Un an après son déploiement officiel au Mali, Africa Corps, la structure paramilitaire créée par Moscou pour succéder à Wagner, est mis en cause dans des exactions d’une brutalité comparable à celles qui avaient valu à son prédécesseur d’être dénoncé par l’ONU et les grandes ONG des droits humains. La continuité des pratiques interroge la réalité du changement de modèle revendiqué par le Kremlin.
Une scène de crime qui résume la continuité
Le 23 juin 2026, près du village de Zahro, dans le nord du Mali entre Tombouctou et Gao, une patrouille conjointe de l’armée malienne et d’Africa Corps interpelle deux bergers touaregs : Ousmane Ag Sidi, une trentaine d’années, et Abdoulwahab Ag Mahamad. Les deux hommes sont tués. Le corps d’Ousmane Ag Sidi est ensuite démembré, ses membres disposés en forme de croix gammée sur le sable du désert. Ce sont des habitants du village, découvrant la scène après le départ des soldats, qui donnent l’alerte. Plusieurs sources concordantes livrent le récit de ces faits, rapportés par Le Monde.
Cette mise en scène macabre ne constitue pas un incident isolé. Selon le Centre pour la documentation des droits de l’homme et la paix au Mali, au moins 278 civils auraient été tués par Africa Corps et les Forces armées maliennes (FAMa) dans le nord du pays entre juin et décembre 2025. Des corps retrouvés près de Yangasso après des arrestations conjointes, des civils brûlés vifs et jetés dans des puits à Kidal : les modes opératoires documentés par ACLED et d’autres organisations de recherche rappellent avec une précision troublante ceux que l’on attribuait à Wagner.
De Wagner à Africa Corps : une transition contrôlée depuis Moscou
Africa Corps n’est pas une structure improvisée. Sa création s’inscrit dans une stratégie délibérée de reprise en main après la crise de juin 2023 : la mutinerie d’Evgueni Prigojine contre l’état-major russe, suivie de la mort du fondateur de Wagner dans l’explosion de son avion en août 2023, avait mis en évidence les risques politiques d’un instrument paramilitaire autonome.
Le nom « Africa Corps » apparaît pour la première fois le 20 novembre 2023 sur Telegram, via un blogueur militaire proche du ministère russe de la Défense. Deux jours plus tard, une chaîne Telegram officielle est lancée, formalisant publiquement la structure. Contrairement à Wagner, présenté comme une entreprise privée, ce qui permettait à Moscou de nier sa responsabilité directe, Africa Corps se définit lui-même comme « une partie d’une structure spéciale du ministère de la défense ». Placé sous la tutelle opérationnelle du vice-ministre Iounous-bek Evkourov et du général du GRU Andreï Averianov, il fonctionne comme un bras expéditionnaire étatique. Le Timbuktu Institute en tire une conclusion directe : la transition vers Africa Corps « met fin au déni plausible » et engage désormais officiellement la responsabilité de l’État russe.
Ce déploiement au Mali en juin 2025 ne s’est pas fait sans résistance. La junte du général Assimi Goïta avait initialement rechigné à remplacer Wagner, force avec laquelle elle avait construit une relation opérationnelle et politique. Elle a finalement cédé à la pression du Kremlin, officialisant l’accord lors d’une visite à Moscou fin juin 2025. Les justifications publiques reposent sur trois axes désormais rodés : renforcement de la sécurité, affirmation de la souveraineté, diversification des partenariats. Africa Corps est présenté non comme des mercenaires mais comme les représentants d’une coopération bilatérale interétatique, un glissement sémantique qui sert les deux parties.
Des effectifs en hausse, une impunité structurelle
Les estimations convergentes des instituts spécialisés donnent une idée de l’ampleur du déploiement. Selon le rapport du Polish Institute of International Affairs (PISM), Africa Corps comptait en 2024-2025 environ 2 000 personnels au Mali, entre 100 et 300 au Burkina Faso, et jusqu’à 1 800 en Libye, ce dernier contingent ayant plus que doublé entre janvier et mai 2024. Au total, le PISM estime l’effectif africain d’Africa Corps « probablement supérieur à 6 000 ». Ces chiffres, issus d’analyses de renseignement occidentales, ne sont pas confirmés par Moscou, qui ne publie aucun tableau d’effectifs par pays.
