Depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, la Russie a méthodiquement réorienté sa logistique militaire africaine vers la Libye. Six bases aériennes y accueillent désormais l’Africa Corps, documentées par des images satellites et des analyses open source. Ce pivot stratégique transforme un territoire déjà fracturé en hub de projection pour les opérations russes au Sahel et en Afrique centrale.
Un réseau de six bases construit pied à pied
La cartographie de la présence russe en Libye repose désormais sur une documentation précise. Le projet Tearline de la National Geospatial-Intelligence Agency américaine a identifié six bases aériennes où la Russie planifie, finance et construit des infrastructures : Al-Joufra, Al-Khadim, Al-Qardabiyah, Brak Al-Shati, Maaten al-Sarra et Tamenhant. Ce n’est plus une présence diffuse héritée des années Wagner c’est une empreinte militaire structurée, dont les détails techniques sont désormais documentés dans les analyses accessibles via ADF Magazine.
Le cas de Brak Al-Shati illustre l’intensification récente. Les effectifs russes y sont passés de 300 à 450 hommes depuis décembre 2024, soit une augmentation de 50 % en quelques semaines à peine. Plus largement, le collectif All Eyes on Wagner estimait à 1 800 le nombre de combattants russes déployés en Libye dès mai 2024, un chiffre que le rapport du ministère français des Armées publié en 2025 revoit à la hausse, en situant le total des forces paramilitaires russes Africa Corps et héritage Wagner confondus entre 2 500 et 4 000 hommes.
À Al-Khadim, à une centaine de kilomètres à l’est de Benghazi, la transformation est particulièrement visible. Trois nouveaux hangars ont été construits en 2024, auxquels s’est ajoutée une caserne en 2026. La base a également été identifiée comme point de livraison d’armes aux Forces de soutien rapide (FSR) soudanaises. Le projet Tearline relève, sur la base d’une analyse des réseaux sociaux, que « la base d’Al-Khadim proprement dite semble accueillir régulièrement le personnel russe », précisant qu’un officier de la 102e division d’infanterie des fusiliers motorisés russes a pu être géolocalisé sur place grâce aux outils d’analyse des réseaux sociaux.
Maaten al-Sarra : la base du désert au cœur de la stratégie sahélienne
Parmi les six sites, Maaten al-Sarra mérite une attention particulière. Abandonnée depuis la chute de Kadhafi en 2011, cette base du sud libyen a été remise en état en décembre 2024 par des techniciens russes et des soldats syriens une réactivation rapide, contemporaine de l’effondrement du dispositif russe en Syrie.
Sa position géographique explique l’intérêt stratégique qu’elle suscite. Située à proximité immédiate des frontières tchadienne et soudanaise, elle constitue, selon Frank Talbot, associé senior non résident à l’Atlantic Council, « un lieu de rassemblement pour les opérations russes de déstabilisation dans le Sahel ». Andrew McGregor, analyste à la Jamestown Foundation, va plus loin dans son appréciation opérationnelle : « Une présence russe à Maaten al-Sarra fournirait à Moscou la capacité d’expédier discrètement des armes vers le territoire soudanais ou tchadien. »
Cette discrétion est précisément ce que recherche l’Africa Corps. Les livraisons documentées par ADF Magazine vers les FSR soudanaises illustrent le type de soutien acheminé via ce réseau libyen : missiles sol-air, armes légères, munitions, mortiers et, selon certaines sources, véhicules blindés. Ces flux transitent par des zones contrôlées par le maréchal Khalifa Haftar, dont les forces armées constituent le principal partenaire libyen de Moscou.
La Syrie perdue, la Libye gagnée
Le calendrier de cette intensification n’est pas fortuit. La chute d’Assad en décembre 2024 a contraint Moscou à évacuer précipitamment ses deux bases syriennes majeures la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim, deux piliers de la projection militaire russe en Méditerranée orientale depuis 2015. Selon Le Monde, cette perte a accéléré le pivot libyen, la Russie cherchant à reconstituer en Afrique du Nord les capacités logistiques qu’elle vient de perdre au Levant.
La Libye présente plusieurs avantages comparatifs. La division politique du pays entre le Gouvernement d’unité nationale (GUN) de Dbeibah à Tripoli et les autorités de l’est liées à Haftar offre à Moscou une marge de manœuvre que la Syrie, État centralisé, ne permettait plus. Les bases du sud et de l’est libyen sont hors de portée effective de Tripoli, qui rejette certes la présence russe non autorisée sur le principe mais dont le Premier ministre affirme dans le même temps vouloir construire des relations avec Moscou « sur des intérêts communs ».
