Mali : libération des soldats, le FLA met Goïta face à un nouveau rapport de force
En libérant une vingtaine de soldats maliens qu’il retenait captifs, le Front de Libération de l’Azawad (FLA) a révélé l’existence de canaux de négociation avec Bamako que le gouvernement de transition s’efforce officiellement de nier. Derrière le fait brut d’une remise en liberté se dessine une réalité structurelle : le FLA s’est constitué un levier politique et humain inédit face au général Assimi Goïta.
Une organisation née des cendres du CSP-DPA
Pour mesurer le poids de ce geste, il faut d’abord saisir la trajectoire du mouvement qui le pose. Le Front de Libération de l’Azawad n’a pas deux ans d’existence : fondé le 30 novembre 2024 à Tinzaouatène, lors d’une réunion de quelque 180 responsables et membres du CSP-DPA, il résulte de la dissolution de cette coalition et de la fusion du MNLA, du HCUA, d’une partie du MAA et du GATIA. À sa tête, des figures chevronnées de la rébellion touarègue : Alghabass Ag Intalla, Bilal Ag Acherif ou encore Mohamed Ag Najem.
Cette refondation n’est pas un simple changement d’étiquette. Elle répond à un impératif de survie politique dans un environnement radicalement reconfiguré. La dissolution de l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, annoncée unilatéralement par Bamako le 25 janvier 2024, a supprimé le cadre multilatéral dans lequel les mouvements armés du nord évoluaient depuis 2015. Sans accord, sans MINUSMA, sans forces françaises, les anciens groupes signataires se retrouvaient face à un vide institutionnel doublé d’une pression militaire accrue. La création du FLA est la réponse organisationnelle à ce triple effacement.
Le vide post-MINUSMA comme terreau d’un rapport de force renouvelé
Le retrait complet de la MINUSMA fin décembre 2023 a produit des effets documentés et convergents. Selon les données compilées par l’ACLED, les neuf premiers mois de 2023 avaient déjà enregistré 1 070 morts dans les seules régions septentrionales du Mali. Le départ de la mission onusienne a aggravé ce bilan en laissant un vide sécuritaire exploité simultanément par le JNIM, l’État islamique au Grand Sahara et les groupes armés non djihadistes, dont le FLA et son prédécesseur. L’Institut d’études de sécurité (ISS) et le Centre for Humanitarian Dialogue soulignent que ce retrait a exposé davantage les communautés du nord et du centre à un risque accru de violence, sans substitut crédible à court terme.
C’est dans ce contexte que le FLA a conduit des opérations militaires significatives. Le 1er décembre 2024 notamment, le mouvement revendiquait la mort de 47 soldats maliens lors d’affrontements dans le nord du pays. Ces engagements armés ont produit un autre résultat, moins médiatisé mais politiquement lourd : la capture de soldats des Forces armées maliennes (FAMa), dont une vingtaine viennent d’être libérés.
La libération des soldats : un levier politique, pas un geste humanitaire
La libération de prisonniers militaires dans les conflits armés du Sahel n’est pas un phénomène inédit. Mais elle prend ici une dimension particulière. Le gouvernement de transition malien a officiellement déclaré ne pas reconnaître le FLA comme interlocuteur politique légitime et l’a rangé dans la même catégorie que les organisations terroristes sous sanctions onusiennes. Cette posture publique rend d’autant plus révélatrice la réalité des négociations que présuppose toute libération de captifs.
Car une telle opération ne se réalise pas dans le vide. Elle implique des contacts, des médiateurs, des garanties. Selon plusieurs sources régionales concordantes, le Togo a joué un rôle de facilitateur discret, une délégation du FLA aurait été reçue à Lomé. La République du Congo, par la voix de Denis Sassou-Nguesso, aurait également servi de relais diplomatique entre le FLA et les autorités maliennes. L’Algérie, historiquement au cœur du dossier malien, a publiquement indiqué être prête à faciliter un dialogue, si Bamako en faisait la demande. Ce réseau de médiations en coulisses contraste saisissamment avec la doctrine officielle du refus de dialogue.
