Nigeria : au moins 24 morts dans l’État du Plateau, le cycle des violences intercommunautaires reprend

La rédaction

août 19, 2026

Dans la nuit du 17 au 18 août 2025, des hommes armés de fusils et de machettes ont attaqué plusieurs localités de l’État du Plateau, au centre du Nigeria, tuant au moins 24 personnes. Cette nouvelle flambée s’inscrit dans un continuum de violences qui ravage la région depuis des années, opposant agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades, sans que les autorités parviennent à briser le cycle.

Une attaque de plus dans une litanie meurtrière

Les faits sont documentés avec une précision partielle, caractéristique de ces zones rurales difficiles d’accès : selon Le Monde Afrique, des assaillants ont ciblé des communautés agricoles dans la nuit du 17 au 18 août, faisant au moins 24 morts. Des blessés ont été transportés à l’hôpital, mais aucun bilan officiel consolidé n’était disponible dans les heures suivant l’attaque. Le village de Bin-Per figure parmi les localités mentionnées par les correspondants de l’AFP sur place.

La réaction des autorités a suivi le schéma habituel. Le gouverneur de l’État du Plateau, Caleb Mutfwang, a condamné les violences, les présentant comme « non pas des incidents isolés » mais comme une menace existentielle pour les habitants de la région. Le président fédéral Bola Tinubu a de son côté ordonné une enquête approfondie et demandé aux agences de sécurité d’identifier et de poursuivre les responsables. Ces déclarations, similaires à celles prononcées après chaque épisode précédent, n’ont jusqu’ici pas suffi à enrayer la dynamique de violence.

Un État du Plateau sous tension permanente depuis des décennies

L’État du Plateau concentre depuis longtemps l’essentiel des tensions agropastorales du centre nigérian, que les spécialistes désignent sous le terme de « Middle Belt ». La géographie y joue un rôle structurant : zone de transition entre le nord sahélien à dominante musulmane et peulh, et le sud chrétien agricole, le Plateau est le terrain de rencontre et d’affrontement de deux logiques économiques et culturelles difficilement conciliables.

Les épisodes violents se succèdent à un rythme rapproché. En mai 2023, des affrontements à Mangu avaient fait au moins 85 morts et 57 blessés selon Libération. En décembre de la même année, une série d’attaques à grande échelle avait causé la mort d’au moins 160 personnes selon le Parlement européen, certaines sources évoquant un bilan pouvant dépasser 335 morts. En avril 2025, de nouvelles attaques avaient tué au moins 40 personnes dans le centre du pays. L’attaque d’août s’ajoute donc à une série documentée d’au moins quatre épisodes majeurs depuis 2020 dans la seule région du Plateau.

Les données compilées par l’Agence européenne pour l’asile (EUAA) pour la période du 1er janvier 2024 au 31 août 2025 font état de 282 incidents et de 737 morts dans l’État du Plateau liés aux violences agropastorales. L’État voisin de Benue, également frappé de plein fouet, concentre lui aussi une part massive des pertes : selon les données ACLED reprises par plusieurs organisations humanitaires, 406 incidents de sécurité y ont causé 1 338 morts entre janvier 2024 et août 2025.

Les racines structurelles d’un conflit qui résiste aux solutions

Réduire ces violences à un simple conflit entre agriculteurs et éleveurs serait une erreur d’analyse. La dynamique est bien plus complexe et tient à plusieurs facteurs structurels qui s’alimentent mutuellement.

Le premier est le changement climatique et la pression sur les ressources. La désertification progressive du Sahel pousse les éleveurs peuhls et les troupeaux toujours plus au sud, empiétant sur des terres cultivées et des couloirs pastoraux traditionnels qui rétrécissent ou disparaissent sous la pression démographique et agricole. La compétition pour l’eau et les pâturages alimente des tensions qui, en l’absence d’arbitrage efficace, débouchent sur la violence.

Le deuxième facteur est la militarisation croissante des conflits. Les groupes armés qui perpètrent ces attaques ne sont plus seulement des éleveurs frustrés ou des agriculteurs en colère : ils utilisent des armes à feu sophistiquées, frappent la nuit, et ciblent délibérément des civils. Certaines analyses pointent l’instrumentalisation de ces tensions par des acteurs qui y trouvent un intérêt trafiquants d’armes, milices aux motivations opaques, voire acteurs politiques locaux.

