Île Jeremiah en Zambie : quand SunShare prospère sur les ruines d’une communauté de pêcheurs

La rédaction

juillet 31, 2026

En février 2023, environ 500 pêcheurs ont été chassés dans la nuit de l’île Jeremiah, sur le lac Kariba, par des forces de sécurité zambiennes agissant au bénéfice d’une entreprise chinoise d’aquaculture. Plus de trois ans après, aucune indemnisation n’a été versée, aucune enquête ouverte tandis que la société mère du groupe a signé en mai 2026 un accord d’investissement de 246 millions de dollars avec l’État zambien. Une affaire qui cristallise les tensions entre diplomatie économique sino-africaine et protection des droits des communautés rurales.

Une expulsion nocturne, une île, un empire piscicole

Le 11 février 2023, vers trois heures du matin, la trentaine de membres des forces de sécurité zambiennes qui débarquent sur l’île Jeremiah ne laissent guère de doutes sur leurs intentions. « Vers 3 heures du matin, nous sommes soudainement réveillés par des coups de feu. Des soldats et des policiers étaient en train de tirer. Ils essayaient de faire évacuer l’île. Ils ont mis le feu aux maisons et nous avons dû quitter la nôtre. Nous avons quitté l’île comme ça », raconte Mike Moonga, pêcheur installé sur place depuis 2017, dans un reportage de RFI diffusé en juillet 2026.

L’île Jeremiah est un îlot du lac Kariba, cette vaste retenue artificielle de 5 600 km² partagée entre la Zambie et le Zimbabwe, dans le district de Siavonga. La communauté qui y vivait pratiquait la pêche artisanale depuis des années. Ce soir-là, elle en est expulsée au bénéfice de Zamfresh, une entreprise chinoise d’aquaculture qui exploite désormais plus de 300 grandes cages à poissons principalement du tilapia sur le lac. En moins d’une décennie, Zamfresh est devenue l’une des entreprises de pêche les plus importantes d’Afrique australe.

Selon le recensement effectué par l’ONG FIAN Zambie, l’expulsion du 11 février 2023 a fait environ 100 blessés parmi les quelque 500 personnes concernées. Quatre membres de la communauté ont été arrêtés. Mike Moonga figure parmi eux : condamné à six mois de prison, il rapporte que les policiers lui ont simplement signifié : « Puisque vous étiez sur l’île à ce moment-là, nous vous arrêtons. »

Des morts sans enquête, un silence d’État

Les violences de cette nuit-là ont laissé des séquelles durables. Elita, femme de pêcheur expropriée ce soir-là, décrit la mort de son nourrisson de deux mois dans les jours qui ont suivi : « Elle s’est retrouvée enfumée par les gaz lacrymogènes, elle ne pouvait plus respirer. Elle a été effrayée par le bruit des coups de feu et des appels. Elle a perdu la vie peu après. » Aucune enquête n’a été diligentée.

Trois mois après l’expulsion, un autre drame survient. Kennedy Mwetwa, pêcheur survivant, décrit comment un hors-bord de surveillance de Zamfresh a volontairement accéléré à leur approche : « Lorsque l’un de leurs bateaux de surveillance nous a aperçus, il a soudainement accéléré. Notre bateau a chaviré. Malheureusement, je n’ai pas pu sauver l’ami qui était avec moi à bord. » Son compagnon, Titus Sramannsa, se noie. Là encore, aucune procédure judiciaire ne sera ouverte.

Le tableau que dresse Mike Moonga est celui d’une complicité structurelle entre les élites locales et les investisseurs étrangers : « En Zambie, la corruption est partout. Ils ont permis aux entreprises chinoises de tracer une ligne de démarcation sur le lac, pour interdire aux pêcheurs d’y entrer. Aujourd’hui, l’entreprise chinoise et les dirigeants des communautés locales sont solidaires. Et au lieu de nous protéger, ils nous trahissent. »

La réaction des autorités zambiennes est, elle, d’un mutisme éloquent. D’après le Business & Human Rights Resource Centre, qui a documenté l’affaire sous l’intitulé « Zambia forced evictions on Jelemiya Island », aucune déclaration officielle du gouvernement central, du ministère des Pêches ou de quelque autorité locale que ce soit n’a été publiée à propos de ces événements. Selon RFI, des médias zambiens auraient même été dissuadés de couvrir l’affaire sous menace de révocation de licence une allégation qui, si elle se confirme, constituerait une atteinte supplémentaire à l’État de droit.

SunShare, 246 millions de dollars et l’art de l’omission

La dimension la plus troublante de cette affaire réside dans la trajectoire simultanée du groupe dont Zamfresh dépend. Le 4 mai 2026, SunShare Energy Limited a signé avec l’État zambien, représenté par la Zambia Development Agency, un accord d’investissement de 246 millions de dollars pour l’extension de la centrale solaire photovoltaïque de Nambala, dans le district de Mumbwa. L’accord, formalisé sous la forme d’un Investment Promotion and Protection Agreement (IPPA), prévoit l’ajout de 250 MW supplémentaires au réseau géré par ZESCO, l’entreprise publique d’électricité. Cela porterait la capacité totale du complexe de Nambala à environ 350 MW, pour un investissement cumulé de 300 millions de dollars en comptant la phase I.