L’ambition russe ne se limite pas à l’aérien. Des négociations sont en cours pour investir dans le port et la base aérienne de Tobrouk. Dès novembre 2023, Bloomberg signalait des discussions entre Moscou et les autorités de l’est libyen pour un accès naval permanent. En avril 2024, des navires de débarquement russes ont été observés dans le port de Tobrouk avec du matériel militaire. Certaines sources évoquent un accord russo-biélorusse pour l’accès à ces infrastructures début 2025, sans confirmation convergente des médias les plus établis à ce stade. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que Gazprom, via sa filiale Gazprom International, reste présent dans le secteur énergétique libyen notamment dans le projet As-Sarah en Libye orientale en coentreprise avec la National Oil Corporation ce qui ancre la Russie à la fois sur les plans militaire et économique dans l’orbite haftar.
Un obstacle au processus de paix libyen
Cette présence militaire ne se mesure pas seulement en hangars construits et en effectifs déployés : elle a des effets politiques directs sur le processus de réunification libyen. Ali Bin Musa, analyste au Middle East Council on Global Affairs, formule le problème avec clarté : la présence russe « reste un obstacle à un accord de paix durable, en permettant aux factions libyennes soutenues par les pays étrangers de résister aux efforts de paix ».
Le diagnostic est connu depuis plusieurs années, mais l’intensification récente lui donne une nouvelle acuité. L’OTAN et l’Union européenne surveillent ces développements avec une préoccupation croissante, l’Italie ayant notamment demandé à ses alliés de suivre de près la situation, consciente que le renforcement militaire russe en Libye menace directement le flanc sud de l’Alliance en Méditerranée centrale.
La Libye s’inscrit par ailleurs dans un réseau plus large. Le modèle centrafricain présence Wagner depuis 2018, reconvertie en Africa Corps à partir de 2024, avec des fonctions de sécurisation, de formation et d’accès aux ressources naturelles a été reproduit et amplifié. Le Burkina Faso, le Mali et le Soudan constituent les débouchés opérationnels du hub libyen ; le Tchad, dont la stabilité est déjà fragilisée, représente un point de passage potentiel supplémentaire.
La Libye, hub durable ou pari risqué ?
La question qui se pose désormais est celle de la soutenabilité de ce dispositif. La Russie a investi rapidement et massivement dans des infrastructures sur un territoire qu’elle ne contrôle pas politiquement, dans un pays traversé par des tensions entre factions et des ingérences concurrentes turque notamment, à l’ouest du pays. L’axe Moscou-Haftar tient pour l’instant, mais sa solidité n’a jamais été testée sous pression.
Ce que l’Africa Corps a bâti en Libye en moins d’un an constitue néanmoins, en l’état, la plateforme logistique la plus ambitieuse que Moscou ait jamais construite en Afrique. Si les négociations sur Tobrouk aboutissent à une présence navale structurée, la Russie disposerait d’un accès simultané à la Méditerranée, au Sahel et à l’Afrique centrale depuis un seul territoire. La question n’est plus de savoir si Moscou fait de la Libye son hub continental c’est chose faite. Elle est de savoir combien de temps ce pari géopolitique tiendra face aux contradictions internes libyennes et aux contre-pressions occidentales qui tardent encore à se matérialiser en réponse concrète.
Sources
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Les activités de l’Africa Corps aux bases aériennes de Libye suscitent des inquiétudes — ADF Magazine, 2026
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Après sa déconvenue syrienne, la Russie consolide son implantation en Libye — Le Monde, février 2025
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Objectif Méditerranée pour l’Africa Corps — All Eyes on Wagner, mai 2024
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La Russie accroît sa présence en Libye au grand désarroi des Occidentaux — Le Monde, mai 2024
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Un aéroport libyen est utilisé pour acheminer les armes au Soudan — ADF Magazine, 2026
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La Russie passe de la Syrie à la Libye en convoitant le Sahel — ADF Magazine, juillet 2025
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La Libye, nouveau pivot militaire de la Russie en Méditerranée — La Revue Demos, 2025
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Moscou-Benghazi : les limites du basculement russe vers la Libye — Institut Thomas More, janvier 2025
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La Russie va utiliser une base libyenne près de la frontière avec le Tchad et le Soudan — ADF Magazine, février 2025