Le 30 juillet 2026, l’ambassade de Russie à Bamako célébrait avec faste la remise de 770 tonnes de pois cassés jaunes aux autorités maliennes, présentée comme une aide humanitaire « sans condition politique ». Le même jour, Human Rights Watch publiait un rapport documentant des frappes aériennes de l’Africa Corps ayant tué huit civils, dont trois enfants, dans la région de Mopti. Le parallèle est brutal et révélateur : en livrant des légumineuses pour nourrir les déplacés d’une guerre qu’il devait précisément résoudre, Moscou illustre mieux que tout discours les contradictions du partenariat militaire russo-malien.
Un partenariat vendu comme la solution à l’insécurité
Pour comprendre la portée symbolique de ce geste humanitaire, il faut revenir aux promesses initiales. Lorsqu’Assimi Goïta a officialisé puis élargi la coopération avec Moscou à partir de 2021, le discours était sans ambiguïté. Au sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en 2023, le chef de la junte malienne affirmait que grâce au partenariat militaire avec la Russie, le Mali « recouvre progressivement sa pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire » et que les forces maliennes « opèrent en toute autonomie et en toute liberté d’action ». La restauration de la sécurité intérieure, la protection de l’intégrité territoriale, la neutralisation de la menace terroriste : tels étaient les objectifs publiquement assignés à cette coopération.
Cinq ans plus tard, le bilan sécuritaire contredit point par point ces engagements. Selon des estimations reprises en 2026, ce partenariat, d’abord avec Wagner, puis avec l’Africa Corps qui lui a succédé, aurait coûté au Mali environ 900 millions de dollars à un milliard de dollars, soit environ 10 millions de dollars par mois. Un investissement considérable pour un résultat sécuritaire que les événements de 2026 réduisent à néant.
L’effondrement du 25 avril et ses suites
Le 25 avril 2026 marque un tournant. Des attaques coordonnées d’une ampleur qualifiée d’inédite depuis 2012 par The Conversation, menées conjointement par le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et le Front de libération de l’Azawad (FLA), ont entraîné la mort du ministre malien de la Défense Sadio Camara et contraint l’Africa Corps à un retrait négocié de Kidal, la ville dont la reprise avait été présentée en novembre 2023 comme la preuve éclatante de l’efficacité du partenariat avec Moscou. Treize civils ont été tués et vingt-cinq blessés lors de ces seuls combats à Gao et Kidal.
La dynamique ne s’est pas arrêtée là. Entre le 6 et le 21 mai 2026, des combattants du JNIM ont incendié plus de quarante véhicules civils en route pour Bamako, conséquence d’un « siège total » annoncé le 28 avril. Puis, le 18 juillet, une embuscade contre un convoi militaire quittant Anéfis vers Gao a coûté la vie à au moins cinquante soldats des Forces armées maliennes (FAMa) et fait plus de vingt-quatre prisonniers. Un élu local proche de la junte, cité par France Info, résumait sobrement : « Le bilan provisoire de l’attaque est très lourd. Plus de 50 militaires tués. Et au moins 24 prisonniers. »
Le paradoxe statistique mérite d’être noté : le rapport Global Firepower 2026 classe toujours les FAMa au deuxième rang des armées de la sous-région ouest-africaine après le Nigéria. Puissance nominale et capacité opérationnelle réelle ne se recoupent manifestement plus.
Kyrnia : le droit humanitaire en question
Dans ce contexte de dégradation militaire, la frappe du 15 juin 2026 sur le village de Kyrnia, dans la région de Mopti, constitue le fait le plus lourd de conséquences juridiques. Selon Human Rights Watch, un aéronef de l’Africa Corps a tué huit civils dont trois enfants, sans qu’aucun combattant ne figure parmi les victimes. L’organisation a qualifié cette frappe d’attaque « manifestement illégale » au regard du droit international humanitaire et adressé un courrier au ministre russe de la Défense le 23 juillet 2026, resté sans réponse.
La chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch, Ilaria Allegrozzi, formule une conclusion qui dépasse le seul cas malien : « Un avion d’Africa Corps, contrôlé par le gouvernement russe, a tué des civils dans un village malien au mépris manifeste du droit de la guerre. En donnant un chèque en blanc aux autorités russes, le gouvernement malien devrait être conscient qu’il est lui aussi responsable des atrocités commises par ses forces alliées. »
Cette mise en cause de Bamako n’est pas rhétorique. Elle s’appuie sur des fondements juridiques établis. Les articles 7 et 8 des Articles de la Commission du droit international sur la responsabilité de l’État (ARSIWA, 2001) posent l’imputabilité des actes des personnes agissant « sur les instructions, sous la direction ou sous le contrôle » d’un État. La jurisprudence de la Cour internationale de justice, notamment dans l’arrêt Nicaragua contre États-Unis (1986), distingue le simple soutien d’un contrôle effectif suffisant pour engager la responsabilité d’un État pour les actes de forces alliées. En invitant l’Africa Corps sur son sol, en lui fournissant un cadre opérationnel et en s’abstenant de toute démarche pour prévenir ou sanctionner ces frappes, la junte malienne s’expose à une mise en cause croissante dans les enceintes internationales.
