Kinshasa Chine dépendance minière : le silence éloquent d’un communiqué

La rédaction

août 14, 2026

Le 6 août, le gouvernement congolais a répondu à une étude explosive publiée dans Nature Communications sur des exportations clandestines d’uranium dissimulées dans des cargaisons de cobalt à destination de la Chine. Une réponse soigneusement rédigée, mais qui omet un mot : « Chine ». Ce silence n’est pas une maladresse, c’est une posture politique révélatrice de l’asymétrie structurelle qui gouverne les relations entre Kinshasa et Pékin.

Une étude aux chiffres vertigineux, une réponse en forme d’esquive

Publiée le 30 juillet dans Nature Communications, l’étude estime qu’entre 2000 et 2024, de 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium auraient quitté la République Démocratique du Congo sans être déclarées, dissimulées dans des exportations de cobalt. Selon le chercheur Sébastien Philippe, l’un des auteurs, cette quantité pourrait théoriquement permettre de fabriquer entre 600 et 1 500 armes nucléaires, ou d’alimenter un réacteur à eau légère pendant dix à vingt-cinq ans. Moins de 10 % de ce matériau aurait été officiellement déclaré et placé sous garanties internationales.

La mine de Tenke Fungurume, propriété du groupe chinois CMOC, est expressément citée par les chercheurs : elle aurait dépassé à plusieurs reprises les seuils légaux d’uranium entre 2016 et 2020. Les entreprises minières chinoises regroupées sous le sigle USMCC sont également mises en cause pour leur rôle dans ces flux non déclarés.

Le communiqué congolais du 6 août, publié par le Ministère de la Communication et Médias, promet de « rétablir les faits » et de « vérifier les allégations ». Il annonce la création d’un groupe de travail interministériel, des analyses confiées aux institutions nationales CNPRI, CGEA et CEEC, ainsi qu’à un laboratoire international dont l’identité n’est pas précisée. Des consultations avec l’Agence internationale de l’énergie atomique sont également prévues. Le gouvernement s’engage à rendre publics les résultats « quels qu’ils soient », sans fixer de calendrier. Ni CMOC, ni les entreprises chinoises, ni la Chine ne sont mentionnées une seule fois.

L’architecture d’une dépendance

Pour comprendre ce mutisme, il faut regarder les chiffres. La RDC assure environ 70 % de la production mondiale de cobalt, et près de 95 % de ce cobalt est exporté vers la Chine. Cette concentration n’est pas le fruit du hasard : elle est le résultat de deux décennies d’investissements massifs que les entreprises chinoises ont structurellement intégrés au tissu minier congolais.

L’accord Sicomines, signé en 2008 sur un modèle « ressources contre infrastructures », illustre l’ampleur de cet enchevêtrement. Renégocié en 2024, il porte désormais le volet infrastructures à 7 milliards de dollars contre 3 milliards initialement, avec des versements annuels prévus entre 324 et 624 millions de dollars selon les conditions du marché du cuivre. Pour l’ensemble des prêts publics chinois liés aux mines de cobalt-cuivre en RDC entre 2000 et 2021, Projet Afrique Chine recense environ 12,85 milliards de dollars répartis sur dix-neuf prêts.

Dans ce contexte, nommer publiquement la Chine ou CMOC dans un communiqué officiel ne serait pas seulement une déclaration diplomatique, ce serait un acte économique aux conséquences potentiellement immédiates sur des contrats, des flux d’exportation et des financements d’infrastructures dont dépend une large part du budget de l’État congolais.

La crédibilité du processus de vérification en question

Au-delà du silence sur la Chine, la robustesse du mécanisme de vérification annoncé mérite examen. Le CNPRI, le CGEA et la CEEC sont des institutions nationales dont les budgets propres, les équipements analytiques et l’indépendance opérationnelle ne sont pas documentés publiquement de façon détaillée. Les sources disponibles décrivent surtout une architecture de contrôle des exportations minières à vocation fiscale surveillance du rapatriement des devises, taxation des droits de sortie, plutôt qu’un appareil de mesure radiologique indépendant.

L’identité du « laboratoire international » censé compléter les analyses nationales n’est pas précisée. L’AIEA, dont les consultations sont annoncées, n’a pour l’heure pas publié de réaction formelle à l’étude. Selon Le Monde, l’agence onusienne avait déclaré ne pas être particulièrement inquiète de la situation, estimant que l’uranium présent dans les cargaisons de cobalt finissait généralement dans les résidus miniers. Une position qui contredit frontalement les conclusions des chercheurs.

La précédente affaire judiciaire impliquant CMOC est à cet égard instructive : en 2022, la Gécamines avait engagé une action contre la firme devant le Tribunal de commerce de Lubumbashi pour un contentieux sur les réserves, procédure ensuite suspendue. Aucune poursuite administrative ou judiciaire liée spécifiquement aux dépassements de seuils d’uranium entre 2016 et 2020 n’a été identifiée dans les archives disponibles.

Un précédent régional qui éclaire la posture congolaise

La retenue de Kinshasa n’est pas sans précédent sur le continent. En Zambie, après la rupture d’un bassin de résidus miniers en 2025 impliquant la firme chinoise Sino-Metals Leach, les autorités ont d’abord minimisé la catastrophe avant que des plaintes citoyennes ne contraignent à nommer publiquement l’entreprise. La différence de rapport de force entre Lusaka et Pékin est pourtant moindre qu’entre Kinshasa et son partenaire commercial dominant. Pour la RDC, dont le cobalt représente le premier poste d’exportation et dont les infrastructures sont partiellement financées par des engagements chinois, la marge de manœuvre diplomatique est structurellement plus étroite.

L’équation est connue : un État dont 95 % d’une ressource stratégique transite vers un seul acheteur ne dispose pas des mêmes leviers qu’un marché diversifié. Le groupe de travail interministériel annoncé par Kinshasa pourra-t-il produire des conclusions qui nomment explicitement les responsables, si ceux-ci sont des partenaires dont dépend l’économie nationale ? La réponse à cette question dira beaucoup sur la souveraineté réelle de la RDC dans la gestion de son sous-sol.

Sources