Loi sud-africaine sur l’expropriation : quand Donald Trump s’invite dans la coalition de Pretoria

La rédaction

août 4, 2026

La promulgation de la loi sud-africaine sur l’expropriation foncière, en janvier 2025, a déclenché une crise à double détente : une fracture au sein même du gouvernement d’union nationale de Pretoria, et une réaction fracassante de l’administration Trump. Un texte de réforme agraire est ainsi devenu l’un des principaux points de friction entre Washington et l’Afrique du Sud.

Une loi de réforme, une bombe diplomatique

Le 23 janvier 2025, le président Cyril Ramaphosa a promulgué l’Expropriation Act n°13 de 2024, mettant fin à une législation héritée du régime d’apartheid qui datait de 1975. Le texte fixe un cadre général pour l’expropriation de biens à des fins d’utilité publique ou d’intérêt public, introduit la notion de compensation « juste et équitable » en lieu et place de l’ancienne formule du « vendeur consentant, acheteur consentant », et identifie des cas limités où une indemnisation nulle peut être considérée comme conforme à la Constitution — notamment pour des propriétés abandonnées, surendettées ou délibérément non exploitées.

Le gouvernement sud-africain présente cette réforme comme un alignement sur l’article 25 de la Constitution, qui autorise l’expropriation dans l’intérêt public tout en exigeant une compensation proportionnée aux circonstances. Pretoria insiste sur le caractère exceptionnel et encadré des dispositions de « compensation nulle », précisant que les terres agricoles productives ne sont pas la cible principale du texte. Ces explications n’ont pas suffi à désamorcer la controverse.

La réponse de Trump : un décret présidentiel, des sanctions en cascade

Washington a réagi par le canal le plus formel qui soit. Le 7 février 2025, la Maison-Blanche a publié un décret présidentiel intitulé « Addressing Egregious Actions of The Republic of South Africa », dans lequel l’administration Trump affirme que la loi « permet au gouvernement sud-africain de saisir les propriétés agricoles de la minorité ethnique afrikaner sans compensation ». Le texte évoque des « pratiques injustes et immorales », une atteinte aux droits des minorités et une menace à la politique étrangère américaine.

En conséquence, le décret ordonne la suspension de toute aide américaine à l’Afrique du Sud et charge les départements d’État et de la Sécurité intérieure de prioriser l’accueil d’Afrikaners comme réfugiés. Peu avant la signature du décret, Donald Trump avait déjà diffusé sur Truth Social qu’il couperait « tout financement futur à destination de l’Afrique du Sud jusqu’à ce qu’une enquête complète soit achevée ».

Le Monde relevait que Pretoria avait aussitôt dénoncé une « campagne de désinformation » et estimé que le décret américain « manque d’exactitude factuelle », sans tenir compte de l’histoire de l’apartheid.

Sur le plan commercial, la pression américaine passe surtout par la politique tarifaire : les droits de douane réciproques annoncés par l’administration Trump atteignent environ 30 % sur de nombreux produits sud-africains, neutralisant de facto les avantages accordés au titre de l’AGOA. Premier bénéficiaire de ce régime en Afrique subsaharienne, l’Afrique du Sud y exportait pour 3,76 milliards de dollars en 2024, soit environ 25 % de ses exportations de biens vers les États-Unis. Le ministre des Relations internationales Ronald Lamola a reconnu que ces tarifs « annulent effectivement les énormes avantages de l’AGOA ».

La coalition fissurée de l’intérieur

La crise diplomatique s’est doublée d’une turbulence institutionnelle inédite. L’Alliance démocratique (DA), principal partenaire de l’ANC au sein du Gouvernement d’union nationale (GNU) formé après les élections de mai 2024, a déclaré dès le 25 janvier 2025 un désaccord formel au sein de la coalition. Son chef John Steenhuisen a reproché à Ramaphosa d’avoir signé la loi « en contravention d’un avis juridique clair » — celui du ministre des Travaux publics Dean Macpherson, issu des rangs de la DA — concluant à l’inconstitutionnalité du texte.

Selon Africanews, la DA a depuis engagé un recours judiciaire pour obtenir l’annulation de la loi, invoquant une violation de l’article 25 de la Constitution, l’illégalité des clauses de compensation nulle et un défaut de consultation des partenaires du GNU. Le Freedom Front Plus et l’Inkatha Freedom Party, également membres de la coalition, ont annoncé des démarches similaires devant la Cour constitutionnelle.

L’ANC, de son côté, a clairement signifié qu’il ne ferait aucun compromis sur cette législation. En mars 2025, sa porte-parole qualifiait l’Expropriation Act de « no-go zone » pour toute négociation au sein du GNU. Cette posture raidit les tensions à l’intérieur d’une coalition de gouvernement déjà fragile, formée moins d’un an plus tôt pour éviter une paralysie politique après un scrutin au résultat sans majorité.

Un précédent régional qui pèse dans la balance

L’Afrique du Sud n’est pas la première puissance africaine à subir des pressions américaines sur un texte législatif touchant à la propriété foncière. Dans les années 2000, Washington avait répondu aux expropriations violentes au Zimbabwe par la suspension de son aide au programme de réforme agraire, puis par l’adoption du Zimbabwe Democracy and Economic Recovery Act de 2001, conditionnant tout soutien à la restauration de l’État de droit. En mars 2003, George W. Bush avait signé un décret de gel des avoirs de responsables zimbabwéens.

La comparaison a ses limites : l’Expropriation Act sud-africain prévoit une procédure judiciaire, des critères constitutionnels et une obligation de négociation préalable que le programme de Mugabe n’offrait pas. Mais elle indique que Washington dispose d’une doctrine cohérente sur ce type de législation, et que l’administration Trump entend l’appliquer avec la même fermeté, sinon davantage.

La question qui demeure ouverte est celle des effets à long terme sur le partenariat stratégique entre Pretoria et Washington — deux pays liés par 26,2 milliards de dollars d’échanges commerciaux annuels (biens et services confondus) et par des décennies de coopération institutionnelle. L’issue du recours judiciaire engagé par la DA pourrait bien déterminer non seulement l’avenir de la loi en droit interne, mais aussi le niveau de tension que Pretoria est prêt à maintenir avec son partenaire américain.

Sources