L’accord commercial bilatéral en négociation entre Washington et Abuja a pris un tournant décisif ces derniers mois, les discussions se concentrant désormais sur les ressources minières stratégiques du Nigeria. Derrière ce rapprochement se joue une compétition silencieuse avec la Chine, déjà solidement implantée dans le secteur extractif nigérian. La question pour Abuja : à quelles conditions accepter ce nouveau partenariat ?
Un partenariat en construction, de la sécurité aux minerais
La relation entre Washington et Abuja s’est longtemps limitée à un axe sécuritaire relativement étroit. Depuis l’arrivée de Bola Tinubu à la présidence nigériane en 2023, le dialogue a changé de nature et d’échelle. La première session du US-Nigeria Joint Working Group, tenue à Abuja le 22 janvier 2026, a posé les jalons d’un partenariat élargi : Nuhu Ribadu, conseiller à la sécurité nationale du Nigeria, y a dressé un bilan des « gains tangibles » de la coopération bilatérale meilleur partage du renseignement, coordination renforcée avec l’AFRICOM, planification conjointe contre les réseaux terroristes tout en fixant comme horizon une coopération « pratique et orientée vers les résultats ».
C’est dans ce contexte que le volet minier a progressivement émergé. Début juillet 2026, Frank Garcia, nouveau secrétaire d’État adjoint américain aux affaires africaines, a effectué sa première visite à Abuja. Les discussions ont formellement porté sur la sécurité, le numérique et la justice, mais les deux parties ont également abordé les « opportunités d’investissement américain » dans l’économie nigériane. Le ministère nigérian des Affaires étrangères a précisé que Garcia avait qualifié le Nigeria de « l’un des partenaires stratégiques les plus importants des États-Unis en Afrique ». Une rhétorique qui ne surprend pas, mais dont la matérialité économique commence à se préciser.
L’administration Trump a par ailleurs soumis à Abuja une proposition de nouveau cadre migratoire en juillet 2026, signe que Washington aborde la relation nigériane de façon multidimensionnelle, en articulant sécurité, mobilité des personnes et accès aux ressources dans un package diplomatique cohérent.
Le sous-sol nigérian, enjeu mal quantifié mais stratégiquement convoité
Le Nigeria dispose d’un potentiel minier réel, mais encore imparfaitement documenté pour les minerais critiques au sens des chaînes de valeur de transition énergétique. Selon les données de l’USGS, la production nigériane de terres rares était estimée à 13 000 tonnes en 2024, avec des occurrences identifiées dans les États de Nasarawa, Kano et Plateau. Le lithium est présent dans plusieurs États Kogi, Nasarawa, Ekiti, Kwara, Cross River et figure en tête des priorités sectorielles, même si les réserves nationales consolidées ne sont pas encore publiées de façon fiable. Le cobalt, le nickel, le cuivre et le manganèse complètent ce tableau, avec des localisations réparties essentiellement dans les États du Nord.
Ces lacunes de quantification ne freinent pas les appétits. Elles créent en réalité un avantage pour les premiers entrants capables de financer une prospection sérieuse avantage que les entreprises chinoises ont déjà commencé à saisir.
La dépendance du Nigeria au pétrole demeure considérable : en 2024, les hydrocarbures représentaient environ 28,5 % des recettes budgétaires publiques, tandis que la contribution directe du secteur pétrolier au PIB s’établissait autour de 5,57 %. Le gouvernement Tinubu vise une hausse du ratio recettes publiques/PIB à 18 % d’ici 2030, objectif qui suppose de développer massivement des secteurs alternatifs dont les mines solides. La Nigerian Minerals & Mining Bill de 2023, qui prévoit notamment la numérisation des procédures de délivrance de permis et une clarification du régime fiscal minier, n’avait toutefois pas encore été adoptée par l’Assemblée nationale au moment où Washington accélérait ses discussions avec Abuja une zone grise réglementaire que tout investisseur étranger doit intégrer dans son évaluation des risques.
La Chine déjà dans la place : le facteur déterminant
Ce qui rend le dossier nigérian particulièrement aigu pour Washington, c’est l’avance prise par Pékin. Selon les chiffres avancés par le gouvernement nigérian lui-même, les investissements chinois dans le secteur minier atteignaient 1,3 milliard de dollars depuis 2023, principalement orientés vers la transformation du lithium. Des entreprises comme Canmax Technology, Jiuling Lithium ou Avatar New Energy Nigeria Company sont déjà présentes sur le terrain. En avril 2025, une délégation menée par Zong Hong Kotai Group annonçait un engagement initial de 500 millions de dollars dans les minerais solides dans trois États Zamfara, Kebbi et Nasarawa avec une extension potentielle d’un milliard supplémentaire.
