Accord de défense Ghana-Burkina Faso : quand l’insécurité sahélienne menace les corridors commerciaux

La rédaction

août 13, 2026

Le 10 août 2026, Accra et Ouagadougou ont signé un accord de coopération en matière de défense pour sécuriser leurs axes commerciaux communs. Derrière ce geste diplomatique se cache une réalité plus sombre : l’insécurité chronique au Burkina Faso fragilise durablement les échanges bilatéraux, dont le volume atteignait près de 430 milliards de FCFA en 2024. Un accord qui dit autant sur l’état de la sous-région que sur la dépendance burkinabè à ses voisins côtiers.

Une attaque qui a tout précipité

Le 14 février 2026, une attaque terroriste à Titao, dans le nord du Burkina Faso, tue huit commerçants et transporteurs ghanéens. Ces hommes acheminaient des tomates. Leur mort déclenche une réaction immédiate d’Accra : la suspension temporaire des importations de tomates en provenance du Burkina Faso. Un geste à la fois sanitaire et politique, signal que la sécurité des ressortissants ghanéens sur le territoire burkinabè n’est plus garantie.

L’incident de Titao n’est pas isolé. Le Burkina Faso enregistre depuis plusieurs années une dégradation continue de la situation sécuritaire sur ses principaux axes routiers. Selon un rapport du Centre national de surveillance de l’Office des Nations Unies, les prélèvements illicites sur le corridor Abidjan–Ouagadougou ont progressé de plus de 11 % entre 2023 et 2024, atteignant en moyenne 21 293 FCFA par camion et par voyage. Sur le tronçon burkinabè, le coût kilométrique de ces extorsions dépasse celui du tronçon ivoirien : 1 885 FCFA pour 100 km contre 1 449 FCFA. Ce surcoût structurel pèse sur la compétitivité des échanges et renchérit les approvisionnements d’un pays enclavé qui dépend étroitement de ses voisins côtiers pour accéder aux marchés internationaux.

Le Ghana, partenaire commercial incontournable

Les chiffres de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD) du Burkina Faso sont éloquents. Au quatrième trimestre 2025, le Ghana était le premier fournisseur africain du Burkina Faso, avec 113,4 milliards de FCFA d’importations soit 199,4 millions de dollars. Il représentait également le deuxième débouché africain des exportations burkinabè sur la même période, avec 7,6 milliards de FCFA. En 2024, le volume bilatéral total avoisinait 429,8 milliards de FCFA, faisant des deux pays des partenaires commerciaux de premier plan à l’échelle régionale.

La dépendance burkinabè vis-à-vis du port de Tema, principale porte maritime du Ghana, est tout aussi structurelle. Les estimations disponibles situent la part des importations burkinabè transitant par les ports ghanéens entre un cinquième et un tiers du total, selon les années et les méthodologies. En 2024, le Ghana concentrait 90,4 % des importations burkinabè en provenance de l’espace CEDEAO hors UEMOA. Depuis les perturbations sur d’autres corridors régionaux, cette dépendance s’est encore accentuée : le port de Tema s’est imposé comme un axe de désenclavement de substitution à mesure que d’autres routes devenaient praticables avec difficulté.

C’est dans ce contexte que l’attaque de Titao a pris une résonance particulière. Menacer les transporteurs ghanéens, c’est menacer une artère vitale de l’économie burkinabè.

Un accord bilatéral à géométrie variable

La signature du 10 août 2026 engage deux hommes aux profils contrastés. Côté ghanéen, Cassiel Ato Baah Forson, ministre des Finances assumant l’intérim à la Défense, ce qui en dit long sur la disponibilité des ressources humaines au sein du gouvernement d’Accra. Côté burkinabè, le général de division Célestin Simporé, ministre d’État chargé de la Guerre et de la Défense patriotique, ancien chef d’état-major général des armées, élevé à son grade actuel par décret du 30 décembre 2025. Un militaire de carrière issu du génie, qui incarne la militarisation croissante de l’exécutif burkinabè depuis le putsch de janvier 2022.

