Après deux saisons consécutives marquées par le retour des excédents, le marché mondial du cacao pourrait connaître un renversement aussi rapide qu’inattendu. Un acteur majeur de la transformation prévoit un déficit de 300 000 à 400 000 tonnes dès 2026/2027, invoquant la menace d’un épisode El Niño d’une intensité historique sur l’Afrique de l’Ouest. Le consensus du secteur reste, pour l’heure, plus prudent mais les marges d’incertitude se resserrent à mesure que les indicateurs climatiques se dégradent.
Un avertissement venu de Kuala Lumpur
C’est en marge de la conférence de l’Association asiatique du cacao, le 2 septembre, que Brandon Tay Hoe Lian, directeur général de Guan Chong Berhad, a lancé l’alerte. Le groupe malaisien quatrième broyeur mondial de cacao prévoit un déficit compris entre 300 000 et 400 000 tonnes pour la saison 2026/2027, selon des déclarations rapportées par Bloomberg. « Un déficit de 300 000 à 400 000 tonnes est attendu pour la saison 2026/2027. Ce chiffre contraste avec un excédent d’environ 100 000 tonnes enregistré l’année précédente. Les risques climatiques pesant sur les récoltes devraient coïncider avec une demande qui se stabilise », a déclaré Tay Hoe Lian.
La projection est spectaculaire dans son ampleur : elle supposerait, en l’espace d’une seule campagne, un basculement de plus de 400 000 tonnes entre la situation de surplus actuelle et un déficit substantiel. Pour comprendre ce scénario, il faut décomposer ses deux variables principales : l’offre, exposée aux aléas climatiques, et la demande, dont le redressement reste partiel mais réel.
L’Afrique de l’Ouest dans le viseur d’El Niño
La variable climatique est au cœur du raisonnement de Guan Chong. L’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA) place désormais à 95 % la probabilité d’un El Niño très fort entre octobre et décembre 2026, avec 69 % de chances que l’épisode atteigne un niveau historique selon l’indice RONI soit l’anomalie thermique la plus marquée enregistrée depuis 1950.
L’Afrique de l’Ouest fournit environ 60 % de l’offre mondiale de cacao, et la région est directement exposée aux effets de ce phénomène : sécheresses prolongées dans les zones de production, vents secs Harmattan amplifiés, mais aussi, paradoxalement, pluies torrentielles hors saison susceptibles d’engendrer des maladies fongiques. Le précédent de 2015-2016 est éclairant : la Côte d’Ivoire avait alors subi une contraction de sa production d’environ 250 000 à 300 000 tonnes, soit une baisse d’environ 12 % par rapport à la campagne précédente, directement imputée à l’épisode El Niño. Le Ghana, en revanche, avait alors enregistré une légère hausse de production, illustrant la variabilité géographique des impacts au sein même de la sous-région.
La campagne 2026/2027 se présente sous des auspices plus préoccupants encore. Reuters signale que le Conseil Café-Cacao ivoirien s’inquiète déjà d’un démarrage retardé de la récolte principale, avec un risque d’engorgement portuaire en cas de concentration des livraisons. Les prix bord-champ ont par ailleurs subi des ajustements sensibles : fixés à 1 800 FCFA/kg pour la campagne principale 2024-2025 puis à 2 200 FCFA/kg pour la campagne intermédiaire, ils ont depuis été revus à la baisse dans un contexte de repli des cours mondiaux, ce qui fragilise davantage le revenu des producteurs exposés aux aléas de rendement.
Un consensus sectoriel encore loin du scénario catastrophe
Face à cette prévision, la majorité des opérateurs du secteur maintient des projections nettement plus modérées pour 2026/2027. Le courtier StoneX table sur un excédent résiduel de 25 000 tonnes soit quasi l’équilibre, quand Transgraph Consulting en retient 80 000 tonnes et Hedgepoint Global Markets 111 000 tonnes. L’Organisation internationale du cacao (ICCO), de son côté, a évalué le surplus de la saison 2024/2025 à environ 37 000 tonnes, en révision à la baisse par rapport à une estimation initiale de 49 000 tonnes, tandis que l’analyse de BMI créditait la saison 2025/2026 d’un excédent allant jusqu’à 442 000 tonnes.
