Banques centrales africaines : l’or comme bouclier, le bilan comme talon d’Achille

La rédaction

août 7, 2026

L’accumulation de réserves en or s’est imposée comme une priorité stratégique pour plusieurs banques centrales africaines, désireuses de réduire leur exposition aux devises étrangères et aux aléas des marchés internationaux. Mais le cas ghanéen révèle avec une acuité particulière les tensions structurelles inhérentes à cette politique : entre consolidation des réserves et fragilisation du bilan, l’arbitrage est loin d’être tranché.

Le Ghana, laboratoire d’une stratégie continentale

Depuis le lancement de son programme domestique d’achat d’or, la Banque du Ghana a transformé sa position dans les réserves mondiales d’or. Entre fin 2023 et fin 2024, ses avoirs en métal jaune sont passés de 19,5 à 30,5 tonnes, soit une hausse de plus de 56 % en douze mois. Valorisées sur la base d’environ 2 600 dollars l’once, ces réserves représentaient à fin 2024 quelque 2,55 milliards de dollars, un matelas non négligeable pour un pays qui traversait simultanément une restructuration de dette historique.

Ce contexte est essentiel pour comprendre la logique du programme. Le Ghana a signé en mai 2023 un accord de Facilité élargie de crédit avec le FMI d’une valeur de 3 milliards de dollars, destiné à accompagner la restructuration d’une dette externe d’environ 20 milliards de dollars sous le Cadre commun du G20. Dans ce contexte de pression extrême sur les réserves de change, acheter de l’or localement en cedis permettait de renforcer les avoirs extérieurs sans recourir au marché international des devises. Le gouverneur Ernest Addison a défendu publiquement cette logique, affirmant que le programme d’achat d’or était devenu « la source de change la plus importante en 2023 », représentant près du double des décaissements reçus du FMI cette année-là.

Un bilan sous tension : le coût caché de la souveraineté monétaire

Le revers de cette stratégie apparaît dans les états financiers de la banque centrale. Les pertes d’exploitation liées au financement du seul programme Gold-for-Oil se sont établies à GH¢317 millions en 2023, puis à GH¢1,82 milliard en 2024, selon le rapport annuel de la Banque du Ghana. Ces chiffres s’inscrivent dans un contexte de pertes opérationnelles totales bien plus larges : GH¢10,5 milliards pour l’exercice 2023, selon des données corroborées par le rapport de l’Auditeur général, et près de GH¢9,5 milliards en 2024.

Le mécanisme est techniquement clair. La Banque du Ghana achète l’or auprès des producteurs locaux en cedis, puis doit stériliser la liquidité ainsi créée pour éviter une poussée inflationniste, en injectant des cedis dans l’économie sans contrepartie productive immédiate. Ce coût de stérilisation est directement indexé sur le niveau des taux du marché monétaire : dans une économie où le taux directeur a frôlé 30 % en 2023, l’opération devient structurellement déficitaire à court terme. Une estimation technique citée dans les documents du FMI suggère qu’un financement de l’ordre de GH¢1,14 milliard à 22 % génère un coût d’intérêt annuel d’environ GH¢251 millions, illustration concrète du prix macroéconomique de la souveraineté sur les réserves.

Face à ces tensions, les autorités ghanéennes ont commencé à reconfigurer le dispositif. Le budget 2026 prévoit un transfert du financement des achats d’or depuis le bilan de la banque centrale vers celui de l’État, avec une enveloppe de 5 milliards de cedis et des coûts d’exploitation plafonnés à 5 % de la valeur de l’or acheté, contre 14,5 % auparavant. Sikafin­ance rapporte que la Banque centrale s’est retirée du financement direct de GoldBod, l’entité publique désormais chargée des achats, après des pertes cumulées évaluées à 214 millions de dollars.

Une tension structurelle partagée à l’échelle du continent

Le dilemme ghanéen n’est pas une anomalie isolée : il cristallise une tension que l’on retrouve, sous des formes variées, dans plusieurs pays africains engagés dans des politiques de diversification des réserves.

