Une vague de mesures protectionnistes déferle sur plusieurs pays africains, du Kenya au Burkina Faso en passant par le Ghana et le Gabon. Invoquant la défense de l’emploi local, ces gouvernements restreignent ou interdisent l’accès des étrangers au petit commerce. Mais ces politiques répondent-elles vraiment au problème structurel du chômage, ou ne font-elles que le déplacer ?
Le Kenya, symptôme d’une tendance continentale
Le 2 septembre 2026, le président kényan William Ruto a frappé les esprits avec une annonce aux accents populistes : « À partir de la semaine prochaine, tous les commerçants [étrangers] exerçant ces petites activités devront les fermer. » Accordant un délai de 90 jours aux ressortissants étrangers pour régulariser leur situation, Ruto avait été plus explicite encore quelques jours auparavant : « Il n’est pas acceptable qu’une personne vienne de Chine ou d’ailleurs pour faire du porte-à-porte ou ouvrir une petite boutique. »
La mesure a fait grand bruit, mais la polémique qu’elle a suscitée au Kenya s’inscrit dans une dynamique bien plus large. Le Ghana applique depuis 2013 un Ghana Investment Promotion Centre Act qui réserve aux nationaux le petit commerce, le colportage et la vente sur étal et depuis le 1er mai 2025, les étrangers ne peuvent plus acheter ni négocier l’or artisanal. En février 2026, le Burkina Faso a réservé certaines activités de commerce de détail aux seuls ressortissants des trois États de l’Alliance des États du Sahel Burkina, Mali et Niger. La Gambie et le Gabon ont pris des dispositions similaires. Le tableau est celui d’une tendance régionale, non d’un accident de politique intérieure.
Des marchés du travail structurellement dominés par l’informel
Pour comprendre pourquoi ces mesures séduisent les gouvernants, il faut d’abord regarder la réalité des marchés du travail. Selon l’Organisation internationale du travail, l’emploi informel représente 83,7 % des emplois à l’échelle africaine et 86,3 % en Afrique subsaharienne en 2024. Au Burkina Faso, la Banque mondiale estime ce taux à 93,5 %. Ces chiffres traduisent un échec durable de la création d’emplois formels : les économies africaines grandissent, mais elles ne génèrent pas assez de postes salariés stables pour absorber des jeunes qui arrivent chaque année en masse sur le marché du travail.
Le Kenya illustre cette contradiction avec une clarté saisissante. En 2024, selon le Kenya National Bureau of Statistics, le pays a créé 782 300 emplois dont 703 700, soit près de 90 %, dans le secteur informel. Le taux de chômage officiel kényan s’établissait à 5,4 % selon la Banque mondiale, un chiffre qui masque la précarité généralisée des travailleurs informels. Au Ghana, le chômage atteignait 13 % en 2025 ; au Gabon, 20,2 %, avec un taux de 36,3 % chez les jeunes selon la Banque africaine de développement.
C’est dans cet espace de l’informel précisément là où les États peinent à créer des emplois formels que les commerçants étrangers se sont installés, souvent avec succès. Au Ghana, Joseph Obeng, président de l’Association des commerçants ghanéens (GUTA), estime qu’environ 60 % du commerce local aurait été capté par des opérateurs étrangers, principalement chinois et nigérians. Son diagnostic est lapidaire : « Notre marché a disparu. » Ce chiffre, contesté par certains économistes, est révélateur du sentiment qui alimente politiquement ces mesures : la concurrence étrangère dans des secteurs de subsistance est vécue comme une dépossession.
Une logique redistributive qui ne crée pas d’emplois
La question centrale est pourtant celle de l’efficacité. Ces mesures réduisent-elles le chômage, ou ne font-elles que redistribuer des opportunités dans un marché déjà contraint ?
Le cas ghanéen, le plus ancien et le mieux documenté, fournit une réponse prudente. Plus d’une décennie après l’entrée en vigueur du Ghana Investment Promotion Centre Act, aucune baisse structurelle du chômage clairement attribuable à la restriction du petit commerce aux étrangers n’a été observée. Le taux de chômage ghanéen reste à deux chiffres en 2025. L’effet de la mesure est surtout distributif : elle protège des micro-activités pour certains nationaux, sans créer de richesse supplémentaire ni de postes supplémentaires à l’échelle nationale.
L’économiste Mpho Lenoke, de la North-West University, formule une mise en garde qui éclaire la mécanique à l’œuvre : « Les migrants trouvent généralement du travail dans des secteurs où les postes sont difficiles à pourvoir, notamment l’agriculture, la construction, l’hôtellerie, le commerce, le transport et le secteur informel. » Autrement dit, les étrangers n’occupent pas toujours des places que des nationaux seraient prêts à prendre. Exclure un commerçant étranger ne garantit nullement qu’un national reprendra son activité, ni qu’il en tirera des revenus équivalents.
