La visite officielle de Mamadi Doumbouya à Abidjan marque un tournant dans les relations entre Conakry et Abidjan. Au-delà des images protocolaires au palais de Cocody, les deux présidents ont posé les jalons d’un partenariat renforcé sur des dossiers aussi sensibles que l’échange de renseignement, la sécurité transfrontalière et l’intégration économique. Reste à savoir si cette dynamique résistera à l’épreuve de l’exécution.
Une rencontre au sommet sur fond de pression sécuritaire
Reçu par Alassane Ouattara au palais présidentiel de Cocody, le président guinéen a déroulé un agenda délibérément ambitieux. L’économie, le commerce, la politique et la sécurité régionale figuraient tous au menu d’un entretien que les deux parties ont qualifié d’« approfondi ». Le moment choisi n’est pas anodin : l’Afrique de l’Ouest côtière subit depuis plusieurs années une pression croissante de la part de groupes armés jihadistes qui, après avoir ravagé le Sahel, cherchent à étendre leur emprise vers le sud.
Pour Doumbouya, l’urgence est explicite. « Cher grand frère, tout comme vous, je suis convaincu qu’il ne peut y avoir de développement sans paix ni stabilité. Or, notre espace géographique est confronté à des défis sécuritaires de toutes sortes. Nous sommes prêts à collaborer avec vous en matière d’échanges, de renseignement et de lutte contre la criminalité transfrontalière et le terrorisme », a-t-il déclaré selon Africanews. La formulation est précise et volontaire : il ne s’agit pas d’un vœu diplomatique vague, mais d’une proposition opérationnelle.
Ouattara, de son côté, a confirmé que la situation sécuritaire régionale était « préoccupante », et que la Côte d’Ivoire était disposée à apporter son soutien dans le cadre d’une coopération « sécuritaire, politique et humanitaire ». Il a également annoncé des engagements concrets sur le volet économique : renforcement de la coopération dans les mines et l’énergie, avancement du bitumage de la route Lola–frontière ivoirienne, et lancement des études pour la construction d’un chemin de fer reliant San-Pedro au Mont Nimba puis à Conakry. La tenue prochaine de la troisième session de la Grande commission mixte bilatérale et l’accélération de la délimitation de la frontière ivoiro-guinéenne complètent ce tableau.
Une menace qui remonte vers le sud
La géographie de la menace djihadiste justifie pleinement l’urgence affichée par les deux dirigeants. Le nord de la Côte d’Ivoire, notamment les régions du Tchologo et du Bounkani, a été le théâtre d’incidents violents liés à la pression transfrontalière exercée depuis le Burkina Faso. Selon un rapport du Crisis Group publié en septembre 2023, 21 incidents violents avaient été enregistrés dans le nord ivoirien entre janvier et mai 2023. Si l’intensité des attaques a reculé par rapport au pic de 2020-2021, la pression structurelle du JNIM branche sahélienne d’Al-Qaïda reste documentée sur la bande frontalière avec le Burkina Faso.
La frontière guinéo-ivoirienne, elle, n’a pas connu d’incidents djihadistes clairement documentés sur la même période. Mais cela ne signifie pas qu’elle soit imperméable. Les flux de criminalité transfrontalière contrebande, orpaillage illicite, trafic d’armes légères constituent autant de vecteurs potentiels d’infiltration pour des réseaux armés. La Guinée, enclavée entre des pays à risque élevé (Guinée-Bissau, Sierra Leone, Mali), représente un couloir que ni Conakry ni Abidjan n’ont intérêt à laisser ouvert.
Des mécanismes régionaux insuffisants, un bilatéral nécessaire
L’appel de Doumbouya à un échange de renseignement renvoie à une réalité souvent occultée : les mécanismes régionaux existants restent insuffisants pour répondre à la menace en temps réel. La CEDEAO dispose certes d’un cadre formel la stratégie antiterroriste de 2013, le dispositif d’alerte précoce ECOWARN, ou encore le WAPCCO (Comité des chefs de police de l’Afrique de l’Ouest) mais l’ISS Africa souligne que l’écart entre les textes et l’exécution reste la principale faiblesse du dispositif régional. Le manque de confiance politique entre États membres, la fragmentation des flux d’information et l’inégalité des capacités techniques nationales font que la coopération fonctionne surtout « comme un réseau de coordination plus que comme un système intégré d’échange en temps réel », selon les termes mêmes des analystes qui ont étudié le dispositif.
Dans ce contexte, le bilatéral offre une souplesse que le multilatéral peine à atteindre. Le modèle de la coopération Sénégal–Côte d’Ivoire, qui repose sur une Grande commission mixte, un comité conjoint de suivi et des échanges discrets entre services, illustre ce que peut produire une coopération sécuritaire bilatérale bien structurée en Afrique de l’Ouest. Elle n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être efficace : partage ciblé d’alertes, formation croisée, harmonisation des pratiques aux frontières. C’est précisément ce type de mécanique que Doumbouya semble vouloir reproduire avec Abidjan.