L’écart entre ces projections et celle de Guan Chong n’est pas anodin : il reflète des divergences fondamentales sur les hypothèses de production retenues pour l’Afrique de l’Ouest, mais aussi sur la vitesse de reprise de la demande mondiale. Les volumes mondiaux de broyage avaient sensiblement reculé sous l’effet de la flambée des cours en 2023-2024, les cours ayant dépassé 11 000 dollars la tonne fin 2024. Les premiers semestres 2025 montrent un début de stabilisation : l’Europe a broyé 685 284 tonnes sur les six premiers mois de l’année, l’Asie 390 542 tonnes et l’Amérique du Nord 212 143 tonnes, selon les données des associations régionales relayées par l’ICCO.
Guan Chong projette un retour des cours à 8 000 dollars la tonne d’ici décembre 2026, contre environ 6 500 dollars actuellement. Ce niveau serait suffisant pour restaurer partiellement les marges des transformateurs, mais insuffisant pour effacer les tensions sur l’offre si El Niño se matérialise avec la sévérité anticipée.
Enjeux structurels : transformation locale et mécanismes de stabilisation
Au-delà du cycle court, les prévisions de Guan Chong remettent en lumière des fragilités structurelles bien documentées. En Côte d’Ivoire, le taux de transformation locale du cacao se situait à 33-35 % en 2023-2024, selon les statistiques officielles du gouvernement ivoirien, loin de l’objectif affiché de 50 % à court terme et de la cible à horizon 2030 d’une transformation intégrale de la production nationale. Une demande locale plus robuste constituerait un amortisseur partiel face aux chocs de prix mondiaux, mais le chemin reste long.
Au Ghana, le mécanisme de stabilisation géré par le COCOBOD — qui prélève les excédents de recettes en période de prix élevés pour soutenir le prix producteur en période de repli est conçu précisément pour absorber ce type de cycle. Son niveau de capitalisation actuel n’est pas publiquement disponible avec précision, mais les tensions financières que le COCOBOD a traversées lors de la chute des cours depuis 2024 laissent penser que les marges de manœuvre sont plus limitées qu’en entrée de cycle haussier.
Un marché à la croisée des chemins
La prévision de Guan Chong Berhad ne doit pas être lue comme une certitude, mais comme un signal d’alerte sérieux émanant d’un opérateur disposant d’une visibilité directe sur les flux de matière première. Si El Niño se confirme dans la fourchette haute des projections de la NOAA, la conjonction d’une offre ouest-africaine comprimée et d’une demande mondiale qui se reconstruit progressivement créerait les conditions d’un déficit substantiel dont l’ampleur dépendra, in fine, de la durée et de l’intensité des perturbations météorologiques sur les bassins de production ivoirien et ghanéen.
Le marché mondial du cacao a démontré, lors de la flambée de 2023-2024, à quel point les déséquilibres d’offre peuvent engendrer des mouvements de prix d’une brutalité inédite. La question qui se pose désormais est moins celle de savoir si un retournement est possible les signaux convergent que celle de savoir si les filières ouest-africaines, leurs États et leurs acheteurs industriels se sont donné les moyens d’en atténuer les effets sur les producteurs qui, eux, ne spéculent pas.
Sources
-
Bloomberg — Brandon Tay Hoe Lian, Guan Chong Berhad, conférence CAA — Bloomberg, 2 septembre 2026
-
NOAA/CPC — ENSO Advisory, prévisions El Niño 2026 — NOAA, août 2026
-
Impact d’El Niño 2015-2016 sur la production ivoirienne — Oxford Business Group, 2017
-
Broyages mondiaux cacao S2 2025 — contraction du second trimestre — Agence Ecofin, 2025
-
ICCO — Quarterly Bulletin of Cocoa Statistics — ICCO, février 2026
-
COCOBOD Turnaround Strategy — mécanisme de stabilisation — Ministère des Finances du Ghana
-
Reuters — El Niño et perspectives récolte ivoirienne 2026/2027 — Reuters, juin 2026
-
Guan Chong — perspectives broyages 2026 — Reuters, juillet 2026