Africa Corps au Mali : l’encerclement d’Anéfis révèle les limites du partenariat militaire avec Moscou

La rédaction

juillet 12, 2026

Depuis le 4 juillet 2025, les combattants russes d’Africa Corps et les soldats des Forces armées maliennes (FAMA) sont retranchés dans leur base d’Anéfis, assiégés par une coalition inédite réunissant jihadistes du JNIM et séparatistes touareg du FLA. Quatre jours après le début des affrontements, les renforts tardent à arriver. Cette situation embarrassante pour Bamako relance une question que les partisans du nouveau partenariat sécuritaire avec Moscou préféraient esquiver : Africa Corps est-il vraiment en mesure de changer la donne militaire au Sahel ?

Anéfis, verrou du nord sous pression

Comprendre pourquoi Anéfis concentre aujourd’hui toutes les attentions suppose de saisir sa géographie. Située à environ 100 à 150 kilomètres au sud de Kidal, sur l’axe reliant cette ville à Gao, la localité constitue un point de passage obligé entre le bastion historique des indépendantistes touareg et la principale zone militaire du nord. Contrôler Anéfis, c’est tenir ou couper les lignes de communication et de ravitaillement entre deux pôles stratégiques. Avec Aguelhok, la localité représentait l’un des derniers points de présence effective de l’armée malienne dans la région de Kidal après la série de revers des années précédentes.

Ce rôle de verrou stratégique en fait une cible de choix pour quiconque cherche à déstabiliser le dispositif militaire de Bamako. C’est précisément ce qu’ont entrepris, dans la nuit du 4 au 5 juillet, les forces coalisées du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et du Front de libération de l’Azawad (FLA). Selon l’état-major des FAMA, plusieurs positions militaires ont été visées simultanément à Aguelhok, Anéfis, Gao et Sévaré, dans une offensive coordonnée d’une ampleur inhabituelle. Les communiqués officiels de Bamako font état de frappes aériennes contre des « véhicules cachés sous des arbres » et de « terroristes neutralisés », mais, contactée sur la situation précise du camp d’Anéfis, l’armée malienne n’a pas donné suite aux sollicitations des médias. Ce silence en dit long sur la gêne de Bamako.

Une alliance que personne n’avait anticipée

L’offensive du 4 juillet tire une partie de sa force de sa nature même. Depuis des années, analystes et décideurs considéraient la convergence entre jihadistes et indépendantistes comme structurellement improbable : les premiers veulent imposer la charia sur l’ensemble de la région sahélienne, les seconds revendiquent l’indépendance de l’Azawad sur des bases politiques et identitaires distinctes. Leurs histoires respectives étaient marquées par des rivalités autant que par des accommodements.

Le FLA, fondé le 30 novembre 2024 à Tinzaouatène à partir de la fusion des groupes du Cadre stratégique permanent pour la défense du peuple de l’Azawad (CSP-DPA), avait pourtant commencé à rapprocher les lignes dès la mi-2024. En mars 2025, des sources maliennes citées par la BBC signalaient que les deux organisations avaient décidé de conjuguer leurs efforts contre l’armée et ses alliés. En avril 2025, une première attaque coordonnée avait déjà montré la capacité opérationnelle de cette coalition de circonstance. L’offensive de juillet en est la concrétisation la plus spectaculaire à ce jour.

Cette « alliance contre nature », selon la formule qui circule dans les milieux spécialisés, repose sur un dénominateur commun simple : un ennemi partagé, à savoir la junte d’Assimi Goïta et ses partenaires russes. Elle n’implique pas une fusion idéologique, et sa durabilité reste incertaine. Mais dans l’immédiat, elle produit des effets tactiques réels, comme l’illustre l’encerclement d’Anéfis.

Africa Corps : présence confirmée, efficacité en question

C’est précisément là que la situation devient inconfortable pour les promoteurs du nouveau partenariat sécuritaire de Bamako. Présenté comme le successeur structurel du groupe Wagner dont il reprend entre 70 et 80 % des effectifs, désormais intégrés aux structures du ministère russe de la Défense , Africa Corps déploie au Mali entre 2 000 et 2 500 combattants selon une enquête du Monde, un niveau d’effectifs comparable à celui de Wagner à son apogée. Ces combattants bénéficient d’un armement lourd (blindés BTR-82A, obusiers, bombardiers Su-24M) et cogèrent des postes de commandement avec les FAMA.

Malgré cette présence substantielle, les résultats opérationnels restent décevants au regard des ambitions affichées. Des analystes de West Point, cités par ADF Magazine, jugent « improbable » qu’Africa Corps améliore la sécurité au Sahel, notant l’absence de gains tangibles depuis le déploiement et pointant au moins deux défaites majeures subies par les forces russes et maliennes en 2024, dont une embuscade catastrophique à Tinzaouatène en juillet de la même année. Une évaluation du ministère français de la Défense va dans le même sens : malgré quelque 10 000 hommes déployés sur le continent africain, les résultats sont jugés « peu efficaces », les groupes djihadistes continuant de progresser et les morts civils ayant triplé entre 2021 et 2024.

Le rapport du Timbuktu Institute sur le repositionnement russe au Sahel pointe un mécanisme contre-productif supplémentaire : les exactions commises par ces forces exécutions extrajudiciaires, torture, ciblage de communautés entières alimentent les griefs que les recruteurs jihadistes exploitent ensuite. En d’autres termes, la stratégie militaire adoptée crée les conditions d’un recrutement accru en faveur des groupes qu’elle est censée combattre.

La stratégie de Goïta en difficulté

Pour Assimi Goïta, Anéfis représente un défi qui dépasse la seule dimension tactique. Depuis le retrait de la MINUSMA et la rupture avec les partenaires occidentaux, la junte malienne a fondé sa légitimité sur deux piliers : la souveraineté recouvrée et la promesse d’une sécurité renforcée grâce au partenariat avec Moscou. L’encerclement d’une base mixte FAMA-Africa Corps, aux yeux de ses administrés comme de ses partenaires régionaux, fragilise directement les deux.

L’issue de la bataille n’est pas encore écrite au moment de la rédaction de ces lignes. Les renforts que Bamako cherche à acheminer vers Anéfis pourraient renverser la situation. Mais la difficulté même de les faire parvenir révèle une contrainte structurelle que ni les FAMA seules ni Africa Corps n’ont jusqu’ici résolue : le contrôle des axes et des territoires dans le nord du Mali reste fragile, disputé et coûteux à maintenir.

La question qui se pose avec une acuité renouvelée n’est donc pas celle de la loyauté du partenaire russe, mais de l’adéquation d’une stratégie purement militarisée face à des adversaires qui combinent, avec une fluidité croissante, idéologie jihadiste, revendications identitaires et connaissance du terrain. Africa Corps peut renforcer un dispositif tactique ; il ne semble pas en mesure de corriger les déficits politiques et de gouvernance qui nourrissent le conflit depuis plus d’une décennie. Anéfis, dans ce contexte, n’est peut-être pas une défaite, mais c’est un avertissement.


Sources