En convertissant en octobre 2025 ses prêts ferroviaires chinois du dollar vers le yuan, le Kenya a ouvert un débat qui dépasse largement ses frontières. Derrière l’allégement budgétaire se profile une stratégie de long terme : celle de Pékin pour transformer son poids commercial en influence monétaire durable sur le continent africain.
Le chemin de fer comme levier monétaire
En 2014, la China Exim Bank finance à hauteur de 5 milliards de dollars la construction du chemin de fer Mombasa-Nairobi, la Standard Gauge Railway (SGR). Un décennie plus tard, le service de cette dette pèse environ un milliard de dollars par an sur le budget kényan, soit une charge considérable pour un pays dont les marges fiscales restent étroites.
La conversion, achevée en octobre 2025, porte sur trois prêts de la China Exim Bank, désormais libellés en renminbi. Le taux de référence passe du SOFR (le taux américain interbancaire) au LPR, le taux de référence chinois, avec un allongement des maturités à quinze ans et quatre ans de grâce. Selon Bloomberg et Reuters, l’économie attendue s’élève à environ 215 millions de dollars par an, une bouffée d’oxygène réelle pour Nairobi.
Mais cette conversion n’est pas sans risque. Le yuan n’est pas librement convertible : son cours est administré par les autorités chinoises. Toute appréciation du renminbi face au shilling kényan viendrait mécaniquement réduire le bénéfice budgétaire. AidData, dans une note de politique publiée courant 2026, souligne d’ailleurs que l’essentiel du soulagement kényan provient d’autres concessions de restructuration, allongement de maturité, suppression de marges et non du seul changement de devise. La conversion constitue, selon l’organisation de recherche, « une restructuration déguisée » plutôt qu’un simple swap monétaire.
Angola, Zambie : des précédents qui font école
Le Kenya n’est pas un cas isolé. En Zambie, les entreprises minières chinoises sont désormais autorisées, depuis octobre 2025, à s’acquitter de leurs taxes et redevances directement en yuans. La banque centrale zambienne a dans la foulée commencé à publier un taux de change officiel yuan/kwacha, institutionnalisant de fait la présence du renminbi dans l’économie nationale.
En Angola, la démarche est plus structurelle encore. La Banque nationale angolaise a intégré le yuan dans les devises éligibles aux réserves obligatoires des banques commerciales, par une directive datée du 2 juillet 2024. Une grande banque commerciale angolaise s’apprête par ailleurs à rejoindre le CIPS, le Cross-Border Interbank Payment System, alternative chinoise au réseau Swift. En juillet 2026, Pékin a confié à Standard Bank la création de la première chambre de compensation continentale en yuans sur le continent : l’institution sud-africaine effectue déjà des règlements en renminbi dans 19 pays africains.
Ces trois cas Kenya, Zambie, Angola illustrent des modalités différentes d’une même dynamique : l’intégration progressive du yuan dans les circuits financiers africains, par la dette, par la fiscalité et par les réserves bancaires.
Une stratégie de long terme, non sans ambiguïtés
La Chine est à la fois le premier partenaire commercial de l’Afrique et le principal créancier bilatéral de plusieurs États du continent. Le commerce sino-africain a atteint environ 295 milliards de dollars en 2024, selon les données des douanes chinoises. Cette double position de vendeur et de prêteur donne à Pékin un levier unique pour encourager l’usage du renminbi dans les échanges : en liant remboursement de dettes et règlement des transactions commerciales, la Chine crée des incitations structurelles à adopter sa monnaie.
À l’échelle mondiale, le yuan représente encore moins de 3 % des paiements internationaux via Swift en 2025, ce qui confirme que son usage reste minoritaire en termes absolus. Mais la dynamique africaine s’inscrit dans une stratégie de contournement : là où le dollar s’impose par la liquidité et la profondeur des marchés, le yuan avance par la dette, l’infrastructure et la dépendance commerciale.
La limite centrale de cette stratégie est précisément la non-convertibilité du renminbi. Un État africain qui libelle sa dette, paie ses fournisseurs ou constitue ses réserves en yuans ne dispose pas de la flexibilité qu’offre une monnaie librement échangeable sur les marchés. Il dépend des décisions unilatérales de la Banque populaire de Chine sur le taux de change et les conditions de liquidité. En ce sens, la dédollarisation partielle promue par Pékin n’est pas nécessairement un gain de souveraineté monétaire pour les États africains; elle peut n’être qu’un transfert de dépendance.
Le FMI, sans se prononcer explicitement sur la conversion des dettes en yuans, met en garde contre des opérations qui réduisent les coûts à court terme tout en déplaçant le risque de change et de refinancement plutôt qu’en le résolvant.
Un nouveau terrain de jeu monétaire
La question qui se pose désormais aux décideurs africains est stratégique autant que technique : à quelles conditions l’adoption partielle du yuan constitue-t-elle un levier de négociation face à Pékin, plutôt qu’une contrainte supplémentaire ? La réponse dépend en grande partie de la capacité des États à diversifier leurs créanciers, à maintenir des marchés obligataires en monnaie locale et à coordonner leurs positions au sein des institutions régionales.
L’expérience kényane, scrutée par d’autres capitales africaines endettées, montrera dans les prochaines années si l’allégement budgétaire obtenu en 2025 résiste aux fluctuations du renminbi et si le prix de cet allégement n’est pas une dépendance monétaire plus difficile à défaire que la dette originelle.
Sources
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Kenya converts USD 5 bn Chinese railway loan to yuan, saving USD 250 mn annually — Trends Africa, octobre 2025
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Kenya’s switch to Chinese RMB-denominated debt was a restructuring in disguise — AidData, 2026
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La montée en puissance de la monnaie chinoise dans les échanges en Afrique — Le Monde, février 2026
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Debt relief as currency strategy: China’s renminbi push in Africa — The Diplomat, novembre 2025
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La Zambie, premier pays africain à autoriser le paiement des taxes minières en yuan — Afrik.com, 2025
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Angola allows banks to use China’s yuan for reserve requirements — Reuters, juillet 2026
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Commerce, dette, systèmes de paiement : comment le yuan s’invite dans les transactions et tisse sa toile — Le360 Afrique
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Conversion de la dette en yuan chinois : le FMI tire la sonnette d’alarme — Projet Afrique-Chine, novembre 2025
- Renminbi dette Afrique : conversion des prêts chinois, soulagement réel ou dépendance accrue ?
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