La stratégie chinoise ne se limite pas à l’extraction : elle vise l’intégration verticale, de l’exploration à la transformation locale, en passant par les infrastructures industrielles. Un partenariat sino-nigérian a également débouché sur un projet d’aciérie de 2,5 milliards de dollars à Kogi avec Sinomach-HE. Cette logique d’implantation progressive et de capture de valeur ajoutée est précisément ce que Washington cherche à contrecarrer en Afrique, en proposant ses propres mécanismes de partenariat avec des résultats contrastés selon les pays.
Le modèle RDC, entre référence et avertissement
Pour calibrer ce que Washington pourrait proposer à Abuja, le précédent congolais est instructif. L’accord de partenariat stratégique sur les minerais critiques conclu avec la RDC en décembre 2025 institue une « Strategic Asset Reserve » une liste d’actifs miniers désignés par l’État congolais sur lesquels les entreprises américaines bénéficient d’un droit de première offre. Ce dispositif quasi contractuel inclut aussi un volet de réformes fiscales et réglementaires, des engagements de financement via la DFC et une priorité accordée aux projets servant directement les chaînes d’approvisionnement américaines.
Plusieurs analyses ont souligné que ce modèle comporte des zones d’ombre : les clauses de stabilisation fiscale sur dix ans et l’accès préférentiel américain peuvent contraindre la marge de manœuvre de l’État partenaire, et les garanties économiques offertes à Kinshasa ont été jugées asymétriques par rapport aux concessions consenties. L’accord avec la Guinée, signé en février 2026, suit une logique similaire mais moins contraignante sur le papier, sans engagement financier immédiat, davantage axé sur la gouvernance et le renforcement de capacités.
La question pour Abuja est de savoir quel type d’accord Washington lui réserve. Le Nigeria n’est pas la RDC : c’est la première économie du continent par le PIB, un État fédéral avec une administration minière en cours de structuration et un gouvernement qui a démontré sa capacité à mener des réformes douloureuses libéralisation du marché des changes, suppression des subventions aux carburants. Tinubu dispose d’un capital politique qu’il peut mettre dans la balance.
Un partenariat gagnant-gagnant ? La condition nigériane
Le risque pour Abuja est bien connu dans les chancelleries africaines : conclure un accord présenté comme un partenariat équilibré, mais structuré de telle façon que la valeur ajoutée reste captée en dehors du territoire national. Les exemples ne manquent pas, y compris dans des secteurs autres que les mines.
Trois conditions apparaissent déterminantes pour qu’un accord Nigeria–États-Unis sur les minerais critiques produise des bénéfices substantiels pour Abuja. Premièrement, l’exigence d’une transformation locale d’une partie des minerais extraits ce que les entreprises chinoises ont accepté, au moins partiellement, et que Washington devra proposer pour être crédible. Deuxièmement, l’adoption effective de la Nigerian Minerals & Mining Bill, sans laquelle aucun cadre d’investissement ne peut offrir la prévisibilité réglementaire qu’exigent les opérateurs. Troisièmement, la capacité d’Abuja à maintenir une posture de négociation avec plusieurs partenaires simultanément Chine, États-Unis, Europe, dont la France a déjà posé les bases d’un partenariat minier en 2024 pour éviter de se retrouver en position de preneur de prix politique.
Washington, de son côté, opère sous contrainte de temps. La course aux minerais critiques s’accélère, et chaque mois de retard dans la sécurisation des chaînes d’approvisionnement renforce l’avance chinoise. Cette urgence américaine est, paradoxalement, le meilleur levier de négociation d’Abuja. La vraie question n’est pas de savoir si Washington veut accéder aux ressources minières nigérianes la réponse est évidente. C’est de savoir si le Nigeria saura convertir cet intérêt en investissements durables, en transferts de technologie et en emplois qualifiés, plutôt qu’en simple réorientation de ses flux d’exportation vers un autre partenaire dominant.
Sources
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Frank Garcia concludes visit to Nigeria — Ambassade des États-Unis au Nigeria, juillet 2026
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Ribadu lists gains of US-Nigeria security engagements — PM News Nigeria, janvier 2026
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Is this Nigeria’s critical minerals moment? — Rare Earth Exchanges, 2025
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Les États-Unis confirment leur emprise sur les minerais africains — Mongabay, février 2026
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Chinese companies invest 1.3 billion in Nigeria’s mining sector — Nature News Africa, 2025
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Le secteur minier au Nigeria — Direction générale du Trésor (France), avril 2024
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Fiche pays Nigeria — BPI France, septembre 2025
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Minerales critiques : la Guinée et les États-Unis signent un protocole d’accord — Financial Afrik, février 2026
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Comment l’accord RDC–États-Unis facilite l’accès américain aux minerais congolais — Mongabay, janvier 2026