Gouvernance minière en Afrique : quand les conflits actionnariaux plombent les grands projets de bauxite

La rédaction

août 24, 2026

Le bras de fer entre A2MP Investments et Canyon Resources autour du gisement de bauxite de Minim-Martap, au Cameroun, n’est pas une simple querelle de salle de conseil. Il illustre un phénomène structurel qui, d’Afrique centrale à la Guinée, transforme régulièrement des actifs miniers d’exception en chantiers perpétuellement ajournés. Quand la gouvernance actionnariale vacille, c’est l’ensemble de la chaîne de valeur extractive qui se grippe.

Minim-Martap : un gisement de premier rang, une gouvernance de second ordre

Le gisement camerounais de Minim-Martap fait partie des actifs de bauxite les plus remarquables du continent. Selon les données JORC les plus récentes de Canyon Resources, les réserves certifiées atteignent 144 millions de tonnes, dont 133,3 Mt prouvées et 10,7 Mt probables, avec une teneur moyenne en alumine de 51,2 % et un taux de silice réactif particulièrement bas à 1,7 %, des caractéristiques qui en font un minerai de qualité mondiale.

Ces chiffres n’ont pourtant pas suffi à immuniser le projet contre ses propres tourments de gouvernance. Depuis l’arrêt des travaux signalé dès 2011 par le ministère camerounais des Mines, en passant par le permis d’exploitation qui devait être accordé en 2012 et ne l’a été qu’en septembre 2024 par le président Paul Biya, Minim-Martap a connu une succession de calendriers manqués : exploitation annoncée pour 2019, puis 2022, puis le deuxième semestre 2023, puis 2025, et désormais une première expédition envisagée pour le quatrième trimestre 2026, selon un accord ferroviaire conclu entre Camrail et Camalco.

C’est dans ce contexte de fragilité chronique que survient la dernière offensive actionnariale.

L’OPA d’A2MP : un rachat forcé qui divise

A2MP Investments détient déjà 55,56 % du capital de Canyon Resources, la société titulaire du projet via sa filiale camerounaise Camalco. L’actionnaire majoritaire a lancé une offre de rachat portant sur la totalité des parts restantes, visant à retirer Canyon Resources de la cote australienne et à consolider le contrôle du gisement sous une structure unique. Canyon Resources a constitué un comité indépendant pour examiner l’offre et recommandé à ses actionnaires minoritaires de ne pas y donner suite dans l’immédiat.

Au-delà du feuilleton boursier, la dimension juridique est complexe. En droit australien, le mécanisme du rachat forcé, le squeeze-out, est encadré par le Corporations Act 2001 : un actionnaire souhaitant forcer le rachat des titres restants doit atteindre le seuil de 90 % du capital visé. Avec ses 55,56 %, A2MP en est encore très loin, ce qui signifie que l’opération dépend entièrement de l’adhésion volontaire des minoritaires, adhésion que Canyon cherche précisément à décourager.

Ce qui aggrave l’équation est la remise en cause, par A2MP elle-même, de la viabilité financière du projet. Selon Investir au Cameroun, l’actionnaire majoritaire a publiquement questionné la capacité de Minim-Martap à rembourser le prêt AFG qui structure une partie de son financement. Un actionnaire majoritaire qui sème le doute sur la rentabilité du projet qu’il cherche simultanément à contrôler entièrement : le paradoxe est révélateur d’une gouvernance profondément dysfonctionnelle.

Un pattern régional bien documenté

Le cas de Minim-Martap n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un pattern que l’économie politique de l’extractivisme africain connaît bien : celui du grand projet minier pris en otage par ses propres structures de capital.

Le cas le plus emblématique reste celui de Simandou, en Guinée. Le gisement de fer le plus riche du monde a perdu plusieurs décennies de valeur dans une succession de conflits portant sur la participation de l’État (15 % gratuits revendiqués par Conakry), la gouvernance de la Compagnie du Transguinéen et les droits miniers des différents partenaires. Comme le notait Le Monde en 2023, la structure de gouvernance partagée entre l’État, Rio Tinto et le Winning Consortium Simandou « alourdit les prises de décision et ralentit donc les travaux ». Les conséquences financières, immobilisation d’actifs, surcoûts de renégociation, renchérissement du capital, ont été massives, même si aucun chiffre consolidé n’a été publié.

