Diplomatie algérienne au Sahel : Alger tente de reconquérir une influence perdue face à Moscou et Ankara

La rédaction

septembre 15, 2026

Après plus d’un an de rupture consommée, l’Algérie et le Mali amorcent un rapprochement diplomatique dont la portée dépasse le simple réchauf­fement bilatéral. Derrière la visite officielle du Premier ministre algérien à Bamako se lit une stratégie plus ample : celle d’Alger cherchant à reprendre pied dans une région où la Russie, la Turquie et les dynamiques internes des juntes sahéliennes ont considérablement réduit son rayon d’action. La reconquête sera longue, et ses résultats demeurent incertains.

Une crise qui a duré plus d’un an – et laissé des traces profondes

Pour comprendre la portée du rapprochement en cours, il faut mesurer l’ampleur de la brouille qui l’a précédé. La crise algéro-malienne ne résulte pas d’un incident isolé mais d’une escalade en plusieurs étapes entre fin 2023 et début 2024. Le 19 décembre 2023, l’accueil à Alger de l’imam Mahmoud Dicko, figure critique de la junte malienne, est interprété par Bamako comme une ingérence directe dans ses affaires intérieures. Les ambassadeurs sont rappelés dans les jours qui suivent.

Le coup de grâce vient le 25 janvier 2024 : la junte malienne annonce la fin « avec effet immédiat » de l’Accord de paix d’Alger, signé en 2015 après une médiation internationale pilotée par l’Algérie et associant l’ONU, l’Union africaine et la CEDEAO. Bamako invoque l’« inapplicabilité absolue » de l’accord et des « actes d’hostilité » imputés à Alger. Cette dénonciation efface le principal levier diplomatique que l’Algérie avait construit dans la région sur une décennie. Certes, l’accord était déjà largement dysfonctionnel avant sa rupture formelle, sa mise en œuvre avait buté sur des retards chroniques, une défiance persistante entre parties et une dégradation sécuritaire continue dans le Nord. Mais sa dénonciation officielle prive Alger de son statut de médiateur actif et inscrit la rupture dans les faits diplomatiques.

En arrière-plan, des accusations maliennes plus graves circulent : soutien supposé à des groupes armés ou séparatistes du nord du Mali, contacts présumés avec l’opposition malienne. Ces griefs, non prouvés publiquement, ont néanmoins structuré la perception de la junte et durci les positions des deux côtés.

L’érosion structurelle de l’influence algérienne face à la Russie et à la Turquie

La crise bilatérale s’inscrit dans un contexte plus large de marginalisation d’Alger dans les équilibres sécuritaires sahéliens. Depuis le déploiement du groupe Wagner au Mali à partir de décembre 2021, remplacé depuis par Africa Corps, structure désormais rattachée au ministère russe de la Défense, la gestion sécuritaire malienne s’est progressivement réorientée vers une relation bilatérale directe avec Moscou. Cette évolution a mécaniquement réduit l’espace d’influence d’Alger : les mécanismes diplomatiques régionaux dans lesquels elle jouait un rôle central ont été court-circuités, et la capacité algérienne à peser sur les choix sécuritaires au nord du Mali, zone qui jouxte directement sa frontière, s’est considérablement réduite.

La Turquie constitue un second front de compétition. Entre 2022 et 2024, Ankara a livré au Mali des drones Bayraktar TB2, puis des Bayraktar Akinci en 2024, s’imposant comme fournisseur stratégique d’armements. Les échanges commerciaux turco-maliens sont passés d’environ 5 millions de dollars en 2003 à 165 millions en 2022, selon des données compilées par des instituts de recherche stratégique, témoignant d’une relation économique en expansion rapide. Face à cette double pression russo-turque, l’Algérie, qui dispose d’une frontière commune de plusieurs milliers de kilomètres avec le Mali, se retrouve dans une position paradoxale : voisin direct mais acteur de plus en plus périphérique des dynamiques sécuritaires sahéliennes.

Les leviers du retour algérien : sécurité frontalière, économie, médiation

La visite de Nadir Larbaoui à Bamako, l’ancien Premier ministre algérien, diplomate de formation et ex-représentant permanent de l’Algérie à l’ONU, nommé à ce poste en novembre 2023, illustre la volonté d’Alger d’actionner simultanément plusieurs leviers pour reprendre pied dans les équilibres régionaux.

