Crise anglophone au Cameroun : ce que le conflit révèle des limites de l’État unitaire

La rédaction

août 14, 2026

Huit ans après l’embrasement des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la crise anglophone camerounaise s’impose comme bien plus qu’un conflit armé périphérique. Elle met en lumière les contradictions structurelles d’un modèle constitutionnel qui a progressivement effacé les compromis fondateurs de 1961. L’État unitaire, tel qu’il a été consolidé depuis 1972, n’a pas résolu la question anglophone, il l’a différée jusqu’à l’explosion.

Un pacte fondateur mis en sourdine

Tout commence à Foumban, en juillet 1961. La délégation du Southern Cameroons, conduite par John Ngu Foncha, Solomon Tandeng Muna, Augustine Ngom Jua et Emmanuel Endeley, quitte l’aéroport de Tiko le 16 juillet pour rejoindre le chef-lieu du département du Noun. Les négociations qui s’y tiennent aboutissent à la rédaction des termes d’une fédération. Le 14 août 1961, à Yaoundé, la Constitution fédérale est adoptée : la République fédérale du Cameroun naît de l’union entre le Cameroun francophone, déjà indépendant depuis 1960, et le Southern Cameroons britannique.

Ce compromis, conclu sous la présidence d’Ahmadou Ahidjo, reconnaissait implicitement la dualité linguistique, juridique et administrative du pays. La common law anglaise et le droit civil d’héritage français coexistaient. Deux entités fédérées disposaient de leurs propres institutions. La fédération, certes asymétrique et fragile, constituait un cadre de cohabitation.

Il dura moins d’une décennie dans sa forme substantielle. Le 20 mai 1972, Ahmadou Ahidjo organise un référendum constitutionnel dans un contexte de verrouillage politique avancé, le multipartisme avait déjà été éliminé de facto, l’espace public dominé par l’UNC. Le vote donne une approbation quasi unanime à la suppression de l’État fédéral au profit d’un État unitaire. Le référendum de 1972 entérine ainsi une reconfiguration voulue par l’exécutif dans un environnement institutionnel peu propice à la délibération réelle. Pour beaucoup d’anglophones, ce moment marque le début d’une marginalisation systématique, non d’une intégration nationale.

2016-2024 : quand la différée explose

La crise qui éclate fin 2016 dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest part d’une revendication corporatiste, des avocats et enseignants protestant contre l’imposition du français dans leurs secteurs, avant de se radicaliser rapidement en contestation politique ouverte. La répression des premières manifestations, puis l’arrestation de leaders de la société civile, font basculer une partie du mouvement vers la lutte armée sécessionniste sous la bannière de l’Ambazonie.

Le bilan humain de ce conflit est considérable. Selon Human Rights Watch dans son rapport 2024, au moins 6 000 civils ont été tués depuis le début des violences, plus de 638 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, et environ 1,7 million de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire à la mi-2024. Des dizaines de milliers de réfugiés ont trouvé refuge au Nigeria voisin. Ces chiffres placent la crise anglophone camerounaise parmi les conflits les plus meurtriers du continent, bien qu’elle demeure largement sous-médiatisée à l’échelle internationale.

Sur le terrain, le paysage armé s’est morcelé de façon préoccupante. Des sources spécialisées évoquent une cinquantaine de groupes armés opérationnels en 2023, une quarantaine encore actifs fin 2024. Parmi eux, les Ambazonia Defence Forces, les Southern Cameroons Defence Forces ou encore les Bui Unity Warriors se financent via des réseaux diasporiques, des collectes en ligne et, selon des rapports d’Amnesty International, des économies illicites locales. La fragmentation de la rébellion complique toute négociation sérieuse et entretient une violence diffuse difficile à éradiquer militairement.

Le Dialogue de 2019 : une réponse insuffisante

Face à cette crise, Paul Biya, au pouvoir depuis 1982 et défenseur constant de l’État unitaire, convoque un Grand dialogue national. Il se tient à Yaoundé à partir du 30 septembre 2019, présidé par le Premier ministre Joseph Dion Ngute. Les principales factions séparatistes n’y participent pas, considérant la démarche illégitime. Les leaders anglophones les plus emblématiques, incarcérés, en sont absents.

Les recommandations adoptées ne sont pas négligeables sur le papier : statut spécial pour les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, renforcement de la décentralisation, loi sur le bilinguisme, plan de reconstruction, centres de désarmement-démobilisation-réintégration à Bamenda et Buea. Plusieurs de ces mesures ont été traduites en textes législatifs, notamment la loi du 24 décembre 2019 portant Code général des collectivités territoriales décentralisées, qui confère aux deux régions des compétences additionnelles en matière d’éducation anglophone, de justice de tradition common law et de développement régional.

