bamako. Début 2025 également, Nick Checker, chef du Bureau des affaires africaines au département d’État, s’est rendu dans la capitale malienne avec le message explicite que Washington voulait « tracer une nouvelle voie » dans la relation bilatérale. En juillet 2025, plusieurs visites diplomatiques américaines à Bamako dont celles de Rudy Atallah et de William Stevens ont consolidé ce rapprochement, centré notamment sur le partage de renseignements antiterroristes.
Avec la Turquie, la coopération a pris une forme concrète et contractuelle. Selon des informations relayées par la presse spécialisée, un contrat de 210 millions de dollars a été signé le 15 août 2024 entre le chef du renseignement malien et le constructeur Baykar, portant sur la livraison de drones de combat Bayraktar Akıncı, proposés à 27 millions de dollars l’unité ainsi que des munitions guidées et des équipements de transport. Le Mali avait déjà reçu des Bayraktar TB2 depuis 2022. La coopération s’est élargie en 2024 à des véhicules blindés, des systèmes de surveillance et de la formation militaire. Ankara offre ce que Moscou ne proposait pas : une technologie de frappe de précision sans les implications politiques d’une dépendance exclusive.
Avec Alger, le rapprochement répond à une logique géographique et historique. L’Algérie, longtemps écartée des formats de médiation par Bamako, retrouve un rôle d’interlocuteur sur les dossiers sécuritaires du nord malien. Avec la Chine, les discussions portent davantage sur l’investissement en infrastructure et les équipements militaires que sur le déploiement de forces.
Un réajustement sous contrainte, pas une conversion
La stratégie de Goïta n’est pas celle d’un dirigeant qui tourne le dos à Moscou par conviction. Elle traduit une arithmétique plus froide : les résultats sécuritaires obtenus sont inférieurs aux sommes engagées, et la dépendance exclusive à un seul partenaire génère des vulnérabilités politiques et opérationnelles. La diversification est une réponse à l’échec, pas un projet idéologique.
La question qui demeure est celle de la cohérence d’ensemble. Multiplier les partenaires Russie, Turquie, États-Unis, Chine, Algérie, peut produire une autonomie tactique accrue ou, à l’inverse, créer des contradictions difficilement gérables entre des puissances aux agendas divergents. Le Mali de la transition militaire a démontré une réelle habileté à rompre des liens. Sa capacité à construire, sur des bases plus solides, des partenariats véritablement utiles à sa sécurité reste, à ce stade, à prouver.
Sources
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Africa Corps : le partenariat militaire russe coûteux pour le Mali — Le Patriote Bénin, mars 2026
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Les mercenaires du Mali coûtent cher mais offrent peu de résultats — ADF Magazine, mai 2026
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Au Mali, la catastrophe s’accélère sous le régime de la junte — Centre d’études stratégiques de l’Afrique, 2024
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Africa Corps : la Russie fait-elle du neuf avec du vieux ? — Institute for Security Studies, 2024
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Il est improbable que la transition à l’Africa Corps améliore la sécurité au Sahel — ADF Magazine, juillet 2025
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Un contrat de 210 millions de dollars entre la Turquie et le Mali — Mondafrique, 2024
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Lutte antiterroriste : Washington négocie le retour de ses capacités de renseignement au Mali — Afrik.com, 2025
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De Wagner à Africa Corps : comment le Mali a déboursé près d’un milliard de dollars pour sa sécurité — Kongossa News, 2026
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Rapport ITIE 2024 : 978,3 milliards de FCFA de revenus miniers injectés dans les finances publiques — Journal du Mali, 2024
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The Sentry — Nouveau rapport en Centrafrique : le groupe Wagner capture l’État — The Sentry, juin 2023
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