Projet IEEA : la Côte d’Ivoire lance le recensement de ses producteurs d’anacarde pour maîtriser une filière à 1,55 million de tonnes

La rédaction

août 19, 2026

Premier producteur mondial de noix de cajou, la Côte d’Ivoire franchit une étape structurante : le Conseil Coton Anacarde Karité (CCAK) a officiellement lancé, le 11 août 2026 à Korhogo, le Projet d’identification des exploitants et exploitations d’anacarde (IEEA). L’initiative vise à doter la filière d’une base de données fiable sur ses producteurs et leurs parcelles un prérequis que le secteur n’a jamais pleinement satisfait malgré des décennies de croissance. L’enjeu dépasse le simple inventaire administratif : il conditionne la traçabilité, l’équité dans la distribution des intrants et, à terme, l’accès aux marchés européens.

Une filière puissante mais mal cartographiée

La filière anacarde ivoirienne présente un paradoxe frappant : elle est la troisième source de recettes d’exportation agricoles du pays et progresse à un rythme soutenu, mais elle repose sur un tissu productif que personne ne connaît précisément. Selon le FIRCA, on recenserait plus de 420 000 producteurs pour une superficie totale de vergers estimée à plus de 1,4 million d’hectares, soit une exploitation moyenne d’environ 3,3 hectares. Mais ces chiffres, compilés à partir des déclarations des exploitants eux-mêmes, souffrent d’une robustesse limitée : ils n’ont jamais été systématiquement croisés avec une géolocalisation des parcelles ni avec un registre d’identité formalisé.

La production, elle, ne laisse aucun doute sur la vitalité du secteur. Entre 2015 et 2023, la récolte nationale a progressé en moyenne de 7,2 % par an, atteignant 1,23 million de tonnes en 2023. Après un recul de 0,5 % en 2024 imputable à des conditions climatiques défavorables, la filière a rebondi à environ 1,55 million de tonnes en 2025, selon les données du CCAK. Une trajectoire qui contraste avec l’absence d’outils permettant de savoir précisément qui produit quoi, et où.

C’est précisément ce vide que le projet IEEA entend combler. La cérémonie de lancement à Korhogo, capitale de la région du Poro et cœur géographique de la zone de production, a mobilisé le corps préfectoral et les chefs traditionnels un signal politique clair sur la volonté d’ancrer l’initiative dans les réalités locales. Konaté Issa, directeur général adjoint du CCAK, a résumé la philosophie du projet : « Toutes nos actions de développement reposent sur des chiffres. Si nous savons combien de producteurs il y a et la taille de leurs exploitations, nous pouvons calibrer nos opérations de soutien et de développement. »

Le modèle café-cacao comme horizon, sans en répéter les erreurs

Le projet IEEA ne surgit pas du néant : il s’inscrit dans une réflexion que la Côte d’Ivoire mène depuis plusieurs années sur la gouvernance de ses filières agricoles. La référence implicite est le Système national de traçabilité (SNT) du café-cacao, lancé en juin 2026 par le Conseil du Café-Cacao. Ce dispositif articule trois outils la carte du producteur, le terminal de paiement électronique (TPE) et les scellés de traçabilité et est devenu obligatoire pour toute transaction à partir du 1er septembre 2026.

Les résultats du SNT café-cacao sont impressionnants sur le papier : plus d’1,1 million de producteurs recensés, près de 900 000 cartes distribuées, près de 3 millions d’hectares de cacaoyères géolocalisés, et plus de 160 000 tonnes de cacao commercialisées avec une traçabilité complète entre octobre 2025 et mars 2026. Ces chiffres ont démontré qu’un recensement de grande ampleur était techniquement faisable en Côte d’Ivoire, même dans des contextes ruraux complexes.

Mais le CCAK ne reproduit pas mécaniquement ce modèle. Le projet IEEA, à ce stade, ne prévoit ni carte du producteur obligatoire ni système national de traçabilité : il vise d’abord à constituer la base de données socio-économiques et géographiques qui rendrait un tel système possible à terme. C’est une approche plus prudente, qui tire les leçons d’un déploiement café-cacao lui-même encore inachevé après plusieurs années d’efforts. La séquence choisie identifier avant de certifier reflète une certaine maturité institutionnelle.

