Les 9 et 10 septembre derniers, Bamako accueillait la 13e Grande Commission mixte de coopération Mali-Algérie, marquant un dégel bilatéral inespéré après quinze mois d’une brouille sévère. Derrière cette normalisation en apparence bilatérale se profile une question que peu d’analyses osent poser frontalement : Moscou, partenaire stratégique des deux capitales, a-t-il activement facilité ce rapprochement ?
Une rupture en trois actes
Pour mesurer l’ampleur du dégel, il faut rappeler la brutalité de la crise. En décembre 2023, l’accueil à Alger de l’imam Mahmoud Dicko, figure malienne d’opposition à la junte, par le président Abdelmadjid Tebboune provoque l’ire de Bamako, qui y voit une ingérence caractérisée. L’ambassadeur d’Algérie est convoqué, des « actes inamicaux » sont officiellement dénoncés. Puis, le 25 janvier 2024, le gouvernement malien annonce la fin avec effet immédiat de l’Accord d’Alger de 2015, rejetant par la même occasion la médiation algérienne dans le conflit avec les groupes armés du nord.
Alger, pris de court, régit avec une « profonde préoccupation », avertissant que l’option militaire risquait d’alimenter une guerre civile et de compromettre la stabilité régionale. L’Algérie affirmait n’avoir « jamais failli » à ses engagements envers le Mali. Deux positions irréconciliables, deux légitimités blessées, le terrain était planté pour une rupture durable.
Ce qui rend la 13e Commission mixte d’autant plus frappante, c’est la vitesse relative de ce retour au dialogue. Quinze mois suffisent à effacer une rupture aussi formalisée ? Pour Crisis Group, qui a suivi de près ce dossier, la détente répond à des intérêts mutuels suffisamment pressants pour que les deux parties surmontent leurs griefs. Mais des intérêts suffisants ne produisent pas automatiquement un calendrier : encore faut-il un catalyseur.
Des intérêts convergents, une logique de rapprochement
Les moteurs du dégel sont réels et n’ont pas besoin d’être artificellement construits. Côté malien, la rupture avec l’Algérie s’est révélée coûteuse : Alger contrôle une frontière commune de plus de 1 300 kilomètres, des routes commerciales vitales et des passages énergétiques. Les échanges bilatéraux, certes modestes en volume officiel, dominés côté algérien par les produits alimentaires et les hydrocarbures, côté malien par le bétail et les textiles, transitent majoritairement par des circuits informels que toute brouille politique perturbe durablement.
Côté algérien, la dégradation sécuritaire au Sahel pèse directement sur le flanc sud du pays. Bamako reste un interlocuteur incontournable pour toute architecture de sécurité régionale. L’Algérie, qui avait fondé une partie de son positionnement continental sur son rôle de médiateur dans le conflit malien, ne peut se permettre d’être durablement exclue du jeu sahélien sans affaiblir sa posture diplomatique à l’échelle continentale.
À l’issue de la commission mixte de septembre, le chef de la délégation algérienne a appelé à « renforcer et consolider les relations de fraternité et de bon voisinage », tandis que son homologue malien, plus mordant, dénonçait encore des « attitudes ambivalentes » et des « interférences étrangères », formule qui, dans le lexique de la junte, vise autant Paris que d’autres capitales. L’entente est réelle, mais elle reste construite sur un malentendu productif : chacun y lit ce qu’il veut y lire.
Le facteur russe : facilitation discrète ou coïncidence structurelle ?
C’est ici que l’analyse bascule vers un terrain plus spéculatif, mais documenté. Le Monde a rapporté que le dégel Mali-Algérie avait été « encouragé par leur influent allié commun russe », Vladimir Poutine ayant poussé Assimi Goïta à renouer avec Alger. Ce n’est pas une médiation formelle, avec table ronde et communiqué conjoint, c’est une activation diplomatique en coulisses, un levier actionné discrètement.
La mécanique est plausible. Moscou entretient avec les deux capitales des liens stratégiques profonds et asymétriques. Avec Bamako, le partenariat est sécuritaire et militaire au premier chef : des estimations crédibles, notamment celles du Royal United Services Institute, situaient la présence des paramilitaires russes, d’abord Wagner, désormais progressivement rebaptisés Africa Corps, à environ 1 000 combattants au Mali début 2024. Cette présence a subi un revers significatif lors de la bataille de Tinzaouaten en juillet 2024, où des dizaines de combattants ont été tués dans une embuscade tendue par des rebelles touaregs, fragilisant temporairement l’image d’invincibilité du dispositif russe.
Avec Alger, la relation est d’une nature différente mais tout aussi substantielle. En juin 2023, les deux pays ont signé à Moscou une déclaration de « partenariat stratégique approfondi », consacrant des manœuvres conjointes, des transferts de technologies et des coproductions militaires. Ce cadre s’appuie sur un contrat d’armement signé en 2022, dont certaines estimations de presse, non confirmées officiellement, évoquaient un montant autour de 11 à 12 milliards de dollars, portant notamment sur des chars, des systèmes de défense aérienne et des appareils de combat.
