Mali, six ans après le putsch : la souveraineté reconquise ne remplit pas les assiettes

La rédaction

août 20, 2026

Le Mali a consommé sa rupture avec l’architecture franco-occidentale, renforcé ses forces armées et construit une nouvelle alliance régionale. Mais à mesure que la rhétorique souverainiste s’affirme, les indicateurs de développement humain, de sécurité alimentaire et de justice stagnent. Un paradoxe que les experts peinent à dissoudre dans l’enthousiasme de la refondation.

Le coup d’État de 2020 comme « point de départ historique »

Six ans après la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta le 18 août 2020, la transition malienne s’est muée en projet politique de longue haleine. Pour Ahmadou Touré, directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel, cet épisode constitue « le point de départ historique » d’une recomposition qui dépasse le seul changement de régime. Le renversement du président élu a enclenché une séquence radicale : expulsion des forces françaises de l’opération Barkhane, retrait du G5 Sahel, pivot vers Moscou et Ankara, adoption d’une nouvelle Constitution en 2023, dissolution des partis politiques en 2025 et ouverture d’un mandat de cinq ans pour le chef de la transition, le général Assimi Goïta.

Sur le plan géopolitique, la rupture est consommée. L’Agence Anadolu, qui a consulté plusieurs experts maliens pour ce bilan, rapporte qu’Ahmadou Touré qualifie les années écoulées de « reconquête de la souveraineté nationale ». La formule est politiquement chargée, et elle n’est pas vide de contenu : le Mali a effectivement desserré sa dépendance aux dispositifs sécuritaires occidentaux, diversifié ses partenariats et pris la tête de la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES), confédération inédite avec le Burkina Faso et le Niger, en rupture progressive avec la CEDEAO.

Un appareil militaire renforcé, une menace jihadiste qui ne recule pas

Le renforcement des Forces armées maliennes (FAMa) est l’un des acquis les plus tangibles de la transition. Les effectifs totaux sont estimés à environ 41 000 personnels en 2024-2025, avec un budget de défense avoisinant le milliard de dollars annuel selon les données disponibles, un effort soutenu depuis 2022 qui s’est traduit par de nouveaux équipements, des capacités aériennes et de surveillance accrues et des recrutements significatifs. L’AES a par ailleurs conduit ses premières opérations militaires conjointes, notamment l’opération Yéréko II, menée du 24 février au 6 mars 2025 dans la zone des trois frontières (Tessit côté malien, Téra côté nigérien, Markoy côté burkinabè), présentée comme ayant permis de neutraliser plusieurs combattants de l’État islamique dans le Grand Sahara.

Ces avancées réelles se heurtent pourtant à une réalité têtue : le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), affilié à Al-Qaïda, n’a pas reculé. Selon un rapport du Comité des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies, une rançon d’environ 50 millions de dollars versée en 2025 a alimenté les opérations du groupe. Le JNIM a consolidé ses positions dans le nord de Koulikoro, l’ouest et le nord-est de Ségou, ainsi que dans la région de Koro, tout en renforçant sa pression sur l’axe frontalier avec le Burkina Faso. La menace ne se contracte pas géographiquement : elle se densifie.

La comparaison avec l’architecture précédente éclaire les limites du changement. La force conjointe du G5 Sahel, dissoute après neuf ans d’existence, avait mené une vingtaine d’opérations sans jamais atteindre sa capacité nominale de 5 000 hommes ni produire d’amélioration sécuritaire durable selon l’ONU. La force unifiée de l’AES hérite d’un défi structurel similaire : combler le fossé entre ambition politique et capacité opérationnelle réelle. Des experts comme Abdelhak Bassou, du Policy Center for the New South, notaient encore en 2024 qu’aucun dispositif « interopérable et logistique complet et intégré » n’avait été identifié publiquement.

