Kiiraay face à Pastef : deux partis, un même électorat, une rivalité à trancher dans les urnes

La rédaction

août 19, 2026

Le lancement de Kiiraay – Les Patriotes républicains, le 25 juillet 2026 à Dakar, a officialisé ce que la politique sénégalaise pressentait depuis des mois : Bassirou Diomaye Faye ne gouvernera plus dans l’ombre de Pastef. La question désormais posée est celle de la viabilité de cette bifurcation — et de la réalité d’une concurrence frontale entre deux formations issues du même creuset électoral.

Une rupture fondatrice, pas une simple querelle de personnes

Le limogeage d’Ousmane Sonko le 22 mai 2026 n’est pas advenu dans un vide politique. Selon Jeune Afrique, Faye avait longuement encaissé les tensions avec son ancien mentor avant de trancher. Rappelons la mécanique originelle : c’est Sonko qui avait coopté Faye comme candidat à la présidentielle le 19 novembre 2023, lorsque sa propre inéligibilité semblait acquise. Faye avait gagné — et une fois au pouvoir, les deux hommes se sont retrouvés dans une configuration classique en Afrique de l’Ouest : un président qui cherche à s’autonomiser face au parti qui l’a fabriqué.

Ce schéma n’est pas inédit. La scission entre Abdoulaye Wade et une partie de son camp au tournant de 2011-2012, ou la création par Laurent Gbagbo du PPA-CI après son départ du FPI en Côte d’Ivoire en 2021, illustrent un mécanisme récurrent : l’éclatement du camp initial débouche sur une recomposition, dont les urnes valident ou infirment la légitimité.

Des identités idéologiques proches, des cultures politiques distinctes

Sur le plan programmatique, la ressemblance entre Kiiraay et Pastef est troublante — et c’est précisément ce qui rend la concurrence potentiellement destructrice pour les deux camps.

Kiiraay se revendique d’un « panafricanisme de projet », de la souveraineté nationale, du républicanisme et de la bonne gouvernance. Sa devise, « La patrie d’abord », sonne comme un écho à la rhétorique de Pastef, fondé sur des mots d’ordre similaires : souveraineté, rupture avec les pratiques du passé, ancrage dans les intérêts populaires. La différence tient davantage à la posture qu’à la substance : là où Pastef a construit son identité dans l’opposition radicale et l’affrontement avec le système, Kiiraay se présente comme un parti d’État, de gestion et d’institution, incarnant la continuité de l’action présidentielle plutôt que la contestation.

Cette nuance est loin d’être anodine. Elle dessine deux cultures politiques distinctes : une culture de la résistance militante, forgée dans les années de répression et de procédures judiciaires contre Sonko, et une culture de la gouvernance, que Faye tente de construire depuis la présidence. L’une mobilise par l’émotion et l’indignation ; l’autre par la promesse de résultats.

Un même électorat de base, mais des segments disputés

La carte électorale de la présidentielle de mars 2024 révèle le défi auquel Faye fait face. Son score dépasse 62 % à Dakar, 65 % à Pikine, 64 % à Keur Massar : l’électorat qui l’a porté au pouvoir est jeune, urbain, concentré dans les banlieues denses de la capitale. C’est précisément le cœur historique de Pastef.

Aux législatives de novembre 2024, Pastef confirme cette emprise territoriale en remportant 130 sièges sur 165, dont 40 des 46 départements du pays. La machine partisane est rodée, enracinée, financée par des années de militantisme de terrain. Kiiraay, créé le 25 juillet 2026, entre en compétition directe avec cette infrastructure.

Les défections sont réelles mais, pour l’instant, mesurées. Des cadres comme Cheikh Saad-Bouh Diouf ou Bakary Bass Sakho ont quitté Pastef pour se rapprocher du camp présidentiel. La direction de Sonko, elle, minimise les départs en les chiffrant à « moins d’une cinquantaine » selon son chargé de communication — tout en affichant l’impatience de « mesurer, dans les urnes, le véritable rapport de force ». Le ton est donc à la confrontation électorale assumée.

La question des ressources et du temps

Un autre facteur pèse sur la compétition : la logistique partisane. Kiiraay part de zéro dans un pays où la loi sur les partis politiques — héritée de 1981 — repose sur l’autofinancement. Les avant-projets de réforme publiés en 2024 prévoient un financement public conditionné à des seuils électoraux et organisationnels, mais avec une entrée en vigueur annoncée à partir de 2028. Avant 2027, Kiiraay devra donc fonctionner sans dotation publique, face à un Pastef doté de réseaux locaux dans la quasi-totalité des départements du pays.

Pour Maurice Soudieck Dione, professeur de science politique à l’Université Gaston Berger, la rupture était prévisible et ouvre « une séquence politique inédite au Sénégal ». Moussa Diaw, de la même université, estime que Faye a pris ses distances avec le projet qui le liait à Sonko — laissant entendre que la rupture est davantage programmatique que conjoncturelle.

Deux projets pour un même pays, une même échéance

En définitive, Kiiraay et Pastef visent le même électorat de base — jeune, urbain, souverainiste — mais avec des instruments et des ressources radicalement asymétriques. Pastef dispose de l’antériorité militante, de l’infrastructure territoriale et d’une base émotionnellement soudée autour de Sonko. Kiiraay dispose de la présidence, de l’accès aux ressources de l’État et d’une image de stabilité institutionnelle.

Les élections de 2027 seront ainsi un test de nature inédite : non pas un affrontement entre pouvoir et opposition traditionnelle, mais une guerre fratricide entre deux héritiers d’un même mouvement. La question qui restera ouverte jusqu’au verdict des urnes est simple : l’électorat sénégalais votera-t-il pour le projet ou pour le chef ?


Sources