La rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko a accouché, le 25 juillet à Dakar, d’une nouvelle formation politique : « Kiiraay – Les Patriotes républicains ». Derrière le lancement en fanfare, une question structure déjà le paysage politique sénégalais : les deux partis issus de la même matrice militante peuvent-ils coexister sans se cannibaliser ?
Un lancement qui affirme l’ambition présidentielle
Devant plusieurs centaines de partisans débordant hors de la salle de conférence d’un grand hôtel de Dakar, Bassirou Diomaye Faye a frappé fort d’emblée. « Kiiraay – Les Patriotes républicains est le parti majoritaire dans ce pays », a-t-il proclamé, dans une formule qui sonne autant comme un programme que comme un défi lancé à son ex-mentor. Le nom du parti n’est pas anodin : kiiraay signifie « protection » ou « bouclier » en wolof, un lexique symbolique qui cherche à incarner une alternative sérieuse plutôt qu’une simple dissidence.
Le parti se réclame de cinq valeurs fondatrices la République, l’éthique, la transparence, la fraternité et le travail. Une grammaire politique proche de celle qui avait propulsé le Pastef en 2024, mais dont Faye entend désormais s’approprier la paternité morale. Un congrès constitutif est prévu après la saison des pluies, laissant aux équipes fondatrices le temps de structurer les fédérations locales.
La banlieue dakaroise, terrain de tous les enjeux
La scène la plus révélatrice du lancement n’a pas eu lieu à l’intérieur de la salle, mais dehors, sous la chaleur torride. Mamo Khady Sall, 43 ans, est venue de Yeumbeul à la tête d’une délégation de quinze femmes, pancartes « Vive Diomaye » à la main. Ce détail apparemment anecdotique concentre en réalité l’enjeu central de la bataille qui s’ouvre entre Kiiraay et le Pastef.
La banlieue dakaroise, Guédiawaye, Pikine, Yeumbeul, Parcelles Assainies a constitué le moteur humain et électoral de la victoire de mars 2024. C’est là que se sont forgées les réseaux militants qui ont résisté aux pressions du régime Sall et transformé chaque arrestation de Sonko en acte de résistance populaire. Ces territoires ne sont pas simplement des réservoirs de voix : ce sont des espaces d’identité politique dense, où l’appartenance à une formation se joue à l’échelle du quartier, de la mosquée, de l’association de femmes.
Que Kiiraay cherche précisément à ancrer sa légitimité dans ces mêmes espaces révèle la nature du risque encouru : une fracture électorale entre deux formations aux bases sociales quasi identiques, au profil démographique semblable jeunes, urbains, diplômés précaires ou femmes organisées en réseaux solidaires.
Des cadres techniques en arbitrage
Au-delà des militants de base, c’est le positionnement des cadres techniques qui déterminera à moyen terme la solidité institutionnelle du nouveau parti. Ibra Faye, économiste et ingénieur financier, illustre ce profil : il a explicitement justifié son ralliement au camp présidentiel en affirmant qu’« après ces deux ans au pouvoir, nous constatons que les changements demandés n’étaient pas du tout possibles dans le cadre actuel du parti Pastef ». Cette déclaration, publiée par Jeune Afrique au lendemain du lancement, traduit une insatisfaction programmatique autant qu’un calcul de positionnement.
Le Pastef, fondé par Ousmane Sonko, a su attirer, dès ses origines, des profils d’inspecteurs des impôts, de juristes et d’économistes formés à la critique de la gouvernance post-décoloniale. Si Kiiraay parvient à capter une fraction significative de ces cadres notamment ceux qui occupent désormais des postes dans l’administration, il disposerait d’un avantage structurel décisif pour peser sur les prochaines échéances législatives.
Deux projets ou un seul héritage disputé ?
La difficulté fondamentale de Kiiraay est moins idéologique qu’identitaire. Les deux partis partagent un même lexique patriotisme, souveraineté, rupture avec l’ancien régime , une même géographie électorale et une même génération politique. La distinction entre leurs projets reste, à ce stade, davantage une affaire de personnes que de lignes programmatiques clairement différenciées.
Sonko conserve une base militante fortement loyale, forgée dans les années d’opposition dure. Faye, lui, dispose de la légitimité de la fonction présidentielle et de l’appareil d’État, mais doit démontrer qu’il peut mobiliser hors des cercles de l’exécutif. Le congrès à venir sera le premier vrai test : sa capacité à présenter une direction nationale représentative géographiquement et sociologiquement dira beaucoup sur l’épaisseur réelle du nouveau parti.
La question qui demeure ouverte est peut-être la plus structurante pour la prochaine séquence sénégalaise : face à un électorat de banlieue qui a voté pour une idée avant de voter pour des hommes, lequel des deux saura incarner la suite du projet de rupture ?
Sources
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Sénégal : Bassirou Diomaye Faye lance Kiiraay – Les Patriotes républicains, son nouveau parti — Jeune Afrique / AFP, 25 juillet 2025