La logique des restrictions repose sur une hypothèse implicite : l’économie informelle est un gâteau de taille fixe, et en expulsant des concurrents étrangers, on agrandit la part des nationaux. Or, dans bien des cas, les commerçants étrangers créent aussi de la demande, animent des quartiers, fournissent des produits à bas coût à des consommateurs peu solvables. Leur départ peut réduire l’activité globale davantage qu’il n’ouvre des opportunités aux nationaux.
Des engagements régionaux fragilisés
Ces politiques posent également un problème juridique et politique d’une autre dimension : elles entrent en tension directe avec les engagements régionaux contractés par ces mêmes États.
Le Protocole du marché commun de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), auquel le Kenya est partie, garantit la libre circulation des personnes, le droit d’établissement et la non-discrimination entre ressortissants des États membres dans l’accès aux activités économiques. Le Law Society of Kenya a explicitement soutenu qu’une directive administrative générale ne peut pas, à elle seule, écarter des ressortissants d’autres États partenaires de l’activité économique licite. Le précédent est d’autant plus embarrassant pour Nairobi que le Kenya avait lui-même protesté, en 2025, contre une interdiction tanzanienne frappant les activités commerciales des non-citoyens, estimant qu’elle violait l’article 13 du même Protocole.
Pour la CEDEAO, la situation est similaire. L’organisation a réaffirmé en 2025 son attachement à la libre circulation des personnes et à leurs droits de résidence et d’établissement notamment après le retrait des pays de l’Alliance des États du Sahel. Mais aucune procédure formelle n’a été engagée contre le Ghana ou la Gambie pour leurs mesures restrictives. Quant à l’Union africaine, elle continue de promouvoir le Protocole de 2018 sur la libre circulation, sans avoir formulé de réaction officielle spécifique aux mesures kényanes ou burkinabè.
Ce décalage entre les textes et les pratiques illustre une limite structurelle de l’intégration africaine : les mécanismes d’exécution demeurent faibles, laissant chaque État libre de céder aux pressions politiques internes sans risquer de sanctions régionales effectives.
Protectionnisme ou politique de l’emploi ?
La distinction mérite d’être posée clairement. Une politique de l’emploi vise à créer des conditions structurelles formation, accès au financement, réduction des barrières à la formalisation permettant à davantage de personnes de travailler dignement. Un protectionnisme économique, lui, se contente de redistribuer ce qui existe en défavorisant une catégorie d’acteurs.
Les mesures adoptées par le Kenya, le Ghana, le Burkina Faso et leurs voisins relèvent davantage de la seconde catégorie. Elles n’investissent pas dans la création d’emplois formels, n’améliorent pas les capacités productives des nationaux, et ne s’attaquent pas aux causes profondes du chômage qu’il s’agisse d’une fiscalité dissuasive pour les PME, d’un système éducatif mal aligné sur le marché du travail, ou d’un accès insuffisant au crédit pour les entrepreneurs locaux.
Elles répondent en revanche à une demande politique immédiate : montrer à un électorat frustré que le gouvernement agit. Dans des contextes où la pression sur l’emploi est forte et le sentiment d’injustice économique réel, désigner les commerçants étrangers comme responsables est une opération politiquement rentable même si elle ne résout rien sur le fond.
La question qui demeure est celle-ci : combien de temps des marchés du travail à 85 % informels peuvent-ils absorber ce type de politique sans que les effets pervers contraction de l’activité, tensions communautaires, dégradation de l’image d’investissement ne l’emportent sur le gain politique initial ?
Sources
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Kenya creates 782,300 jobs in 2024, 90% in informal sector — KNBS report — Eastleigh Voice, 2025
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Au Kenya, le président Ruto exige la fermeture des petits commerces tenus par des étrangers — Le Monde, septembre 2026
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Kenya : la polémique enfle autour des menaces d’expulsions sur les commerçants étrangers — RFI, septembre 2026
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Law Society of Kenya statement on the government directive affecting foreign traders — Africa Updates, septembre 2026
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Ghana Investment Promotion Centre Act 865 — GIPC, 2013
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La libre circulation en Afrique de l’Ouest est-elle menacée ? — The Conversation, 2025
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Le protocole de l’UA sur la libre circulation des personnes — OIT
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Kenya proteste contre la Tanzanie devant l’EAC sur l’interdiction commerciale — The Star (Kenya), juillet 2025
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