Côte d’Ivoire : la chute du cacao rebat les cartes de l’économie agricole

La rédaction

septembre 8, 2026

En cinq mois, le prix garanti aux producteurs ivoiriens de cacao a été divisé par plus de deux, tombant de 2 800 à 1 200 FCFA le kilogramme. Ce retournement brutal n’est pas une anomalie conjoncturelle : il reflète un rééquilibrage structurel des marchés mondiaux du cacao dont les répercussions menacent l’ensemble de la zone UEMOA.

Un cycle haussier exceptionnel, puis une correction sévère

Pour comprendre l’ampleur du choc actuel, il faut revenir sur la trajectoire des cours internationaux. Entre début 2024 et le pic atteint en fin d’année, le cacao a connu l’une de ses phases haussières les plus intenses depuis des décennies. Sur le marché de Londres, les contrats à terme ont culminé autour de 4 500 à 4 600 livres sterling la tonne en octobre 2024, avant de dépasser les 7 000 livres selon certaines sources de marché. Sur le marché ICE de New York, les prix ont atteint 6 250 à 6 337 dollars la tonne au même moment, selon les données de l’Organisation internationale du cacao (ICCO).

La correction a été tout aussi spectaculaire. Début 2025, Reuters rapportait une chute d’environ 33 % sur un mois pour les contrats new-yorkais, qui revenaient vers 4 150 dollars la tonne. La variation annuelle globale affichait une baisse supérieure à 60 % par rapport aux sommets, selon les données compilées par Réussir. Ce n’est plus une correction de marché ordinaire : c’est un retournement de cycle.

Les trois moteurs du retournement

Trois facteurs structurels expliquent ce basculement rapide des marchés mondiaux du cacao.

Le retour de l’offre mondiale

Après trois campagnes consécutives déficitaires qui avaient alimenté la flambée des cours, la saison 2024-2025 marque un retour à l’excédent. L’ICCO estimait en février 2025 un surplus mondial d’environ 142 000 tonnes, pour une production mondiale atteignant 4,84 millions de tonnes. Des révisions ultérieures ont ramené ce surplus à environ 49 000 à 75 000 tonnes, signe que le rebond reste fragile, mais la direction est claire : le marché revient à l’équilibre après une pénurie sévère.

Cette reprise de l’offre n’est pas uniforme. Le Ghana a enregistré la hausse la plus spectaculaire, avec une production estimée à 600 000 tonnes pour 2024-2025, soit une progression d’environ 34 % sur un an. La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial, affiche 1,681 million de tonnes, en légère hausse de 0,4 %. Le Cameroun atteint 310 000 tonnes et le Nigeria 330 000 tonnes, deux pays également en amélioration selon les données de l’ICCO.

L’accumulation de stocks invendus

Le cycle précédent avait généré une singularité préoccupante : des prix historiquement élevés avaient, paradoxalement, contracté la demande des industriels du chocolat, qui avaient réduit leurs achats ou puisé dans leurs réserves. Résultat : au 30 septembre 2024, les stocks mondiaux estimés par l’ICCO s’établissaient à 1,041 million de tonnes en stocks minimaux, avec des stocks de fin de saison projetés à 1,478 million de tonnes pour 2024-2025, correspondant à un ratio stocks/broyages de 31,8 %. Ces volumes accumulés exercent une pression baissière durable sur les cours, en limitant l’appétit des acheteurs pour de nouveaux contrats.

La volatilité des anticipations spéculatives

La flambée de 2023-2024 avait été amplifiée par des positions spéculatives importantes sur les marchés à terme, dans un contexte de déficit d’offre. Le retournement de ces positions, combiné au retour de l’offre physique, a précipité la correction. Ce mécanisme n’est pas nouveau : lors de la crise de 2016-2017, déjà, Le Monde avait documenté le rôle de la spéculation dans l’accélération de la chute des cours ivoiriens.

Le Conseil du Café-Cacao face à l’arbitrage impossible

C’est dans ce contexte que le Conseil du Café-Cacao ivoirien a annoncé la fixation du prix bord-champ à 1 200 FCFA le kilogramme pour la campagne principale 2026-2027, contre 2 800 FCFA lors de la campagne précédente, soit une baisse de 57 % en l’espace de cinq mois. L’autorité de régulation a justifié cette décision par la forte volatilité des cours internationaux et par la nécessité de fixer un prix « financièrement soutenable » pour la filière, afin notamment d’écouler les stocks invendus.