Le premier est sécuritaire et frontalier. La protection de la frontière sud algérienne contre les flux de combattants, d’armes et de migrants constitue un motif explicite du retour au dialogue. Alger ne peut se permettre d’ignorer durablement ce qui se passe de l’autre côté d’une frontière poreuse, dans des zones sahariennes qui ont historiquement servi de couloirs logistiques à plusieurs groupes armés. La marginalisation diplomatique d’Alger ne supprime pas la réalité géographique de sa vulnérabilité méridionale.

Le second levier est économique, même si les chiffres actuels révèlent l’ampleur du travail à accomplir. En 2024, les échanges commerciaux officiels entre l’Algérie et le Mali ne dépassaient pas 7,7 millions de dollars au total, dont environ 4,7 millions de dollars d’importations algériennes de coton malien. Des volumes modestes qui placent la relation commerciale bilatérale très loin de son potentiel, même en tenant compte des flux informels non captés par les statistiques douanières. La route transsaharienne est régulièrement présentée par les deux parties comme un corridor stratégique pour intensifier ces échanges, mais elle reste davantage un projet politique qu’un canal documenté par des volumes significatifs. Le rapprochement diplomatique vise aussi à créer les conditions d’une densification économique qui renforcerait la présence algérienne dans le tissu commercial malien, face à des concurrents turcs, marocains et émiratis mieux positionnés.

Le troisième levier est celui de la médiation régionale, historiquement le plus visible, aujourd’hui le plus fragilisé. L’accord de 2015 a certes été dénoncé, mais Alger conserve un capital symbolique et une expérience documentée en matière de gestion des crises sahéliennes, à commencer par les précédents de médiation dans les rébellions touarègues. International Crisis Group note que la détente actuelle crée une fenêtre pour consolider le dialogue, sans nécessairement ressusciter le cadre de 2015 à l’identique. Bamako, de son côté, a annoncé un dialogue inter-malien sans médiation internationale, ce qui exclut à court terme un retour d’Alger dans le rôle de pilote d’un processus de paix formel. La marge de manœuvre est donc étroite.

Pour Bamako, une diversification contrainte

La lecture malienne du rapprochement diffère sensiblement de la lecture algérienne. Pour la junte de Bamako, l’intérêt d’Alger n’est pas nécessairement sentimental ou régionaliste : il s’agit d’obtenir un partenaire régional supplémentaire dans un contexte d’isolement diplomatique croissant. Depuis le départ de la CEDEAO, effectif depuis le 29 janvier 2025 pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, et la multiplication des tensions avec d’anciens partenaires occidentaux, Bamako a intérêt à élargir son réseau de soutiens, y compris vers un voisin algérien avec lequel les relations avaient été rompues.

La CEDEAO, de son côté, avait exprimé en avril 2025 sa « profonde préoccupation » face à la crise entre les deux pays et appelé au dialogue. Mais l’institution, dont le Mali a claqué la porte, dispose désormais d’une portée politique limitée sur les décisions de Bamako.

Les divergences structurelles demeurent : le dossier du nord du Mali, où des groupes armés continuent d’opérer dans une zone directement concernée par les intérêts algériens, reste un point de friction non résolu. Bamako revendique une souveraineté pleine sur cette région et une solution essentiellement militaire, tandis qu’Alger a toujours prôné une approche négociée impliquant les acteurs locaux. Cette divergence de méthode ne disparaît pas avec la visite d’un Premier ministre.

Une reconquête diplomatique aux résultats incertains

La diplomatie algérienne au Sahel se retrouve dans une position inconfortable : elle doit démontrer sa valeur ajoutée dans une région où ses instruments historiques, la médiation formelle, l’accord de 2015, les canaux de dialogue avec les groupes armés du Nord, ont été progressivement neutralisés, tandis que de nouveaux acteurs ont occupé l’espace laissé vacant. Le retour d’Alger est réel, mais il s’opère dans un environnement radicalement différent de celui qui avait permis, entre 2014 et 2015, de construire le processus de paix malien.

La question qui s’ouvre est celle de la profondeur de cet ancrage renouvelé : Alger parviendra-t-elle à transformer la détente diplomatique en influence durable, ou restera-t-elle condamnée à gérer ses frontières dans un Sahel où la grammaire sécuritaire s’écrit désormais davantage à Moscou et Ankara qu’à Alger ?

Sources