En Afrique de l’Ouest, la Guinée a également vu plusieurs projets de bauxite soit abandonnés, soit gelés entre 2020 et 2024, pour des raisons mêlant retrait de permis, engagements non tenus et litiges avec l’État. Guinea Alumina Corporation s’est vu retirer sa licence par la junte en 2024, Arrow Minerals a suspendu ses activités sur le projet Niagara en attendant une décision administrative, tandis que plusieurs blocs anciennement détenus par BHP ont été récupérés par les autorités au titre de permis « inutilisés ». Dans ces cas, la défaillance de gouvernance se situe à l’interface État-opérateur plutôt qu’entre actionnaires privés, mais le résultat opérationnel est identique : le projet s’arrête.

Du côté des juniors cotées à l’ASX, le scénario est récurrent. AVZ Minerals, engluée dans un litige multi-front sur le projet lithium de Manono en RDC, ou encore Sundance Resources, dont le projet de fer Mbalam-Nabeda au Cameroun et au Congo a débouché sur un recours à l’arbitrage international, illustrent comment des sociétés de taille modeste, cotées sur un marché éloigné du terrain, se retrouvent paralysées dès que la gouvernance interne ou externe se fissure.

Pourquoi la gouvernance actionnariale reste le maillon faible

Plusieurs facteurs structurels expliquent la récurrence de ces crises.

Le premier est la disproportion entre la taille des projets et la profondeur de marché des porteurs. Les juniors minières cotées à Sydney ou Vancouver qui opèrent sur des gisements africains de premier rang disposent rarement du bilan leur permettant d’absorber un conflit prolongé. Un litige d’un an représente parfois plusieurs fois leur capitalisation boursière en coûts irrécouvrables.

Le deuxième facteur est l’asymétrie informationnelle entre actionnaires majoritaires souvent proches du terrain, et parfois des États, et minoritaires qui dépendent des publications réglementaires pour évaluer leurs positions. À Minim-Martap, la mise en doute publique de la rentabilité du projet par A2MP, précisément au moment où elle lance son OPA, illustre ce déséquilibre de façon presque clinique.

Le troisième facteur est la faiblesse des mécanismes de résolution des conflits actionnariaux dans les conventions minières africaines. Les accords entre États et opérateurs intègrent rarement des clauses de gouvernance interne contraignantes pour la société titulaire, ce qui laisse entière la question de savoir qui, en cas de bataille actionnariale, protège le projet minier lui-même.

Perspectives : le risque de la décennie perdue

Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse largement le sort boursier de Canyon Resources. Minim-Martap est présenté depuis des années comme un pilier de la stratégie minière nationale, avec des projections initiales à 3 000 milliards de FCFA d’investissements. Une nouvelle paralysie actionnariale prolongée dans un contexte de baisse des prix de la bauxite, déjà invoquée pour justifier les derniers reports, pourrait repousser l’horizon de production au-delà de 2028 ou 2030, anéantissant les bénéfices attendus de la signature du permis en 2024 et de l’accord ferroviaire avec Camrail.

Plus largement, le dossier Minim-Martap pose une question que les décideurs publics africains et les investisseurs institutionnels ne peuvent plus éluder : comment construire des cadres de gouvernance actionnariale qui protègent la continuité des projets miniers stratégiques contre les guerres de tranchées entre porteurs de parts ? La réponse ne viendra ni des listing rules de l’ASX, ni des codes miniers nationaux pris isolément. Elle supposera des clauses de stabilité actionnariale négociées dès la convention, des mécanismes d’arbitrage accélérés, et peut-être une participation étatique mieux calibrée pour jouer un rôle d’arbitre de dernier recours. Tant que ces instruments feront défaut, les gisements africains d’exception continueront d’alimenter davantage les tribunaux que les fonderies.

Sources