L’arrestation de 17 suspects par les autorités mauritaniennes dans une zone frontalière avec le Mali n’est qu’une manifestation parmi d’autres d’un phénomène structurel : la circulation massive et continue d’armes illicites dans l’espace sahélien. Derrière cette opération, des réseaux tentaculaires, des routes documentées et des modes d’approvisionnement que les experts peinent encore à enrayer.
Un stock régional considérable, des flux mal maîtrisés
Le volume d’armes en circulation en Afrique de l’Ouest donne la mesure du défi. Selon le Small Arms Survey, la sous-région concentrerait près de 11 millions d’armes légères détenues par des civils, licites et illicites confondues, un chiffre qui en fait la zone africaine où ce stock est le plus dense. L’Institut d’études de sécurité (ISS) avance pour sa part le chiffre d’environ 12 millions d’armes illégales circulant sur l’ensemble du continent ouest-africain.
Les typologies sont connues : fusils d’assaut de type Kalachnikov, pistolets, fusils de chasse, armes de fabrication artisanale, munitions de contrebande et, de plus en plus, composants d’engins explosifs improvisés. Ce que le rapport de l’ONUDC sur les armes à feu au Sahel publié en 2023 souligne avec force, c’est que la source principale de ces armes est désormais intracontinentale : elles ne viennent pas principalement de l’extérieur du continent, mais circulent entre États africains, détournées de stocks officiels ou redistribuées entre réseaux criminels.
Ce constat renverse une idée reçue. L’image du bateau rempli d’armes venues d’Europe de l’Est ou d’Asie centrale ne correspond plus au mode dominant d’approvisionnement. Le Sahel se réarme largement avec ses propres stocks, par des circuits de déviation et de pillage.
Les routes : du sud libyen à la zone des trois frontières
La route la mieux documentée part du sud de la Libye, hubs d’Ubari, Ghat et Murzuq, et traverse le nord du Niger avant de rejoindre le nord du Mali. Elle emprunte la passe de Salvador, point de passage stratégique entre Libye et Niger, puis s’écoule vers Agadez, Tahoua ou Tillabéri, avant de bifurquer vers Ménaka et la zone dite des trois frontières Niger-Mali-Burkina Faso.
Comme le documentent les analyses de l’ISS sur le trafic entre la Libye et le Niger, ce corridor a connu des interruptions liées aux changements politiques en Libye, mais il s’est systématiquement reconstitué. La passe de Salvador est devenue un point de transit quasi incontournable pour les flux en provenance du Fezzan libyen.
Des branches secondaires irriguent d’autres marchés illicites : d’Agadez, certains flux se dirigent vers Aderbissinat-Zinder ou Madaoua-Maradi, élargissant la géographie du trafic bien au-delà des seuls foyers de conflit maliens. Une route complémentaire passe par le sud algérien, illustrant que le système est fait de couloirs imbriqués plutôt que d’un axe unique.
La frontière mauritano-malienne constitue un segment distinct mais tout aussi actif de cette cartographie. La Mauritanie partage avec le Mali plusieurs centaines de kilomètres de frontière désertique, quasi impossible à surveiller exhaustivement. L’arrestation récente de 17 personnes dans cette zone confirme que cet axe est opérationnel pour les réseaux de trafic, même s’il est moins documenté que le corridor libyo-nigéro-malien.
Comment s’approvisionnent les groupes armés
Le cas du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), principale coalition jihadiste au Sahel, illustre la logique d’approvisionnement dominante. Selon les enquêteurs de Conflict Armament Research et les analyses reprises par le Small Arms Survey, le JNIM s’approvisionne principalement en local, à partir d’armes capturées lors d’attaques contre des postes militaires, de convois ou de bases des armées nationales malienne, nigérienne et burkinabè.
Ce mode opératoire a une implication politique majeure : chaque attaque réussie contre une position étatique renforce la capacité d’armement du groupe assaillant. Les armées nationales deviennent, malgré elles, des fournisseurs involontaires. Les enquêteurs indiquent n’avoir trouvé « aucune preuve convaincante » d’un approvisionnement direct en armes depuis l’extérieur du Sahel central, même si des armes provenant d’autres arsenaux étatiques régionaux, Côte d’Ivoire, Liberia, Nigeria, Tchad, ont également été identifiées dans les stocks saisis.
Le complément passe par des achats sur les marchés illicites locaux, financés par les économies criminelles parallèles : vol de bétail, contrebande de carburant, extorsion de populations. La vente du bétail volé pour acquérir des armes, des motos ou du carburant constitue une chaîne d’approvisionnement que les analyses récentes, notamment celles suivant la zone des trois frontières, ont commencé à cartographier précisément.
