Diplomatie sécuritaire en Afrique de l’Ouest : Abidjan tend la main à l’AES, sans garantie de réponse

La rédaction

juin 30, 2026

La déclaration du ministre ivoirien de la Défense au salon Eurosatory, le 17 juin 2025, a rouvert publiquement le dossier de la coopération sécuritaire entre la Côte d’Ivoire et les États de l’Alliance des États du Sahel. Mais entre la main tendue d’Abidjan et une reprise effective de la collaboration, les obstacles politiques, institutionnels et symboliques restent considérables.

Une ouverture formulée depuis Paris, dans le temple de l’armement

C’est en marge du salon Eurosatory — vitrine internationale des industries de défense — que Téné Birahima Ouattara, vice-Premier ministre et ministre ivoirien de la Défense, a choisi de livrer ce signal diplomatique. « Avec le Burkina, par exemple, on a engagé la possibilité de pouvoir mener des opérations communes ensemble. Il y a eu un arrêt que je qualifierais de brutal [en juin 2024] et depuis, il n’y a rien du tout », a-t-il déclaré, selon Jeune Afrique.

Le lieu de la déclaration n’est pas anodin. Téné Birahima Ouattara y a également réaffirmé que la France demeure un « partenaire privilégié » d’Abidjan « au niveau de la formation, du renseignement, des équipements ». Depuis février 2025, la base de Port-Bouët a été rétrocédée à l’armée nationale ivoirienne, et le dispositif militaire français a été ramené à un détachement de liaison interarmées d’environ 80 militaires — loin du 43e bataillon d’infanterie de marine qui y stationnait encore avec plus de mille hommes en 2020. Le partenariat ivoiro-français reste néanmoins actif et affiché, ce qui constitue précisément l’une des lignes de fracture avec Bamako et Ouagadougou.

Un gel aux racines multiples

La rupture de la coopération sécuritaire entre Abidjan et les capitales sahéliennes n’est pas née en juin 2024. Elle est le produit d’un cumul de crises diplomatiques depuis les coups d’État au Mali (2020-2021) puis au Burkina Faso (2022). La Côte d’Ivoire a soutenu les sanctions de la CEDEAO contre les régimes militaires, tandis que ceux-ci rompaient avec la France — partenaire que Abidjan continue d’assumer pleinement.

L’affaire des 49 soldats ivoiriens arrêtés à Bamako en juillet 2022, accusés d’être des « mercenaires » et condamnés à vingt ans de prison avant d’être graciés en janvier 2023, a profondément empoisonné les relations. La mort en détention ivoirienne de l’influenceur burkinabè Alino Faso en juillet 2023 — qualifiée de « suicide » par Abidjan, d’« assassinat » par Ouagadougou — a encore alourdi le passif. Le capitaine Ibrahim Traoré est allé jusqu’à accuser la Côte d’Ivoire d’être « la base arrière des ennemis du Burkina ». En mars 2024, un incident frontalier impliquant des soldats burkinabè en territoire ivoirien a ajouté une dimension opérationnelle à la méfiance politique.

Le Nord ivoirien sous pression, malgré l’absence d’attaque directe

Pour justifier son appel à la coopération, le ministre ivoirien met en avant un modèle qui, selon lui, a fait ses preuves : « Dès le début, nous avons pensé qu’il fallait d’abord organiser la zone nord, sur un plan militaire mais aussi sur le plan du développement. La misère est un terreau facile pour le terrorisme. » Trois mille hommes y sont déployés le long des frontières avec le Burkina Faso et le Mali. La Côte d’Ivoire n’a effectivement plus subi d’attaque directe du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim) depuis 2021.

Mais la pression reste réelle sous d’autres formes. Le vol de bétail aurait doublé entre 2023 et 2024 dans les régions du Bounkani et du Tchologo, les postes de gendarmerie ont été reculés d’environ 15 kilomètres au sud de la frontière dans le département de Téhini pour éviter les frictions avec les forces burkinabè, et une attaque non revendiquée a fait plusieurs morts dans le hameau de Difita, à deux kilomètres de la frontière, selon des informations rapportées par Le Monde. Le Jnim semble utiliser le Nord ivoirien davantage comme zone de financement et de repli que comme théâtre d’opérations offensives — pour l’instant.

Les conditions politiques d’une reprise : un chantier ouvert

Du côté de l’AES, aucun communiqué officiel ne répond à l’ouverture ivoirienne. La logique de Bamako et Ouagadougou reste centrée sur la priorité donnée à l’Alliance et à son principe d’autonomie stratégique. La Force unifiée de l’AES, forte de 5 000 hommes, constitue le cadre de référence affiché. Toute coopération extérieure doit être compatible avec la souveraineté que les régimes militaires placent au cœur de leur discours de légitimation.

L’Institut d’études de sécurité (ISS) a analysé ce paradoxe : un cadre global AES-CEDEAO couvrant à la fois les domaines économique et sécuritaire « reste pour l’instant peu probable », mais des coopérations bilatérales ou « mini-latérales » fondées sur les intérêts immédiats de sécurité transfrontalière constituent une voie réaliste. Des patrouilles conjointes Sénégal-Mali ont ainsi été engagées dès février 2025 dans la région de Kayes, et le Togo a participé à des exercices militaires avec des membres de l’AES au printemps de la même année.

Le Conseil de l’Entente — qui réunit Côte d’Ivoire, Bénin, Togo et Burkina Faso, Niger — offre un cadre potentiellement moins politisé que la CEDEAO pour relancer des échanges de renseignement ou des mécanismes de coordination frontalière. Des réunions d’experts s’y sont tenues en 2025 autour des stratégies de prévention de l’extrémisme violent, signe que les canaux techniques n’ont pas totalement disparu.

Une main tendue, mais depuis quel bout de la table ?

La déclaration de Téné Birahima Ouattara — frère du chef de l’État Alassane Ouattara — formule une conviction que peu contestent sur le fond : « Le terrorisme, tel qu’il se présente actuellement, ne peut être vaincu par un État. Il faut qu’il y ait une collaboration, une mutualisation des forces. » La question n’est pas tant la pertinence du diagnostic que la géométrie de la réponse.

Pour que la coopération sécuritaire redevienne opérationnelle, il faudrait que les régimes militaires de l’AES acceptent de traiter avec un État qui maintient une coopération militaire assumée avec Paris, qui n’a pas renié son soutien aux sanctions de la CEDEAO, et dont le chef de la diplomatie de la défense s’exprime depuis les allées d’un salon français de l’armement. La rhétorique de la souveraineté sahélienne, construite précisément en opposition à ce type de partenariats, rend l’équation difficile à résoudre par la seule bonne volonté d’Abidjan. La question qui demeure ouverte est celle-ci : peut-on reconstruire une coopération technique de sécurité quand le désaccord politique reste entier ?

Sources