Ce que la souveraineté géopolitique ne résout pas

C’est ici que le bilan de la transition malienne achoppe le plus sévèrement. Sidy Soungalo Mariko, enseignant-chercheur spécialiste de la gouvernance du secteur de la sécurité et des transitions militaires en Afrique, reconnaît que les années écoulées ont constitué « un changement dans la stratégie et la diplomatie ». Mais il est explicite sur ce qui manque : « beaucoup reste à faire » en matière de développement humain, de conditions de vie des Maliens et de fonctionnement de la justice.

Ces domaines ne sont pas des variables secondaires. Le Mali figure parmi les pays les plus pauvres du monde selon l’indice de développement humain du PNUD. La sécurité alimentaire demeure précaire dans les régions du centre et du nord, où les déplacements de population liés aux violences jihadistes ont perturbé durablement les cycles agricoles. Le chômage des jeunes, structurellement élevé, n’a bénéficié d’aucun plan de transformation économique visible depuis 2020. La dissolution des partis politiques en 2025 et la prolongation de la transition sans calendrier électoral crédible rétrécissent l’espace de délibération collective au moment précis où des arbitrages difficiles, fiscalité, redistribution, accès aux services publics, devraient être soumis à un débat démocratique.

La question de la justice mérite une attention particulière. Le système judiciaire malien souffrait avant 2020 d’une faible confiance populaire, d’un accès inégal selon les régions et d’une corruption endémique. Six ans après le coup, aucun élément disponible ne suggère une transformation institutionnelle significative dans ce secteur. Or la justice est une composante centrale de la légitimité de l’État dans les zones où les groupes armés se sont implantés en exploitant précisément le vide laissé par les institutions étatiques défaillantes.

Le pivot géopolitique sans ancrage social : une équation instable

La rhétorique de souveraineté portée par les autorités de transition n’est pas sans fondement politique. La recomposition des alliances, rapprochement russe, ouverture turque, construction de l’AES, répond à un sentiment réel d’abandon et d’humiliation ressenti dans une partie de la population malienne vis-à-vis de la présence française. Ce sentiment a une histoire et une légitimité propres qu’il serait réducteur de nier.

Mais la souveraineté géopolitique et la souveraineté sociale ne se confondent pas. La première concerne les alliances, les bases militaires, les partenaires diplomatiques. La seconde touche à la capacité d’un État à assurer à ses citoyens les conditions minimales d’une vie digne : sécurité physique, alimentation, accès à l’école, à la santé, à la justice. Sur ce second terrain, le bilan de la transition reste indigent, non par manque de discours, mais par manque de résultats mesurables.

Mariko le formule avec prudence mais sans ambiguïté : « Ces deux aspects doivent aussi aller avec un dialogue politique et diplomatique renouvelé. » La phrase résume un déficit structurel : la transition a investi massivement dans le volet sécuritaire et diplomatique de la refondation, en laissant en suspens les volets institutionnel, judiciaire et social. La Fondation pour la recherche stratégique note d’ailleurs que l’AES reste une « configuration émergente » dont la crédibilité institutionnelle est encore à construire.

Vers quelle refondation ?

Six ans après le 18 août 2020, le Mali a changé d’alliances, renforcé son armée et affirmé une posture souverainiste inédite dans l’histoire postcoloniale récente du pays. Ces transformations sont réelles et méritent d’être analysées comme telles, sans les réduire à de la simple propagande de junte.

Mais la refondation proclamée reste incomplète là où elle importe le plus pour la majorité des Maliens : dans le quotidien. Tant que la souveraineté géopolitique ne se traduira pas par une amélioration tangible des services publics, de la justice, de la sécurité alimentaire et des perspectives économiques pour les jeunes, elle risque de rester un projet d’élites militaires et diplomatiques déconnecté des urgences populaires. La question qui s’ouvre pour les prochaines années est de savoir si les autorités de transition disposent, et ont la volonté, de mener simultanément la bataille sécuritaire et la bataille du développement humain. L’histoire du Sahel suggère que les deux sont indissociables.


Sources