CAN 2032 AES : une candidature entre ambition sahélienne et impasse sécuritaire

La rédaction

juillet 28, 2026

Les fédérations de football du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont officialisé en juillet 2026 leur candidature conjointe à l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations 2032. Une initiative saluée par la CAF, mais qui se heurte à des obstacles considérables : insécurité chronique, déficit infrastructurel majeur et exigences techniques strictes d’attribution. Derrière l’ambition affichée, la question des priorités réelles de ces trois États se pose avec acuité.

Une candidature enregistrée, mais loin d’être acquise

En marge du Mondial 2026 à New York, les dirigeants des trois fédérations ont rencontré le président de la CAF Patrice Motsepe pour soumettre formellement leur dossier. La Confédération africaine de football a pris acte de la déclaration d’intérêt commune, première étape procédurale obligatoire et encouragé les trois pays « à poursuivre leurs efforts, dans le respect des exigences et des procédures établies par la CAF ». Une formule diplomatique qui ne constitue en rien une promesse d’attribution.

Car les critères techniques sont redoutables. La CAF exige au minimum six stades certifiés Catégorie 4, dont deux enceintes d’au moins 40 000 places, deux de 20 000 places et deux de 15 000 places, complétées par des hôtels quatre et cinq étoiles dans chaque ville hôte. Le bilan actuel des trois pays est loin du compte : le Mali, qui a accueilli la CAN 2002, dispose de cinq stades aux normes ; le Burkina Faso, organisateur en 1998, n’en possède qu’un seul homologué ; le Niger n’a pas d’infrastructures suffisantes. Le déficit à combler représente un effort colossal, sachant que la construction ou la mise aux normes CAF d’un stade de 20 000 à 40 000 places coûte entre 20 et 80 milliards FCFA selon le niveau de finition et peut dépasser cette fourchette pour les plus grandes enceintes.

51 % des morts du terrorisme mondial : le contexte sécuritaire, obstacle central

Le principal obstacle n’est cependant pas financier : c’est sécuritaire. Selon le Global Terrorism Index 2025 de l’Institute for Economics and Peace, le Sahel a concentré 51 % des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024. Le Burkina Faso occupe la première place mondiale du classement GTI 2024 avec un score de 8,571 sur 10, le Mali arrive en troisième position (7,998) et le Niger au dixième rang (7,274). L’Organisation des Nations Unies a averti que la région se trouve à un « dangereux point de basculement » sécuritaire.

Les données de terrain confirment cette évaluation. Depuis le 25 avril, date de la première attaque conjointe du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNM) et du Front de libération de l’Azawad (FLA) contre les Forces armées maliennes et Africa Corps, des villes stratégiques ont été abandonnées. L’aéroport de Niamey, infrastructure pourtant essentielle à tout accueil d’un événement international a subi deux attaques en moins de six mois. Organiser une CAN implique de sécuriser simultanément plusieurs villes hôtes, leurs stades, leurs aéroports, les hôtels des délégations et les déplacements des équipes et des supporters. La CAN 2010 en Angola avait montré la fragilité de ces dispositifs : l’attaque du bus de la sélection togolaise à Cabinda avait provoqué deux morts et une crise diplomatique majeure entre la CAF et Lomé, dans un pays pourtant incomparablement plus stable que le Sahel d’aujourd’hui.

Des budgets militaires qui révèlent les vraies priorités

L’examen des budgets publics révèle où se situent les priorités réelles des États de l’AES. Selon les données compilées par LCMAfrica, les trois pays ont alloué plus de 1 230 milliards FCFA à leurs armées en 2024, soit environ 2,4 milliards de dollars. Pour le seul Mali, la défense a représenté en 2024 entre 546 et 641 milliards FCFA en exécution, soit près d’un quart du budget national. En 2025, une loi de finances rectificative a encore porté les crédits maliens de défense à 527 milliards FCFA et ceux de la sécurité à 504 milliards FCFA, par transfert de 157 milliards vers les opérations de sécurisation du territoire. Les investissements sportifs, eux, demeurent noyés dans des rubriques « culture/sport/jeunesse » sans ventilation détaillée dans les documents budgétaires accessibles — asymétrie qui en dit long sur l’ordre des urgences.

Sport et légitimation : une stratégie de communication rodée

La candidature à la CAN 2032 s’inscrit dans une logique que connaissent bien les analystes du sport et du pouvoir en Afrique. L’IFRI et l’IRIS ont documenté comment des régimes autoritaires ou militarisés ont utilisé l’accueil ou la candidature à de grands événements sportifs pour renforcer leur légitimité interne et améliorer leur image internationale. Le Burkina Faso de Blaise Compaoré avait lui-même instrumentalisé la CAN 1998 dans cette perspective. La candidature conjointe de l’AES présente une cohérence avec cette grille de lecture : elle permet aux trois juntes de projeter une image de normalité institutionnelle et de coopération régionale, à l’heure où leur isolement diplomatique notamment vis-à-vis de la CEDEAO reste prononcé.

Les Jeux de l’AES organisés à Bamako en 2025, qui ont réuni 500 athlètes dans neuf disciplines, constituent un premier jalon de cette stratégie de légitimation par le sport. Cette mise en scène de la solidarité régionale précède la candidature à la CAN comme une répétition générale, à moindres coûts et moindres risques.

2032 : un horizon conditionnel

Six ans constituent a priori un délai suffisant pour combler les lacunes infrastructurelles. Mais les experts de la sécurité sahélienne, à l’image d’Alex Vines (Chatham House), insistent sur la nécessité d’une « réponse politique à multiples facettes » combinant stabilisation locale, reconstruction étatique et transformations de gouvernance conditions qui sont des prérequis structurels avant d’envisager l’exposition massive de populations et d’équipes étrangères dans ces territoires. La Fondation pour la recherche stratégique souligne de son côté que la viabilité de la souveraineté sécuritaire de l’AES dépend de facteurs politiques encore très incertains.

Quant à la CAF, elle a jusqu’ici évité tout rejet formel a priori de la candidature sahélienne, préférant souligner qu’une évaluation de faisabilité sera conduite selon les procédures habituelles. Patrice Motsepe a affirmé que ces États « auront autant de chances que les autres ». Formule d’équilibre diplomatique, qui n’engage en rien sur l’attribution finale.

La candidature CAN 2032 AES est donc davantage un signal politique qu’un projet immédiatement crédible. Elle dit quelque chose d’important sur la manière dont ces trois régimes militaires conçoivent leur projection internationale. Elle dit moins de choses sur leur capacité réelle à accueillir, dans sept ans, 24 équipes nationales, des milliers de supporters et plusieurs centaines de millions de téléspectateurs dans des stades aux normes dans des pays où, pour l’heure, sécuriser un aéroport demeure un défi quotidien.

Sources