Régulateurs chinois, mines Afrique : pourquoi Pékin a bloqué le rachat d’Allied Gold par Zijin

La rédaction

juillet 31, 2026

Le 29 juillet 2026, l’un des projets d’acquisition minière les plus ambitieux de l’année s’effondrait discrètement. Zijin Gold International, filiale aurifère du géant chinois Zijin Mining, renonçait à racheter le canadien Allied Gold pour 3,4 milliards d’euros, faute d’avoir obtenu les autorisations réglementaires de Pékin dans les délais. Un revers révélateur des tensions croissantes entre les ambitions internationales des groupes miniers chinois et les arbitrages stratégiques de leurs tutelles.

Une opération d’envergure, six mois de suspense

Le 26 janvier 2026, l’annonce avait fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le secteur aurifère africain. Zijin Gold International proposait de racheter Allied Gold pour un montant évalué à environ 5,5 milliards de dollars canadiens, soit 3,4 milliards d’euros. La cible n’était pas anodine : Allied Gold opère trois mines aurifères en production sur le continent Sadiola au Mali, Bonikro et Agbaou en Côte d’Ivoire ainsi que le projet Kurmuk en Éthiopie, alors en phase de construction avancée.

La logique industrielle était limpide. Avec 379 081 onces d’or produites par Allied Gold en 2025 dont près de 194 000 onces pour la seule mine de Sadiola l’acquisition aurait apporté à Zijin un socle de production africaine considérable. Combinée aux actifs déjà détenus par le groupe en Afrique de l’Ouest, notamment la mine d’Akyem au Ghana (environ 5,1 tonnes d’or en 2025), l’opération devait porter la production aurifère africaine de Zijin à près d’un million d’onces annuelles d’ici la fin de la décennie. Un seuil symbolique dans l’industrie, qui aurait hissé le groupe parmi les tout premiers producteurs d’or du continent.

Le silence des régulateurs, motif officiel de l’échec

Six mois après l’annonce, la transaction a expiré sans avoir franchi la ligne d’arrivée. Dans son communiqué officiel du 29 juillet 2026, Allied Gold annonce la résiliation mutuelle de l’accord d’arrangement, les deux sociétés ayant « conclu qu’il n’existe aucune probabilité raisonnable que les conditions de réalisation de la transaction soient remplies avant la date butoir du 29 juillet 2026 ni dans un délai raisonnable après cette date ». La société évoque des « facteurs externes plus généraux applicables aux opérations transfrontalières de cette envergure », sans davantage de précision.

Reuters et Bloomberg confirment que la condition non remplie était principalement l’approbation des autorités chinoises. Selon The Globe and Mail, le PDG d’Allied Gold, Peter Marrone, a déclaré que la nouvelle date butoir ne pouvait être respectée « parce que la Chine n’avait pas encore approuvé la transaction », en plus d’autres obstacles opérationnels. Le Shanghai Metals Market synthétise la situation en parlant explicitement de « retard d’approbation en Chine » comme cause de l’échec.

Aucun communiqué public de la Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) ni de la SAMR (Administration d’État pour la régulation des marchés) n’a détaillé les motifs précis du refus. Selon Le Brief, des responsables chinois se seraient interrogés sur la prime élevée payée par Zijin et sur les risques associés aux opérations au Mali, où la mine de Sadiola représente près de la moitié de la production d’Allied Gold le site est placé dans un environnement géopolitique dégradé depuis le coup d’État de 2021 et les tensions récurrentes entre Bamako et les opérateurs étrangers. Le Brief précise toutefois qu’« aucune des parties n’a confirmé ces points ».

La logique d’un contrôle étatique renforcé

L’échec de cette transaction ne constitue pas une anomalie isolée. Il s’inscrit dans une tendance de fond : le resserrement du contrôle de Pékin sur les investissements miniers sortants de ses entreprises.

Le cadre réglementaire chinois applicable aux acquisitions minières à l’étranger repose sur un double filtre NDRC et MOFCOM avec des seuils d’approbation centrale fixés à 300 millions de dollars pour les projets dans les ressources naturelles. Une transaction à 3,4 milliards d’euros se trouvait donc très au-delà de ce seuil, dans le périmètre le plus surveillé. Plus significativement, un règlement publié par le Conseil d’État en 2026 sur les investissements sortants (« Regulations on Outbound Investment ») a encore renforcé ce dispositif : il impose désormais que l’exploitation de ressources minérales à l’étranger par des entreprises chinoises préserve les « intérêts nationaux », et prévoit des sanctions pouvant atteindre 10 % du montant de l’investissement en cas de manquement.