La pression extérieure comme accélérateur

La démarche du CCAK n’est pas motivée uniquement par des considérations internes. La pression réglementaire européenne constitue un horizon qui structure de plus en plus les décisions de la filière. Le règlement européen sur la déforestation (EUDR) impose aux importateurs de cajou dans l’Union européenne de remonter jusqu’à la parcelle de production, avec des coordonnées géographiques précises, une preuve que le produit n’est pas issu d’une déforestation postérieure au 31 décembre 2020, et une conservation des informations pendant cinq ans. Pour les parcelles supérieures à 4 hectares, un polygone GPS est attendu. L’entrée en vigueur des obligations pour les entreprises concernées est fixée au 30 décembre 2026.

Or, sans registre fiable des exploitants et des parcelles, la Côte d’Ivoire ne peut pas fournir cette traçabilité à l’échelle lot par lot exigée par Bruxelles. Les exportateurs ivoiriens de noix brutes ou d’amandes transformées s’exposent donc à un risque d’accès au marché européen que seul un recensement systématique peut dissiper. Le projet IEEA répond ainsi simultanément à une logique de gouvernance interne et à une contrainte commerciale externe.

La valorisation locale, le vrai test de l’initiative

Le recensement est une condition nécessaire, mais pas suffisante. La question qui se pose derrière le projet IEEA est celle de la captation de valeur par les producteurs eux-mêmes. La Côte d’Ivoire a longtemps exporté l’essentiel de sa production sous forme brute, perdant la valeur ajoutée de la transformation. La tendance s’inverse progressivement : le taux de transformation locale est passé à 43 % en 2025, avec 659 579 tonnes destinées aux usiniers nationaux, contre 36,4 % en 2024. L’objectif officiel est d’atteindre 50 % à l’horizon 2030.

Mais ce progrès industriel ne se traduit pas automatiquement en gains pour les exploitants. Le prix bord champ officiel fixé à 425 FCFA/kg pour la campagne 2025 en hausse de 54 % par rapport à 2024 a masqué des écarts de terrain considérables : certaines transactions auraient été conclues à des niveaux bien inférieurs, entre 150 et 200 FCFA/kg selon les observations de début de campagne. Ce différentiel révèle que sans identification formelle des producteurs, sans mécanismes de paiement sécurisés et sans traçabilité des flux, le prix plancher reste une promesse difficile à faire respecter.

C’est ici que le projet IEEA trouve sa portée la plus concrète. Une base de données fiable sur les exploitants et les superficies permettrait d’allouer les intrants subventionnés avec une précision que le système actuel ne garantit pas, de détecter les intermédiaires capturant indûment une partie de la marge, et de cibler les appuis techniques vers les producteurs les plus vulnérables. Les organisations de producteurs ont d’ailleurs accueilli favorablement l’initiative, tout en conditionnant leur soutien à des garanties de transparence sur l’utilisation des données collectées et à la mise en place d’un cadre de concertation permanent une demande qui témoigne d’une défiance historique vis-à-vis des dispositifs institutionnels descendants.

La souveraineté des données, enjeu sous-estimé

La dimension politique du projet mérite d’être soulignée. Constituer une base de données exhaustive sur 420 000 producteurs et plus de 1,4 million d’hectares, c’est aussi produire un actif stratégique : une cartographie précise du tissu productif national qui n’a jamais existé. Qui contrôle ces données ? Sous quel régime sont-elles stockées, partagées, potentiellement commercialisées ? Le brief du CCAK ne répond pas explicitement à ces questions, et les organisations paysannes ont raison de les poser.

Dans d’autres filières africaines, les bases de données de producteurs ont parfois servi prioritairement les intérêts des acheteurs industriels ou des certifications privées, au détriment d’une gouvernance collective. La souveraineté des données agricoles devient un enjeu aussi important que les données elles-mêmes, à mesure que les filières s’intègrent dans des chaînes de valeur mondiales de plus en plus instrumentées.

Le projet IEEA constitue une première réponse à une lacune documentaire qui handicape la filière anacarde depuis des années. Mais son succès se mesurera moins au nombre d’exploitants enregistrés qu’à la capacité du CCAK à transformer ce recensement en outil d’équité et de valorisation réelle pour les producteurs qui tiennent la filière, et pas seulement pour les opérateurs qui en captent la rente.


Sources