La BCEAO, banque centrale commune des huit États de l’UEMOA, offre un point de comparaison instructif. Ses avoirs en or sont passés de 1 371 milliards de FCFA en 2020 à 2 532 milliards de FCFA en 2024, portés par une politique explicite de diversification des actifs. Ces réserves mutualisées ont généré 485 milliards de FCFA de revenus en 2024 selon la presse régionale, un résultat favorable qui tient en partie à la hausse des cours mondiaux de l’or. La différence avec le cas ghanéen est structurelle : la BCEAO n’achète pas d’or dans un contexte de stérilisation coûteuse à taux élevés, et ses opérations ne sont pas adossées à un programme de change d’urgence.

Au Zimbabwe, la trajectoire est plus contrastée. La Reserve Bank of Zimbabwe a accru ses réserves d’or de 1,5 à 2,7 tonnes entre avril 2024 et début 2025, portant ses avoirs en or et en devises de 285 à 550 millions de dollars sur la même période. Mais ces gains de bilan n’ont pas immunisé l’économie contre des déséquilibres sévères : le FMI note une expansion d’environ 215 % de la base monétaire entre avril et septembre 2024, et la dévaluation forcée du ZiG de 42,6 % le 27 septembre 2024. La leçon est claire : détenir de l’or ne garantit pas la stabilité si les fondamentaux budgétaires et monétaires ne sont pas maîtrisés en parallèle.

Ce que recommande le FMI et ce qu’il évite de dire

Dans ses récents rapports Article IV sur les pays africains, le FMI ne prescrit pas l’accumulation d’or comme stratégie de renforcement des réserves. Sa position est plus nuancée : l’or est reconnu comme composante légitime des avoirs de réserve, mais traité avec prudence en raison de sa volatilité, de son absence de rendement courant et de ses coûts de détention et de gestion. L’institution de Washington insiste davantage sur la qualité de liquidité des réserves, leur mobilisabilité rapide en cas de choc, que sur leur composition en métal précieux.

Pour la CEMAC, le FMI recommande un objectif de cinq mois d’importations en réserves communes. Pour l’UEMOA, les documents de l’institution ont récemment recommandé de relever les taux directeurs précisément pour reconstituer des réserves extérieures jugées insuffisantes. Ces prescriptions révèlent une préoccupation constante : les réserves doivent rester liquides, disponibles, et gouvernées par des cadres de transparence robustes.

Cette prudence institutionnelle contraste avec l’impulsion politique qui pousse plusieurs banques centrales africaines vers l’or : un besoin de se désancrer partiellement du dollar, de valoriser des ressources nationales, et de signaler aux marchés une indépendance de gestion. Ces objectifs sont légitimes. Mais le cas ghanéen montre qu’ils ne sont pas gratuits.

L’arbitrage impossible et ses implications pour les décideurs

Le dilemme des banques centrales africaines face à l’or se résume à trois impératifs difficilement conciliables : renforcer les réserves pour restaurer la confiance externe, maîtriser les coûts de financement pour préserver la solidité du bilan, et maintenir la soutenabilité du modèle sur le long terme sans transférer les risques vers l’État.

La solution ghanéenne, externaliser le financement des achats vers le budget de l’État, résout en partie le problème de bilan de la banque centrale, mais déplace la charge vers les finances publiques, elles-mêmes sous surveillance étroite dans le cadre du programme FMI. C’est un arbitrage, pas une sortie du dilemme.

Pour les décideurs de la région, la leçon de fond est double. D’abord, la pertinence d’une politique d’accumulation d’or dépend étroitement du contexte macroéconomique dans lequel elle s’inscrit : elle est moins coûteuse lorsque les taux d’intérêt sont bas et la monnaie stable, deux conditions rarement réunies lors des épisodes de pression sur les réserves qui motivent précisément ces achats. Ensuite, la visibilité politique immédiate que procurent des réserves en hausse ne doit pas masquer les fragilités bilantaires qui peuvent se cristalliser silencieusement, jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus être ignorées. La question ouverte pour les années à venir est de savoir si d’autres banques centrales du continent, observant le cas ghanéen, choisiront d’anticiper ces tensions, ou d’attendre de les subir.


Sources