Dans ce contexte, les grandes acquisitions minières africaines ne relèvent plus seulement de la logique commerciale des groupes concernés. Elles sont arbitrées en fonction de considérations plus larges : exposition aux risques géopolitiques, prime payée sur les actifs, profil des pays d’accueil, calendrier diplomatique. Le blocage de Zijin rappelle ainsi celui observé dans d’autres secteurs : Forbes Afrique et plusieurs médias spécialisés avaient déjà documenté en 2025-2026 des restrictions d’achats de minerai de fer par la centrale d’achat publique chinoise CMRG, dans un but de pression tarifaire sur BHP et Fortescue une logique différente, mais qui illustre la même volonté de Pékin de contrôler les flux de ressources selon ses propres priorités.

Un contexte aurifère exceptionnellement favorable

Ce qui rend l’annulation d’autant plus frappante, c’est qu’elle intervient dans un environnement de marché historiquement porteur pour l’or africain. Le prix spot de l’once oscille en 2026 entre 4 100 et 4 700 dollars, après avoir progressé d’environ 46 % en euros sur l’année 2025. À ces niveaux, les mines d’Afrique de l’Ouest dont les coûts complets (AISC) restent généralement inférieurs à 1 200 dollars l’once dégagent des marges opérationnelles exceptionnelles. La valeur actuelle nette des gisements régionaux en sort mécaniquement renforcée, rendant les acquisitions à la fois plus attractives et plus chères.

C’est précisément cette conjonction prix records, prime élevée, risque pays au Mali qui aurait cristallisé les réticences des régulateurs chinois, selon les analyses non confirmées relayées par la presse. Zijin offrait une valorisation généreuse sur un actif exposé à un environnement sahélien instable : un profil de risque difficile à défendre devant la NDRC.

Les actifs d’Allied Gold restent dans le jeu

L’échec du rachat ne signifie pas la rupture totale entre les deux groupes. Simultanément à l’annonce de la résiliation, Allied Gold a annoncé la conclusion d’un investissement stratégique de 295 millions de dollars de la part de Zijin Gold, sous forme d’une prise de participation de 9,2 % du capital d’Allied Gold. Zijin reste donc actionnaire minoritaire, avec un pied dans des actifs qu’il n’a pas pu contrôler.

Du côté des concurrents potentiels, la liste des candidats crédibles à un éventuel rachat ou à une prise de participation plus importante inclut des acteurs aux profils variés. Endeavour Mining, qui avait cédé la mine d’Agbaou à Allied Gold et dispose d’une forte implantation en Côte d’Ivoire, présenterait des synergies évidentes sur les actifs ivoiriens. AngloGold Ashanti, ancien copropriétaire de Sadiola, connaît parfaitement le sous-sol malien. Des groupes australiens comme Perseus Mining, actif en Afrique de l’Ouest, figurent également parmi les acteurs susceptibles de se positionner sur tout ou partie du portefeuille. La valorisation globale d’Allied Gold plusieurs milliards de dollars limite toutefois mécaniquement le champ des acquéreurs capables d’absorber l’ensemble des actifs.

Un signal pour les stratégies d’expansion africaines

Au-delà du cas Zijin-Allied Gold, cet épisode pose une question structurelle : dans quelle mesure les groupes miniers chinois peuvent-ils poursuivre des stratégies d’expansion africaine autonomes, à une époque où Pékin resserre son contrôle sur les investissements sortants et hiérarchise ses priorités géopolitiques ?

La réponse apportée par les régulateurs le 29 juillet 2026 est sans ambiguïté : les ambitions des entreprises restent subordonnées aux arbitrages de l’État. Pour les gouvernements africains qui comptent sur les capitaux chinois pour développer leurs secteurs miniers, ce rappel n’est pas anodin. Il souligne que l’attractivité minière d’un territoire ne suffit pas encore faut-il que Pékin valide l’opération. Dans un contexte de compétition mondiale accrue pour l’accès aux ressources aurifères, la question n’est plus seulement de savoir qui veut investir, mais aussi qui a l’autorisation de le faire.


Sources