Les modalités des éventuelles contreparties accordées au FLA demeurent, à ce stade, non établies publiquement. Mais l’existence même de ces libérations atteste d’un processus de négociation implicite, quelle qu’en soit la forme. Dans la grammaire des conflits armés, remettre des prisonniers en liberté est rarement un acte gratuit : c’est une démonstration de puissance, une ouverture politique calculée, parfois les deux simultanément.
Bamako entre posture officielle et pragmatisme contraint
La position du gouvernement de transition est structurellement inconfortable. En proclamant que le FLA est un groupe terroriste avec lequel on ne négocie pas, Bamako se lie les mains sur le plan rhétorique tout en étant contraint, dans les faits, de composer avec lui. Cette contradiction n’est pas propre au Mali, d’autres États ont géré des négociations de captifs avec des groupes qu’ils refusaient officiellement de reconnaître, mais elle est ici particulièrement visible.
Le cadre interne proposé par la junte, dialogue inter-malien, Charte nationale pour la paix et la réconciliation, a été rejeté par le FLA, qui y voit une manœuvre dilatoire ne prenant pas en compte ses revendications politiques fondamentales, au premier rang desquelles l’autodétermination de l’Azawad. Ce blocage laisse Bamako sans outil politique crédible pour gérer la relation avec le FLA dans le cadre qu’elle a elle-même défini.
Il convient de ne pas surinterpréter les libérations de soldats. Elles ne signifient pas que des négociations formelles sont imminentes, ni que Bamako a renoncé à sa stratégie militaire dans le nord. Les FAMa, soutenues par des instructeurs russes du groupe Wagner, désormais Afrika Corps, poursuivent des opérations dans les régions de Gao, Kidal et Ménaka. Mais ces libérations documentent un fait structurel : le FLA dispose désormais d’un actif politique, des hommes en chair et en os, qui lui confèrent une capacité de pression concrète sur un pouvoir qui refuse de le nommer.
Un acteur qui s’installe dans la durée
Ce que révèle l’épisode des soldats libérés, c’est moins la volonté du FLA d’engager une paix que sa capacité à en fixer les conditions d’entrée. Le mouvement a compris que dans un environnement où les leviers diplomatiques classiques, accord de paix multilatéral, présence onusienne, médiation française, ont été démantelés, la détention de combattants adverses constitue l’un des rares instruments de pression encore disponibles face à un gouvernement qui a volontairement réduit les canaux de dialogue.
Les chercheurs spécialisés sur les dynamiques de recomposition des groupes armés sahéliens, à l’image d’Adib Bencherif ou d’Aurélie Campana, ont montré que les mouvements armés du nord Mali ont historiquement su transformer leurs capacités militaires en ressources politiques lors des phases de négociation. Le FLA semble appliquer ce schéma avec une cohérence certaine.
La question qui s’ouvre est celle de la soutenabilité de cette position pour Bamako. Jusqu’où le gouvernement de transition peut-il maintenir sa doctrine du refus de dialogue avec le FLA tout en acceptant, de fait, des médiations pour récupérer ses soldats ? Et si le FLA parvient à multiplier ces opérations, captures suivies de libérations négociées, ne sera-t-il pas en mesure d’imposer progressivement sa reconnaissance comme interlocuteur incontournable, quelles que soient les étiquettes officielles apposées sur son nom ?
Sources
-
Front de libération de l’Azawad – présentation et fondation : TV5 Monde Afrique, 2024
-
Nord du Mali : rapport Crisis Group n°314 : International Crisis Group, février 2024
-
Mali : position officielle sur le FLA : Afrik.com, 2024
-
Algérie-Mali : médiation sous conditions : Journal du Mali, 2024
-
Mali : fin de l’Accord d’Alger annoncée par Bamako : Maliweb, janvier 2024
-
Situation sécuritaire au Mali – focus COI : CGRA Belgique, novembre 2024
-
Lomé, médiateur ou relais discret de Bamako : Presse Gauche, 2024
-
Accord pour la paix et la réconciliation au Mali – texte intégral : Peacemaker ONU, 2015