Mais l’analyse de ce statut spécial révèle ses limites structurelles. Il s’agit d’une décentralisation asymétrique, dont les contours restent partiellement flous dans la pratique, et dont l’effectivité dépend de décrets d’application et d’une volonté politique centrale qui n’a pas fondamentalement changé de cap. Comme le souligne RFI dans un bilan de 2024, cinq ans après le dialogue, la situation sécuritaire dans les régions anglophones reste précaire et le retour des déplacés très limité. Le dialogue a produit des réformes institutionnelles réelles, mais n’a pas touché au fond du problème : la forme de l’État.

Fédéralisme : un horizon juridiquement concevable, politiquement bloqué

La question du retour au fédéralisme, que le dialogue de 2019 a explicitement écarté de ses conclusions, reste au cœur du débat constitutionnel. Les constitutionnalistes camerounais sont divisés mais convergent sur un point : un retour au fédéralisme n’est pas automatiquement disponible dans le droit positif actuel. Il supposerait une révision constitutionnelle lourde, portant sur la forme même de l’État, une décision politique explicite que Paul Biya n’a jamais envisagée.

Dans les travaux académiques, la décentralisation opérée depuis 2019 est décrite comme renforçant l’option unitaire décentralisée plutôt que comme une étape vers le fédéralisme. Le Constitutional Options Project insiste sur une distinction cardinale : un statut spécial pour une partie du territoire n’est pas équivalent à un système fédéral, qui concerne l’ensemble de l’État et repose sur un pacte politique global. Cette asymétrie institutionnelle peut contenir temporairement des tensions, elle ne les résout pas.

L’expérience nigériane est souvent convoquée dans ce débat. Depuis 1960, le Nigeria a géré ses minorités linguistiques par la création de nouveaux États et la décentralisation administrative, avec des résultats ambivalents : réduction de certaines peurs de domination, mais institutionnalisation de mécanismes de discrimination via le principe d’indigénité et les rivalités pour la rente pétrolière. L’enseignement pour le Cameroun est clair : un fédéralisme mal conçu peut cristalliser les identités locales et multiplier les tensions plutôt que les apaiser. La forme juridique de l’État ne suffit pas sans garanties constitutionnelles contraignantes, répartition équitable des ressources et politique linguistique réellement inclusive.

L’impasse de la position internationale

Du côté des institutions continentales, la discrétion reste la règle. L’Union africaine a salué en septembre 2019 la décision de Paul Biya d’organiser un dialogue national, appelant toutes les parties à y participer. Sa position depuis lors peut se résumer à trois constantes : préserver l’unité et l’intégrité territoriale du Cameroun, encourager un dialogue inclusif, accompagner le processus sans le diriger. Aucune condamnation institutionnelle forte, aucun mécanisme de médiation formelle comparable aux interventions dans d’autres crises africaines.

Cette posture de discrétion traduit une réticence structurelle des organisations régionales à s’immiscer dans ce qui est qualifié d’affaire interne. Elle laisse le gouvernement camerounais seul maître du cadre de négociation, renforçant de facto une asymétrie que les séparatistes utilisent précisément pour légitimer leur refus du dialogue.

Les limites du modèle unitaire comme révélateur systémique

Ce que la crise anglophone révèle en définitive, c’est moins un conflit ethno-linguistique irréductible qu’un échec de conception constitutionnelle. L’État unitaire camerounais, consolidé dans des conditions politiques peu délibératives en 1972 et maintenu depuis lors sans révision substantielle de ses fondements, n’a pas fourni les mécanismes d’intégration différenciée qu’exigeait la dualité héritée de la décolonisation. Le statut spécial de 2019 représente un pas dans la bonne direction, mais un pas insuffisant pour combler un fossé institutionnel creusé sur six décennies.

La vraie question, que ni le dialogue de Yaoundé ni la doctrine constitutionnelle officielle n’ont tranchée, est celle-ci : peut-on préserver l’unité d’un État multiculturel sans reconnaître formellement, dans la Constitution elle-même, la pluralité des ordres juridiques, linguistiques et administratifs qui le composent ? La réponse du Cameroun depuis 1972 a été négative. Le résultat de cette négation, c’est une guerre à bas bruit qui dure depuis huit ans et dont aucune issue n’est visible à court terme.


Sources