Chaîne de valeur cacao Afrique : le continent produit tout, mais ne capte presque rien

La rédaction

août 19, 2026

L’Afrique fournit 70 % des fèves de cacao mondiales, 96 % des noix de karité et près de 90 % de la gomme arabique. Pourtant, elle ne perçoit pas plus de 10 % de la valeur marchande générée par ces ressources. Un nouveau rapport met en chiffres une équation que les décideurs africains peinent depuis des décennies à résoudre.

Une domination productive sans équivalent dans les revenus

Le constat est posé avec précision par Landscape Alliance (anciennement CIFOR-ICRAF) dans son rapport Tree-powered bioeconomies in Africa, publié le 7 août. Selon ce document, l’Afrique détient 16 % de la superficie forestière mondiale et exploite des ressources arboricoles sur plus de 100 millions d’hectares. Ses positions sur les marchés mondiaux de matières premières végétales sont, pour certaines filières, quasi monopolistiques.

Mais ces volumes ne se traduisent pas en revenus équivalents. Le continent représente moins de 2 % de la valeur des exportations mondiales de produits forestiers, selon des données compilées par la FAO. L’écart entre part de production et part de valeur captée constitue le cœur du problème structurel que le rapport entend documenter.

Onze pays d’Afrique subsaharienne sont classés comme des économies dépendantes des produits forestiers. Parmi eux, sept ne reposent que sur un seul produit d’exportation — le cacao ou le café. Cette mono-dépendance expose ces États à une double vulnérabilité : la volatilité des cours mondiaux, qu’ils ne maîtrisent pas, et la faible valeur unitaire de produits exportés à l’état brut, sans transformation.

Le cacao ivoirien, illustration d’une logique persistante

La Côte d’Ivoire incarne cette tension mieux que tout autre cas. Premier producteur mondial avec environ 2 millions de tonnes de fèves par campagne, le pays a longtemps affiché l’ambition de transformer localement au moins 50 % de sa production. En 2023, selon les statistiques officielles du secteur café-cacao, ce taux de transformation locale atteignait environ 38,5 %, soit 790 800 tonnes transformées sur place. Un progrès réel, mais insuffisant pour renverser la logique d’ensemble.

En valeur, le cacao transformé exporté représentait environ 1 500 milliards de francs CFA en 2023, contre 2 000 milliards pour les fèves brutes. La masse brute rapporte donc encore davantage en volume de recettes — ce qui reflète non pas l’inefficacité de la transformation, mais la structure d’une filière où la valeur ajoutée la plus élevée (chocolat, cosmétiques, pharmacologie) est captée en aval, dans les pays importateurs.

Sur le plan fiscal, le régime ivoirien a longtemps tenté d’inciter à la transformation en appliquant des taux de Droit unique de sortie (DUS) différenciés : 0 % pour le chocolat, 9,6 % pour la poudre, 11 % pour le beurre, contre 14,6 % pour les fèves brutes. Mais une réforme adoptée fin 2023 a supprimé ce régime différencié, alignant la fiscalité des produits transformés sur celle des fèves brutes. Les entreprises de broyage opérant en Côte d’Ivoire ont perdu l’un de leurs principaux avantages compétitifs — une décision dont les effets à moyen terme sur les capacités de transformation locale restent à mesurer.

Du café éthiopien au karité : les mêmes mécanismes à l’œuvre

L’Éthiopie offre un miroir comparable dans le secteur café. Deuxième exportateur africain de café, le pays a engrangé 1,43 milliard de dollars de recettes café en 2023-2024. Mais selon une analyse de l’International Trade Centre, la part du café vert brut dans ces exportations avoisinait 98 % en moyenne sur la période 2017-2021, le café torréfié ou transformé ne représentant qu’une fraction marginale des recettes. Le pays exporte sa réputation de terroir sans en monétiser la marque finale.

Le karité illustre une troisième déclinaison du phénomène. L’Afrique fournit, selon Landscape Alliance, « 96,3 % des noix de karité, 80 à 90 % de la gomme arabique, environ 70 % des fèves de cacao et environ 55 % des noix de cajou à l’échelle mondiale, ainsi que la quasi-totalité de l’huile brute de baobab et d’argan ». Dans la filière karité, l’essentiel de la valeur est générée lors du raffinage et de l’incorporation dans les produits cosmétiques — des étapes réalisées en Europe ou en Asie, loin des zones de production sahéliennes.

À ces pertes structurelles s’ajoutent des pertes physiques : jusqu’à 44 % des fruits périssables (mangues, avocats, agrumes) peuvent être détruits chaque année faute d’infrastructures de conservation et de transformation adaptées. C’est de la valeur qui disparaît avant même d’être exportée.

Des politiques de bioéconomie encore embryonnaires

Le rapport de Landscape Alliance pointe un déficit de gouvernance aussi préoccupant que le déficit d’infrastructures. À ce jour, seuls trois pays africains disposent de politiques nationales globales en matière de bioéconomie : l’Afrique du Sud, la Namibie et l’Éthiopie. Une seule stratégie régionale existe, portée par la Communauté de l’Afrique de l’Est.

Du côté de la CEDEAO, l’ambition affichée de doubler le taux de transformation des matières premières d’ici à 2030 reste largement programmatique. Les initiatives les plus concrètes viennent d’États membres — la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO a financé à hauteur de 38 milliards de francs CFA une usine de transformation à San Pedro —, mais elles restent isolées face à l’ampleur des besoins.

Le potentiel sous-exploité dépasse le seul secteur alimentaire. Le rapport recense plus de 5 400 espèces végétales africaines présentant 16 000 applications médicinales connues, un gisement pharmaceutique et cosmétique que faute de brevets, de laboratoires et de réseaux de distribution, le continent cède à d’autres.

Remonter les chaînes de valeur : une question de politique industrielle

La question n’est pas nouvelle — elle structure le débat économique africain depuis les années 1970, des tentatives de boycott des ventes ivoiriennes et ghanéennes jusqu’aux mécanismes de prix plancher introduits en 2019. Ce qui change, c’est l’urgence de la mise en œuvre, à mesure que les règlements européens (déforestation, taxonomie verte) commencent à redessiner les conditions d’accès aux marchés.

La remontée dans les chaînes de valeur — transformation, conditionnement, distribution, construction de marques — nécessite à la fois des investissements massifs en infrastructure, des politiques industrielles cohérentes sur le long terme et une coordination régionale qui reste le maillon faible. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, l’Afrique continuera à exporter la richesse que d’autres transforment, commercialisent et taxent.


Sources