Le projet s’inscrit dans la stratégie du président Hakainde Hichilema de porter la capacité électrique installée de la Zambie de 3 800 MW à 10 000 MW, dans un pays dont la dépendance à l’hydroélectricité est menacée par des sécheresses à répétition. Sur le papier, les retombées sont réelles et la diversification du mix énergétique est une nécessité légitime. Mais l’accord a été signé sans que la question des droits des pêcheurs de l’île Jeremiah victimes d’une filiale du même groupe n’ait été réglée ni même publiquement posée.

Ce hiatus illustre une tension bien connue des spécialistes des droits fonciers africains. Le Protocole sur l’investissement de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), que les experts analysent comme une tentative de rééquilibrage, impose pourtant aux investisseurs de respecter les droits fonciers légitimes sur les terres, l’eau et les pêches, et d’assurer une participation réelle des communautés locales aux bénéfices des projets. Les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, de leur côté, rappellent que les États doivent maintenir une marge d’action suffisante pour honorer leurs obligations en matière de droits humains, même lorsqu’ils poursuivent des objectifs commerciaux.

Le cadre juridique zambien, entre lacunes et contournements

La question foncière mérite un examen précis. En droit zambien, les îles appartiennent au domaine de l’État et ne peuvent pas être vendues comme propriétés privées. Le Lands Act encadre strictement les conditions dans lesquelles le Président peut attribuer des droits d’usage à des entités étrangères consentement présidentiel écrit, statut d’investisseur reconnu, enregistrement d’une structure locale. En théorie, la procédure impose donc des garde-fous.

Mais les habitants de l’île Jeremiah n’ont bénéficié d’aucune des protections que ce cadre est censé garantir. Aucune indemnisation ne leur a été versée à ce jour. Aucune procédure de consultation préalable n’a été menée. Le Compulsory Acquisition of Land Act, qui encadre les prises de contrôle par l’État, n’a pas davantage été mobilisé pour protéger leurs droits. Ce qui s’est passé cette nuit-là ressemble moins à une procédure légale d’expropriation qu’à une éviction forcée réalisée au profit d’un acteur privé étranger, avec la participation active des forces de l’ordre zambiennes.

Ce schéma n’est pas sans précédents dans la région. Des cas documentés de perte d’accès et de déplacements de communautés de pêcheurs artisanaux, liés à l’implantation de fermes aquacoles avec des capitaux étrangers, ont été recensés autour du lac Victoria, sur les côtes tanzaniennes et sud-africaines. La littérature spécialisée décrit souvent ces phénomènes sous les termes de « marginalisation » ou de « déplacement fonctionnel » plutôt que d’expulsion formelle une distinction sémantique qui, dans le cas de l’île Jeremiah, n’est plus tenable.

Risques ESG et responsabilité sans demandeur

Pour les investisseurs institutionnels et les bailleurs de fonds qui s’intéressent aux risques ESG liés aux projets sino-africains, l’affaire de l’île Jeremiah constitue un signal d’alerte. Le rapport Elevating ESG, publié en 2023 par le Global Development Policy Center de l’université de Boston avec le Fudan University Green Finance and Development Center, identifie des faiblesses récurrentes dans les projets financés par des acteurs chinois en Afrique : manque de transparence, consultations limitées des communautés, gestion insuffisante des impacts sociaux et environnementaux. L’affaire zambienne coche méthodiquement toutes ces cases.

La singularité du cas tient à la structure du groupe en cause. SunShare parvient à se positionner simultanément comme partenaire stratégique de l’État zambien dans la transition énergétique secteur valorisé par la communauté internationale et les bailleurs et comme acteur d’une opération qui, dans son volet aquacole via Zamfresh, a conduit à des violations documentées des droits humains. Cette dualité complique la mise en cause : qui, exactement, porte la responsabilité ? L’État zambien, qui a mobilisé ses propres forces de sécurité ? Zamfresh, dont les bateaux de surveillance ont causé une noyade ? SunShare, la société mère qui signe les grands accords ? Dans ce brouillard de structures et de filiales, les victimes de l’île Jeremiah ne trouvent aucun interlocuteur.

La question qui reste ouverte est celle du prix réel du mégawatt solaire zambien. Si l’extension de Nambala est financièrement viable et énergétiquement utile, ses conditions d’obtention révèlent une faille dans la gouvernance des investissements étrangers en Zambie : celle d’un État capable de négocier un contrat de 246 millions de dollars, mais incapable ou peu désireux de demander des comptes à son partenaire pour les dommages causés à 500 pêcheurs sans abri, sans compensation, et sans voix.


Sources