Ce déploiement massif s’accompagne d’une impunité documentée. En avril 2025, des experts indépendants mandatés par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont publié un communiqué dénonçant des exécutions sommaires et des disparitions forcées impliquant les FAMa et des personnels étrangers liés à Wagner/Africa Corps dans la région centrale du Mali. Ils alertent sur le fait que ces faits peuvent constituer des crimes de guerre, et pointent « l’impunité totale apparente » ainsi que l’absence de poursuites. Ils évoquent la possibilité que la Cour pénale internationale ouvre une enquête si Bamako ne dispose pas de la volonté ou de la capacité d’agir. Le Conseil de sécurité, lui, n’a adopté aucune résolution ciblant nommément Africa Corps, la Russie y dispose d’un droit de veto.
L’héritage Wagner : méthodes transmises, responsabilité déplacée
La comparaison avec les exactions de Wagner s’impose d’elle-même. Human Rights Watch avait documenté dès 2024 que l’armée malienne et des combattants de Wagner avaient illégalement tué plusieurs dizaines de civils dans le centre et le nord du pays, notamment à Attara, Dakka Sebbe ou Dioura. Le massacre de Moura, en mars 2022 environ 500 morts sur plusieurs jours selon des sources onusiennes et des ONG reste l’épisode le plus documenté de la période Wagner.
Ce que l’on observe avec Africa Corps, c’est moins un changement de nature qu’un changement d’étiquette. Africa Corps « reprend les missions, réseaux et méthodes de Wagner », selon l’analyse du ministère français des Armées sur les sociétés militaires privées russes en Afrique. Une partie des cadres et combattants sont d’anciens membres de Wagner, ce qui assure une continuité dans les pratiques de terrain. La chaîne de commandement est désormais plus lisible et institutionnelle ce qui aggrave, en théorie, la responsabilité juridique de l’État russe, mais ne produit aucun mécanisme de redevabilité effectif dans le contexte politique actuel.
Du côté malien, l’équation reste celle des juntes du Sahel : une légitimité interne construite sur l’affichage d’une souveraineté retrouvée, une rhétorique anti-française alimentée par la rupture avec Barkhane, et un partenariat russe présenté comme l’alternative souveraine. Les exactions ne sont pas niées publiquement; elles sont simplement absentes du discours officiel.
Une architecture de l’impunité
La différence entre Wagner et Africa Corps tient moins aux pratiques qu’à la structure de la responsabilité. Wagner permettait à Moscou de maintenir une distance commode ; Africa Corps l’oblige formellement à assumer. Mais cette assomption théorique de responsabilité ne s’accompagne d’aucun mécanisme contraignant : ni à l’ONU, bloquée par le veto russe, ni à Bamako, où le gouvernement de transition légitime la présence russe, ni à Moscou, qui présente Africa Corps comme un succès de la politique africaine du Kremlin.
Le corps démembré d’Ousmane Ag Sidi, disposé en croix gammée sur le sable de Zahro, incarne cette architecture : une violence assumée, mise en scène, et pour l’heure sans conséquence judiciaire. La question qui demeure est de savoir si la formalisation étatique d’Africa Corps, en supprimant le déni plausible, finira par ouvrir de nouvelles voies de responsabilisation, devant la CPI ou d’autres juridictions internationales ou si elle ne fait que déplacer l’impunité d’un acteur privé vers un acteur étatique protégé par son siège au Conseil de sécurité.
Sources
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Africa Corps multiplie atrocités et mises en scène morbides au Mali — Le Monde, 27 juin 2026
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Africa Corps, le nouveau label de la présence russe au Sahel — Le Monde, décembre 2023
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Rapport Africa Corps — PISM (Polish Institute of International Affairs) — PISM, 2025
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Les sociétés militaires privées russes en Afrique — Ministère français des Armées, décembre 2025
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Communiqué des experts indépendants de l’ONU sur les exactions au Mali — ONU Info, avril 2025
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Mali : l’armée et le groupe Wagner commettent des atrocités contre les civils — Human Rights Watch, mars 2024
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De Wagner à Africa Corps : comment la Russie a sapé la stabilité du Mali — The Sentry, décembre 2025
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Selon un rapport, à mesure que la Russie se tourne vers Africa Corps, le déni plausible disparaît — ADF Magazine, août 2025
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Les opérations du groupe Wagner en Afrique : tendances du ciblage de populations civiles — ACLED