Le troisième facteur est la faiblesse chronique de la réponse sécuritaire. L’armée nigériane maintient plusieurs opérations dans la région Operation Safe Haven dans le Plateau, Operation Hadin Kai et Operation Desert Sanity IV pour des zones adjacentes, mais leur présence n’a pas suffi à protéger les populations rurales dispersées. Le rapport annuel 2025 du groupe d’analyse Nextier souligne que le Plateau a concentré une part disproportionnée des victimes liées aux violences agropastorales malgré ce déploiement. Une enquête publiée par Truth Nigeria pointait explicitement les délais d’intervention des forces fédérales lors des attaques nocturnes.

Des réponses législatives insuffisantes

Face à ce constat, plusieurs États du Middle Belt ont cherché à réguler le pâturage nomade par la loi. L’État du Plateau a annoncé vouloir interdire le open grazing le pâturage libre et non réglementé et orienter les éleveurs vers des ranchs clôturés. Mais en 2024-2025, l’application effective de cette politique restait très partielle. L’écart entre l’annonce politique et la réalité du terrain tient à un problème simple : l’interdiction du pâturage libre n’a de sens que si des alternatives pastorales aménagées existent réellement. Or les ranchs, les couloirs de transhumance balisés et les zones de pâturage sécurisées font défaut, faute d’investissements publics suffisants.

Cette limite n’est pas propre au Nigeria. Partout en Afrique de l’Ouest et centrale, le même décalage entre cadre législatif et réalité opérationnelle fragilise les politiques de gestion pastorale. Au Burkina Faso, les bulletins de surveillance pastorale de fin 2024 et début 2025 recensaient encore de nombreux conflits impliquant des éleveurs dans des zones déjà touchées par l’insécurité contexte aggravé par les groupes armés jihadistes qui perturbent les couloirs de transhumance traditionnels et contraignent les populations à se replier, générant de nouvelles frictions. Selon l’Africa Center for Strategic Studies, les conflits agropastoraux en Afrique de l’Ouest et centrale ont connu une complexification notable ces dernières années, portée par la convergence entre tensions climatiques, insécurité armée et délitement des institutions locales de médiation.

La question de la gouvernance sécuritaire au cœur du problème

L’impuissance répétée des autorités nigérianes à protéger les populations rurales du Plateau soulève une question plus large de gouvernance. Le Nigeria dispose d’un appareil sécuritaire substantiel armée, police fédérale, agences de renseignement, mais cet appareil est principalement dimensionné pour répondre à des menaces concentrées : l’insurrection de Boko Haram dans le nord-est, les enlèvements au nord-ouest, les tensions dans le delta du Niger. Les violences intercommunautaires dispersées du Middle Belt, qui frappent des dizaines de villages isolés de manière imprévisible, constituent un défi opérationnel différent, pour lequel ni la doctrine ni les moyens ne sont pleinement adaptés.

Le gouverneur Mutfwang a évoqué à plusieurs reprises la nécessité d’une réponse fédérale plus engagée. Le président Tinubu a de son côté annoncé en novembre 2025 un état d’urgence sécuritaire et une refonte des forces de l’ordre, mais les effets concrets de ces annonces sur le terrain restaient difficiles à évaluer au moment des attaques d’août.

La réponse à ce type de conflit exige en réalité une combinaison que le Nigeria peine à mobiliser simultanément : présence sécuritaire rapide et de proximité, mécanismes locaux de médiation interreligieuse et interethnique, politique foncière et pastorale réformée, et investissements à long terme dans les alternatives économiques pour les deux communautés. Les enquêtes ordonnées après chaque attaque n’ont, pour l’instant, produit que rarement des poursuites judiciaires abouties ce qui entretient un sentiment d’impunité des agresseurs et prive les victimes de tout recours.

Un signal régional préoccupant

L’État du Plateau n’est pas une anomalie nigériane isolée : il est le révélateur d’une fragilité qui traverse le Sahel et l’Afrique centrale. Les mécanismes régionaux CEDEAO, commissions mixtes de transhumance existent sur le papier mais manquent de capacité opérationnelle. La multiplication des crises dans la bande sahélo-soudanienne complique encore davantage la coordination : quand les États membres sont eux-mêmes en difficulté sécuritaire, les instances régionales peinent à jouer leur rôle de régulateur.

La question qui se pose désormais n’est pas seulement celle des 24 morts du 17 août : c’est celle de savoir si le Nigeria et plus largement les États de la région sont capables de sortir du cycle réaction-condamnation-oubli pour construire une réponse durable. Les prochains mois, avec la saison des récoltes et les tensions habituelles qu’elle génère autour de la cohabitation entre troupeaux et cultures, seront un test supplémentaire. Sans inflexion sérieuse dans la politique sécuritaire et pastorale, la prochaine attaque n’est probablement qu’une question de semaines.


Sources