L’accord prévoit explicitement un soutien en matière de sécurité et, surtout, l’escorte des convois empruntant les axes commerciaux transfrontaliers. Le ministère ghanéen de la Défense a justifié la démarche par la nécessité de « protéger la stabilité économique », formulation qui traduit bien la logique sous-jacente : la sécurisation des routes commerciales est désormais traitée comme une question de défense nationale, et non plus simplement de maintien de l’ordre ou de facilitation douanière.

Cet accord s’inscrit dans une dynamique bilatérale plus large. Le 20 février 2026, lors de la 13e session de la Commission mixte de coopération Ghana-Burkina Faso, les deux pays avaient déjà adopté sept instruments juridiques couvrant le transport, le transit, la reconnaissance mutuelle des permis de conduire et la gestion des crises humanitaires. La dimension sécuritaire vient donc couronner un édifice conventionnel en construction rapide.

Une coopération inédite dans un contexte institutionnel fracturé

L’accord du 10 août intervient dans un cadre régional particulièrement complexe. Depuis le 29 janvier 2025, le Burkina Faso n’est plus membre de la CEDEAO, ayant officialisé son retrait en même temps que le Mali et le Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel. Le Ghana, lui, reste un pilier actif de l’organisation sous-régionale. Les deux États entretiennent donc désormais des relations strictement bilatérales, sans le filet de sécurité institutionnel des mécanismes communautaires. Cette situation rend d’autant plus précieux et d’autant plus fragile le type d’accord signé en août 2026.

La CEDEAO a certes maintenu des dispositions transitoires pour préserver certains droits de circulation et certains échanges avec les pays sortants, et des négociations restent en cours pour définir un cadre de relations futures. Mais, en pratique, les deux blocs négocient désormais à distance, et aucune réaction officielle de la CEDEAO ni de l’Union africaine n’a été documentée concernant cet accord de défense bilatéral.

Il n’est pas inutile de noter que des arrangements comparables existent ailleurs en Afrique de l’Ouest. Le Sénégal et le Mali ont ainsi adopté en 2025 une Déclaration de Dakar pour sécuriser le corridor Dakar–Bamako, avec création d’un comité technique mixte et digitalisation douanière. Ces précédents montrent que la bilatéralisation de la sécurité des corridors commerciaux est une tendance de fond dans la région, indépendamment de l’appartenance ou non aux organisations régionales.

Escorter les convois : une réponse nécessaire mais insuffisante

L’escorte militaire des convois est une réponse concrète à une menace concrète. Elle rassure les transporteurs, réduit le risque d’interruption des flux et envoie un signal politique fort aux groupes armés opérant dans les zones frontalières. Mais elle ne résout pas les causes profondes de l’insécurité : la progression des groupes jihadistes dans le nord et l’est du Burkina Faso, la faiblesse des capacités de l’État à contrôler son territoire, et la porosité d’une frontière de plus de 500 kilomètres.

Sur le plan opérationnel, la mise en œuvre de l’accord soulève des questions pratiques non résolues publiquement : à quel rythme les escortes seront-elles assurées ? Qui prend en charge le coût logistique de ces dispositifs ? Comment coordonner les chaînes de commandement entre deux armées dont l’une est en guerre asymétrique sur son propre sol ? L’accord fixe un cadre ; son efficacité dépendra de l’effectivité de son déploiement.

Pour les transporteurs burkinabè et ghanéens, la question est plus simple et plus urgente : peuvent-ils reprendre la route sans risquer leur vie ? L’attaque de Titao a montré que la réponse, sans dispositif de protection, était loin d’être évidente. L’accord du 10 août 2026 constitue une première réponse. Mais tant que la situation sécuritaire au Burkina Faso ne se stabilise pas structurellement, les corridors commerciaux du Sahel resteront des artères sous perfusion, maintenues ouvertes par la volonté politique de voisins qui ont, eux aussi, beaucoup à perdre à leur fermeture.

Sources