Allegrozzi soulignait par ailleurs, dans le rapport de juin 2026 sur la reprise des combats : « Toutes les parties sont tenues de respecter le droit international humanitaire, de prendre toutes les mesures possibles pour éviter des dommages aux civils et de faciliter l’accès à l’aide humanitaire. »
L’aide alimentaire comme aveu indirect
C’est dans ce contexte précis qu’intervient la livraison du 30 juillet. Destinées à nourrir plus de 57 000 personnes déplacées pendant environ trois mois, ces 770 tonnes de pois cassés jaunes sont acheminées via le Programme alimentaire mondial. L’ambassade de Russie au Mali a communiqué sur l’événement en ces termes : « Le 30 juillet 2026, une cérémonie officielle de remise à la République du Mali d’une aide humanitaire russe s’est tenue à Bamako, dans le cadre de la mise en œuvre d’une contribution supplémentaire de la Fédération de Russie au fonds WFP Mali. »
La formulation est soignée. Elle évite soigneusement de mentionner que les 415 000 déplacés internes recensés au Mali en 2026 sont la conséquence directe de l’insécurité que ce même partenariat militaire était censé enrayer. Le mécanisme est connu : la Russie a également livré des céréales à titre gratuit au Burkina Faso et à la République centrafricaine, deux autres pays où elle maintient une présence militaire significative. Le parallélisme entre aide alimentaire et présence armée n’est jamais fortuit; il structure une communication qui transforme les effets d’un échec sécuritaire en démonstration de solidarité humanitaire.
La dimension régionale amplifie le tableau. Les 415 000 déplacés maliens s’inscrivent dans un total de 2,8 millions de personnes déplacées dans l’ensemble du Sahel central. Cette catastrophe humanitaire n’est pas antérieure aux partenariats sécuritaires qui ont remplacé la présence française et onusienne : elle s’est aggravée parallèlement à eux.
Une stratégie sans solution politique
L’analyse de The Conversation sur les attaques du 25 avril soulignait ce que les militaires savent depuis des années : une stratégie purement militaire, même étayée par des forces auxiliaires bien équipées, ne peut produire de stabilité durable en l’absence d’un processus politique inclusif. La rupture avec les mécanismes de dialogue inter-malien, l’éviction des forces onusiennes et françaises, et le recours à un modèle mercenaire dont le coût économique est sans précédent pour un État aussi pauvre que le Mali ont constitué des paris qui se retournent aujourd’hui contre Bamako.
Allegrozzi résume la dynamique de fond dans son rapport de juin : « Alors que les combats s’embrasent à nouveau, les parties belligérantes au Mali commettent une fois de plus de graves abus contre les civils, répétant les anciens schémas de violence à l’encontre des civils. »
Le mot « répétant » est central. Il signifie que le partenariat avec l’Africa Corps n’a pas rompu avec les logiques qui avaient conduit aux crises précédentes : il les a reproduites, avec de nouveaux acteurs portant de nouvelles responsabilités juridiques. La livraison de pois cassés jaunes ne nourrit pas seulement des déplacés : elle nourrit aussi, involontairement, la démonstration que la promesse sécuritaire russe au Mali n’a pas tenu.
La question qui demeure ouverte est celle de la réversibilité. Alors que le contrat de l’Africa Corps au Mali approche d’un renouvellement potentiel, les termes du débat ont changé : il ne s’agit plus seulement d’évaluer l’efficacité militaire d’un partenariat, mais de mesurer la part de responsabilité juridique et politique qu’il fait peser sur un État malien dont les civils paient, de toutes parts, le prix d’une stratégie sans issue visible.
Sources
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Mali : Les frappes aériennes menées par « Africa Corps », sous le contrôle de la Russie, tuent des civils — Human Rights Watch, 31 juillet 2026
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Mali : De graves abus commis dans un contexte de reprise des combats — Human Rights Watch, 28 juin 2026
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Attaques du 25 avril au Mali : les limites d’une stratégie sécuritaire sans solution politique — The Conversation, 2026
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Au moins 50 militaires tués dans une attaque des indépendantistes et des jihadistes au Mali — France Info / AFP, 19 juillet 2026
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Mercenaries in Mali Come with High Cost, Few Results — ADF Magazine, mai 2026
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Ambassade de Russie au Mali sur X — Compte officiel @ambassade_russe, 4 août 2026
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La Russie utilise les livraisons de céréales pour influencer les pays africains — ADF Magazine, avril 2024
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Colonel Assimi Goïta au 2e sommet Russie-Afrique à Saint-Pétersbourg — Maliweb, 2023
- Mali : l’offensive du 25 avril révèle les limites du pari sécuritaire d’Assimi Goïta et d’Africa Corps
- Africa Corps au Mali : deux convois en échec révèlent les limites d’une force en surchauffe
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