Une interdépendance économique encore sous-exploitée
L’axe sécuritaire ne peut être dissocié de la dimension économique, qui constitue l’autre pilier de la visite. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon les données citées par Ouattara lui-même, les échanges commerciaux entre les deux pays ont progressé de 78 % l’année précédente. Les exportations ivoiriennes vers la Guinée auraient atteint environ 180,6 millions de dollars en 2024, contre 98,9 millions de dollars en 2023 selon les données de l’OEC. La dynamique est réelle, mais le président ivoirien a lui-même reconnu qu’« il faut faire plus et mieux », signalant que le potentiel demeure largement sous-exploité.
Le secteur minier constitue l’un des axes les plus prometteurs. La Guinée abrite des réserves colossales de bauxite et de minerai de fer le projet Simandou, l’un des plus grands gisements de fer non exploités au monde, en est l’illustration la plus visible. Le corridor ferroviaire San-Pedro–Mont Nimba–Conakry, évoqué lors de la visite, s’inscrit précisément dans cette logique d’exportation minière, avec un débouché atlantique via le port ivoirien de San-Pedro. Pour Abidjan, ce projet représente une opportunité de positionner ses infrastructures portuaires comme hub régional ; pour Conakry, c’est l’accès à une alternative logistique face à la dépendance aux corridors terrestres existants.
Une normalisation diplomatique qui reste à consolider
La visite intervient dans un contexte diplomatique encore fragile pour Conakry. Après le coup d’État de septembre 2021, la Guinée avait été suspendue des instances décisionnelles de la CEDEAO et frappée de sanctions. En février 2024, le bloc régional avait levé les sanctions économiques et financières, tout en maintenant la suspension institutionnelle. C’est seulement après le référendum constitutionnel de septembre 2025 et l’élection présidentielle de décembre 2025 que la CEDEAO a levé toutes les sanctions restantes et réintégré pleinement la Guinée en janvier 2026.
Dans cette trajectoire de normalisation, le rapprochement avec Abidjan puissance économique de l’UEMOA et interlocuteur influent au sein de la CEDEAO revêt une valeur stratégique évidente pour Doumbouya. La Côte d’Ivoire peut jouer un rôle de caution régionale et de facilitateur, à condition que les engagements pris lors de cette visite ne restent pas lettre morte.
C’est précisément là que réside le risque. Les précédents ne manquent pas : des commissions mixtes convoquées puis oubliées, des projets ferroviaires annoncés depuis des décennies sans avancement significatif, des accords militaires dont le degré d’application reste difficile à évaluer. La coopération sécuritaire Guinée–Côte d’Ivoire ne manque pas d’ambition ; elle manque de mémoire institutionnelle.
Transformer les annonces en architecture durable
Pour que l’axe Conakry–Abidjan tienne ses promesses, plusieurs conditions doivent être réunies. La première est la mise en place rapide de canaux opérationnels d’échange de renseignement : non pas des déclarations d’intention, mais des points focaux identifiés, des protocoles de communication sécurisée et des exercices conjoints. La deuxième est l’avancement concret du chantier infrastructurel, à commencer par le bitumage de la route Lola–frontière ivoirienne, qui représente un test de crédibilité politique pour les deux parties. La troisième, enfin, est la tenue effective de la Grande commission mixte, dont la prochaine session devra produire des engagements chiffrés et un calendrier de suivi.
À l’heure où le front djihadiste se déplace progressivement vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, le rapprochement entre Conakry et Abidjan arrive à point nommé. La question n’est plus de savoir si les deux pays ont intérêt à coopérer c’est une évidence géographique et stratégique. Elle est de savoir s’ils disposent de la volonté politique et de la rigueur institutionnelle nécessaires pour transformer une visite officielle réussie en coopération bilatérale durable.
Sources
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Mamadi Doumbouya s’est entretenu avec Ouattara à Abidjan — APA News, 2025
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Guinée–Côte d’Ivoire : les échanges ont progressé de 78 % — Financial Afrik, juin 2025
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La CEDEAO peut-elle relancer ses efforts de lutte contre le terrorisme ? — ISS Africa
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Nord de la Côte d’Ivoire : rapport sécuritaire — International Crisis Group, septembre 2023
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Recadrer la réponse des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest à l’extrémisme violent — Africa Center for Strategic Studies, 2024
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La CEDEAO lève les sanctions contre la Guinée — RFI, janvier 2026
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Échanges commerciaux bilatéraux Côte d’Ivoire–Guinée — OEC World
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Sécurité frontalière : la Côte d’Ivoire et la Guinée conjuguent leurs efforts — Abidjan.net
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Nord-est de la Côte d’Ivoire : entre économie illicite et extrémisme violent — Global Initiative Against Transnational Organized Crime, septembre 2023
- Diplomatie sécuritaire en Afrique de l’Ouest : Abidjan tend la main à l’AES, sans garantie de réponse
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