La Chine ne se contente plus d’extraire des minerais ou de construire des infrastructures en Afrique : elle cherche désormais à imposer sa monnaie dans les flux commerciaux et financiers du continent. Une stratégie de yuanisation progressive, qui offre aux États africains des marges de manœuvre face au dollar, mais dessine en creux une nouvelle forme de dépendance.
Le yuan comme prolongement naturel du partenariat commercial
L’argument central de Pékin est d’une logique implacable : la Chine étant depuis plusieurs années le premier partenaire commercial de l’Afrique, avec des échanges atteignant 295,56 milliards de dollars en 2024 selon les douanes chinoises, pourquoi continuer à régler ces transactions en dollars, avec les coûts de conversion et les risques de change que cela implique ? C’est le raisonnement que résume RFI dans son analyse du dossier : « La Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique, alors pourquoi continuer à passer par le dollar ? »
Cette rhétorique de la commodité masque une ambition plus structurelle. Pékin pousse ses partenaires africains à libeller en yuans non seulement leurs échanges commerciaux courants, mais aussi le remboursement de certaines dettes et, dans certains cas, leurs recettes fiscales. La Zambie en offre l’exemple le plus saisissant : les entreprises minières chinoises opérant sur son territoire sont désormais autorisées à verser taxes et royalties directement en yuans, ce qui ancre la monnaie chinoise au cœur même des recettes budgétaires de l’État. Au Kenya, une partie de la dette contractée pour le financement du chemin de fer standard gauge railway a été convertie du dollar vers le yuan. En Angola, une grande banque commerciale s’apprête à rejoindre le CIPS, le système de paiement transfrontalier développé par Pékin comme alternative à SWIFT.
L’infrastructure de yuanisation : CIPS et Standard Bank en première ligne
L’outil central de cette stratégie est le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS), que Pékin a développé précisément pour s’émanciper des circuits de règlement occidentaux. En 2024, le système comptait 56 institutions africaines indirectes ; en 2025, ce nombre est monté à 59 à 61, selon les estimations disponibles. Deux institutions africaines y sont désormais directement connectées : Standard Bank, basée à Johannesburg, première à franchir ce pas sur le continent, et Afreximbank, dont le siège est au Caire, qui a rejoint le système en participant direct en juin 2025.
Standard Bank joue un rôle de pivot : elle est désormais en mesure d’effectuer des règlements en yuans dans 19 pays africains. Ce maillage bancaire constitue l’ossature concrète de la yuanisation, en offrant aux entreprises et aux États africains une infrastructure de paiement en renminbi sans passer par les correspondants bancaires traditionnels en dollars ou en euros.
Le précédent russe est instructif, même si le contexte est différent. Depuis 2022 et les sanctions occidentales, Moscou a poussé ses partenaires africains à régler leurs échanges en roubles. Les chiffres avancés par la Banque de Russie sont spectaculaires une part des paiements en roubles dans le commerce extérieur russe avec l’Afrique qui aurait atteint des niveaux très élevés en 2025 , mais ils reflètent surtout une adaptation contrainte aux sanctions, sans réelle généralisation. La yuanisation chinoise, elle, s’inscrit dans une logique commerciale ordinaire, sans pression géopolitique immédiate, ce qui lui confère une portée potentiellement plus durable.
Les limites structurelles d’une monnaie sous contrôle
La stratégie de Pékin se heurte cependant à une contradiction fondamentale : le yuan n’est pas librement convertible. La Banque populaire de Chine (PBoC) fixe chaque jour un taux de référence autour duquel la monnaie ne peut fluctuer que dans une bande de ±2 %. Les sorties de capitaux sont strictement encadrées, avec des plafonds et des procédures d’autorisation. La distinction entre yuan continental (CNY) et yuan offshore (CNH, négocié à Hong Kong) ajoute une couche de complexité : seul le second est plus librement échangeable, mais il reste sous la supervision ultime de Pékin.
Pour les banques centrales africaines, cette inconvertibilité a des effets très concrets. Un stock de yuans n’est pas aussi facilement mobilisable qu’un stock de dollars ou d’euros en cas de choc extérieur. L’Institut Montaigne note que Pékin pousse l’usage international du yuan tout en conservant les contrôles qui en limitent l’attractivité comme actif de réserve pleinement liquide une tension inhérente à la stratégie chinoise.