L’arbitrage est douloureux mais compréhensible dans sa logique. Le mécanisme de stabilisation ivoirien, hérité des réformes post-libéralisation des années 2000, vise précisément à amortir les chocs de marché tout en maintenant une prévisibilité pour les planteurs. Mais à 1 200 FCFA le kilogramme, l’amortissement atteint ses limites : les petits exploitants, dont les coûts de production ont sensiblement augmenté avec l’inflation des intrants, voient leur marge s’éroder dangereusement.

L’onde de choc régionale : UEMOA, Ghana, Cameroun

La Côte d’Ivoire concentre l’attention, mais le retournement des cours du cacao redistribue les pressions sur l’ensemble des économies productrices d’Afrique de l’Ouest et centrale.

Pour Abidjan, les enjeux sont considérables : le cacao représente environ 20 % du PIB national et 35,2 % des exportations totales en valeur selon le Trésor français, tout en finançant environ 10 % des recettes fiscales de l’État selon la Banque mondiale. Une baisse durable des prix se traduit mécaniquement par un rétrécissement des marges fiscales et une pression accrue sur les équilibres budgétaires.

Le Ghana partage cette vulnérabilité structurelle. Le COCOBOD, l’organe public de régulation ghanéen, avait pourtant choisi une trajectoire opposée à celle d’Abidjan : il a relevé le prix bord-champ à deux reprises au cours de la campagne 2024-2025, le portant à 49 600 cedis ghanéens la tonne début novembre 2024. Cette politique de soutien aux producteurs, qui contraste avec la correction ivoirienne, n’en reste pas moins exposée aux mêmes pressions si les cours internationaux demeurent déprimés.

Au Cameroun, pays non membre de l’UEMOA mais pivot régional dans la filière cacao, la progression de la production à 310 000 tonnes pour 2024-2025 s’accompagne d’une vulnérabilité similaire : l’essentiel de la récolte est exporté sous forme brute, avec une valeur ajoutée locale faible, ce qui maximise l’exposition aux fluctuations des cours.

Le précédent de 2016-2017 et les leçons non tirées

Le retournement actuel rappelle celui de 2016-2017, lorsque les prix internationaux avaient chuté d’environ 40 % en quelques mois. À l’époque, la Côte d’Ivoire avait abaissé le prix garanti de 1 100 FCFA à 700 FCFA le kilogramme, réduisant les revenus des planteurs de 30 à 40 % selon des sources de terrain. Jeune Afrique avait alors décrit une politique budgétaire ivoirienne profondément bouleversée, et Le Monde documentait des centaines de milliers de tonnes de cacao immobilisées dans les ports d’Abidjan et de San Pedro.

Les deux pays avaient chacun perdu environ un milliard de dollars de recettes à la suite de cet effondrement. La leçon tirée avait été partielle : les mécanismes de stabilisation ont été maintenus, mais la dépendance structurelle à la fève brute n’a pas été significativement réduite.

Transformation locale, la réponse structurelle qui tarde

La récurrence de ces cycles de choc interroge la pertinence du modèle d’exportation à l’état brut, toujours dominant en Afrique de l’Ouest. La Côte d’Ivoire transforme aujourd’hui environ 36 % de sa récolte localement, un progrès réel, mais insuffisant pour s’affranchir de la volatilité des cours de la fève. Le reste de la région est encore plus en retrait.

Les économies de la zone UEMOA disposent théoriquement d’instruments collectifs, via la BOAD notamment, pour financer des capacités de transformation industrielle. Mais les projets avancent lentement, contraints par le coût du financement, la faiblesse des infrastructures énergétiques et les résistances des négociants internationaux qui bénéficient du statu quo.

La question qui se pose désormais est moins celle du niveau des cours, qui remonteront, comme ils l’ont toujours fait, que celle de la capacité des États producteurs à utiliser la fenêtre des prochaines années pour bâtir des chaînes de valeur moins exposées aux retournements de marché. Les planteurs qui absorbent aujourd’hui seuls le choc de 57 % méritent mieux qu’une promesse de prochaine flambée.


Sources