Le cas mauritanien dans la dynamique régionale
L’opération mauritanienne s’inscrit dans une série d’actions similaires conduites à l’échelle régionale. Au Burkina Faso, les forces de sécurité ont multiplié les saisies en 2023 et 2024 : en avril 2024, une opération à Ouagadougou a conduit à l’interpellation de 148 suspects et à la confiscation de 58 armes ; en septembre de la même année, un réseau de trafiquants d’armes et d’explosifs a été démantelé à Saaba ; les douanes ont par ailleurs annoncé la saisie de 11 fusils d’assaut AK-47, 5 125 munitions et 76 715 bâtons d’explosifs au cours de l’année.
À l’échelle transnationale, l’ONUDC a coordonné en novembre 2024 l’opération KAFO V, qui a abouti à 75 arrestations pour des infractions liées aux armes à feu et à d’autres crimes transnationaux. Cette opération illustre la tentative de réponse multilatérale à un phénomène qui, par définition, déborde les capacités de tout État pris isolément.
Pour la Mauritanie spécifiquement, la coopération sécuritaire avec le Mali s’appuie désormais sur des formats ad hoc depuis la dissolution du G5 Sahel. Une feuille de route trilatérale Mali-Mauritanie-Sénégal, adoptée en 2024, prévoit le renforcement du renseignement aux frontières et des opérations conjointes contre le terrorisme et les trafics, sans que ce cadre ne constitue un mécanisme institutionnel comparable à feu le G5.
Des limites structurelles à la répression
L’accumulation de saisies et d’arrestations ne doit pas occulter les limites structurelles de la réponse sécuritaire. Plusieurs facteurs rendent la disruption durable des réseaux particulièrement difficile.
D’abord, la porosité géographique : les frontières sahéliennes couvrent des milliers de kilomètres de désert ou de savane que ni les États ni les forces multilatérales ne peuvent surveiller en continu. Les réseaux de trafiquants s’adaptent rapidement aux points de pression, ouvrant de nouvelles routes lorsqu’un corridor est temporairement perturbé.
Ensuite, l’imbrication avec d’autres économies illicites : le trafic d’armes n’existe pas isolément. Il se superpose au trafic de drogue, à la contrebande de carburant, au commerce illicite d’or et à d’autres flux criminels qui utilisent les mêmes réseaux humains, les mêmes routes, les mêmes intermédiaires. Démanteler un maillon d’armes sans s’attaquer à l’ensemble de l’économie criminelle revient à colmater une brèche dans un barrage fissuré de toutes parts.
Enfin, la recomposition des architectures sécuritaires régionales fragilise les réponses collectives. Le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la CEDEAO, la dissolution du G5 Sahel et la méfiance persistante entre États sahéliens réduisent les espaces de coordination opérationnelle, précisément au moment où les réseaux criminels, eux, n’ont jamais été aussi bien interconnectés.
Une guerre d’usure sans victoire décisive en vue
L’arrestation des 17 suspects mauritaniens illustre à la fois la réalité des efforts des forces de sécurité et leurs limites intrinsèques. Ces opérations sont nécessaires : elles perturbent les réseaux, alimentent le renseignement et envoient un signal aux populations frontalières. Mais elles ne constituent pas, à elles seules, une réponse suffisante à un phénomène dont les racines plongent dans des décennies d’instabilité régionale, de porosité étatique et d’économies de guerre sédimentées.
La question qui se pose désormais aux décideurs sahéliens et à leurs partenaires est moins de savoir comment saisir plus d’armes que de comprendre comment tarir, à la source, les incitations économiques et politiques qui font du trafic une activité lucrative et relativement peu risquée pour ses acteurs. Tant que cette équation fondamentale n’est pas résolue, les saisies resteront des victoires tactiques dans une guerre d’usure dont l’issue demeure incertaine.
Sources
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Rapport ONUDC sur les armes à feu au Sahel (TOCTA Sahel 2023) : ONUDC / Bibliothèque numérique de l’ONU, 2023
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Small Arms Survey – La connexion Afrique de l’Ouest-Sahel : Small Arms Survey, 2023
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Le trafic d’armes entre la Libye et le Niger reprend de plus belle : Institut d’études de sécurité (ISS), 2023
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Trafic d’armes légères au Sahel : le rôle des villes trifrontalières : ISS / EnACT, 2022
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Opération KAFO V – ONUDC Afrique de l’Ouest et centrale : ONUDC, 2025
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Armes détournées des forces armées alimentent la violence jihadiste au Sahel : ADF Magazine, 2025
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Small Arms Survey – Rapport 2024 sur les IED en Afrique de l’Ouest : Small Arms Survey, 2024
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Fin de parcours pour la force conjointe du G5 Sahel : quels enseignements ? : The Conversation, 2023