La place du yuan dans les paiements internationaux via SWIFT reste modeste : environ 4,69 % en mars 2024, retombée à 3,75 % en décembre 2024. Ces chiffres, qui font du yuan la quatrième monnaie de paiement mondiale, illustrent une progression réelle mais encore limitée. Tang Xiaoyang, chercheur à l’Université Tsinghua, cité début 2026, considère que le programme d’internationalisation du yuan avance « étape par étape » et reste cantonné à des « cas individuels », qualifiant l’ensemble de « stade expérimental ». Birju Sanghrajka, de Standard Chartered Kenya, va dans le même sens, décrivant le yuan comme « complémentaire » plutôt que concurrent direct du dollar dans les échanges africains.
Zone franc CFA : un terrain monétaire particulièrement sensible
Pour les pays d’Afrique francophone, membres de l’UEMOA ou de la CEMAC, la question prend une dimension supplémentaire. Le franc CFA reste arrimé à l’euro par une parité fixe, avec la garantie de convertibilité assurée par la France un système dont la réforme, actée en principe par l’accord de décembre 2019 entre Paris et l’UEMOA, n’a pas encore produit de transition effective vers l’eco. La Banque de France indiquait dans son rapport sur les coopérations monétaires Afrique-France 2024 que certains points techniques ou institutionnels restaient en suspens.
Dans ce contexte, la progression du yuan crée une tension triangulaire. La BCEAO cote officiellement le yuan parmi les principales devises, publie un cours de référence et l’intègre à ses opérations de change ce qui acte son usage opérationnel sans pour autant signaler une volonté de promouvoir son expansion structurelle. Du côté de la BEAC, des informations de juillet 2026 font état d’un examen de la possibilité d’intégrer le yuan dans ses réserves de change, formulé comme une logique de « mieux capter et sécuriser les flux liés au commerce avec la Chine » un langage prudent, très en deçà d’une conversion monétaire franche.
Pour Paris et Bruxelles, toute yuanisation significative en zone franc fragiliserait l’architecture existante, en introduisant une troisième ancre monétaire dans des économies déjà tiraillées entre le débat sur l’eco et les exigences de souveraineté monétaire. Pour les États concernés, l’arbitrage est délicat : le yuan peut réduire les coûts de transaction avec leur principal partenaire commercial, mais une adoption trop large les exposerait à la même asymétrie que celle qu’ils reprochent au franc CFA une dépendance envers une puissance étrangère dont la monnaie reste, en dernier ressort, un instrument de politique nationale.
Une dépendance qui change d’adresse ?
L’enjeu africain de la yuanisation est donc double, et symétrique à celui de Pékin. Pour la Chine, diffuser le yuan réduit les coûts de change dans ses propres transactions commerciales et contribue à son ambition de long terme : rogner la domination du dollar dans les échanges mondiaux. Pour les États africains, la diversification monétaire peut desserrer la contrainte du dollar dont la cherté, liée aux cycles de la politique monétaire américaine, pèse sur les importations et les remboursements de dette libellés en billets verts.
Mais la diversification n’est pas l’émancipation. Un yuan non convertible, contrôlé par une banque centrale qui n’a de comptes à rendre qu’à l’État-parti, et distribué via un réseau bancaire dont la Chine tient l’architecture, reproduit structurellement la logique de dépendance qu’il est censé corriger. Les économistes africains qui nuancent l’enthousiasme yuaniste pointent précisément ce paradoxe : changer d’ancre monétaire sans changer de rapport de force, c’est changer de créancier, pas gagner en souveraineté.
La vraie question que pose la yuanisation en Afrique n’est donc pas tant monétaire que politique : les États africains disposent-ils des leviers institutionnels pour négocier les conditions de cette intégration, ou se contentent-ils de subir une recomposition monétaire mondiale dont ils ne maîtrisent ni le rythme ni les règles ?
Sources
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La Chine veut renforcer l’influence du yuan sur le continent africain — RFI, 18 août 2026
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Commerce dette systèmes de paiement : comment le yuan s’invite dans les transactions — Le360 Afrique
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Standard Bank s’intègre dans le système chinois CIPS — Daba Finance
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Yuan vs dollar : la stratégie chinoise pour un ordre financier multipolaire — Institut Montaigne
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Cours de référence des principales devises contre franc CFA — BCEAO
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Coopérations monétaires Afrique-France 2024 — Banque de France, 2024
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Les échanges commerciaux Chine-Afrique ont augmenté de 4,8 % en 2024 — Agence Ecofin
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L’Afrique s’ouvre prudemment au système de paiement chinois CIPS — Liberté Actus
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La BEAC veut adopter le yuan comme monnaie de réserve en CEMAC — Le Financier d’Afrique, juillet 2026
- CIPS en Afrique : infrastructure de paiement ou levier géopolitique de Pékin ?
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