Une médiation structurelle, pas une diplomatie de façade
Ce que la Russie pratique en l’occurrence n’est pas la médiation au sens classique, elle n’est pas neutre, elle n’arbitre pas un différend entre parties dont elle serait équidistante. C’est ce que l’analyste Thierry Vircoulon de l’IFRI désigne comme une stratégie de contournement de l’influence occidentale articulée à une sécurisation de ses propres alliances. Moscou a intérêt à ce que ses partenaires sahéliens ne s’isolent pas régionalement au point de devenir des États parias ingouvernables. Une brouille durable entre Bamako et Alger fragilise l’ensemble du dispositif russe dans la zone, car elle prive les juntes de la profondeur stratégique que représente le voisin algérien.
Niagalé Bagayoko, chercheuse spécialiste des questions de sécurité en Afrique, souligne pour sa part que la Russie combine en Afrique des continuités historiques et des implantations nouvelles, exploitant la désaffection des opinions sahéliennes envers les partenaires occidentaux. Cette efficacité informationnelle, via RT, Sputnik et des relais locaux, se double d’une capacité à tisser des solidarités entre États qui partagent la même défiance envers les normes libérales de gouvernance.
Les limites du scénario
L’angle russe ne doit pas écraser la lecture. Plusieurs éléments invitent à la prudence. D’abord, aucune source primaire officielle, ni à Bamako, ni à Alger, ni à Moscou, ne confirme explicitement que la Russie a joué un rôle d’intermédiaire. Le récit repose sur des recoupements, des logiques d’intérêt et une citation indirecte du Monde. Ensuite, les intérêts algéro-maliens au rapprochement sont suffisants pour expliquer le dégel sans invoquer un tiers facilitateur.
Il faut également rappeler qu’Alger conserve une marge d’autonomie réelle vis-à-vis de Moscou. L’Algérie s’abstient systématiquement de voter aux résolutions onusiennes sur l’Ukraine, mais elle refuse d’être associée à une quelconque orbite russe, sa politique étrangère revendique le non-alignement comme principe fondateur. Toute lecture qui ferait d’Alger un simple relais de Moscou serait analytiquement inexacte.
Une recomposition à surveiller
Ce que révèle la 13e Grande Commission mixte, au-delà du dégel lui-même, c’est la nouvelle grammaire des relations régionales dans l’espace sahélo-maghrébin. Les alliances ne se nouent plus selon les anciens clivages francophones ou les architectures de sécurité héritées des années 2000. Elles se construisent autour de partenariats sécuritaires pragmatiques, de rentes énergétiques et de récits souverainistes que Moscou sait alimenter avec une habileté croissante.
La vraie question, pour les prochains mois, n’est pas de savoir si la Russie a joué un rôle, la logique structurelle suggère qu’elle en a eu un. C’est de déterminer si ce rapprochement Mali-Algérie débouchera sur une architecture de sécurité régionale cohérente, ou s’il restera un accord de façade, fragilisé par les contentieux non résolus autour de la gestion du nord malien. Les ambiguïtés que le chef de délégation malienne a encore laissé percer à Bamako suggèrent que la réconciliation est réelle, mais encore fragile. Moscou, s’il est bien l’architecte discret de ce dégel, aura alors autant intérêt que les deux capitales à en consolider les fondations.
Sources
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Mali-Algérie : une longue histoire d’ambiguïté et de méfiance : Afrique XXI
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Le Mali annonce la fin de l’Accord d’Alger et dénonce l’hostilité algérienne : Medias24, janvier 2024
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Algérie-Mali : consolider la détente : International Crisis Group
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Derrière le rapprochement entre le Mali et l’Algérie, la main de la Russie : Le Monde
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Au Mali, les paramilitaires russes de Wagner subissent leur première défaite d’ampleur : Le Monde, juillet 2024
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À Moscou, la Russie et l’Algérie renouvellent leur partenariat stratégique : Le Monde, juin 2023
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L’Algérie regrette la dénonciation par Bamako de l’accord pour la paix et la réconciliation de 2015 : Agence Anadolu, janvier 2024
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Russafrique : IFRI, Thierry Vircoulon
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Algérie-Russie : coopération militaire et énergétique : IFRI
- Algérie-Mali : derrière la réconciliation, la médiation discrète de Moscou
- Poutine, arbitre intéressé : comment Moscou instrumentalise la détente Alger-Bamako
- Algérie-Mali : la réconciliation diplomatique qui révèle les limites du partenariat russe
- Soldats maliens libérés, frontière sous tension : pourquoi Bamako relance sa coopération avec Alger
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- Rapprochement Mali-Algérie : les trois tests d’une normalisation fragile