Le procès du journaliste Abdrahamane Keïta pour avoir commenté la situation à Kidal après une défaite militaire illustre une réalité désormais structurelle : le nord du Mali est devenu une zone de non-droit pour la presse. Derrière les charges judiciaires se dessine une cartographie précise des silences imposés, aux conséquences lourdes pour l’information des citoyens et des décideurs.
Le cas Keïta, révélateur d’un système de censure
Le journaliste malien Abdrahamane Keïta est traduit en justice pour avoir exprimé publiquement son analyse de la situation à Kidal à la suite d’une défaite des Forces armées du Mali (FAMa). Les charges retenues contre lui, diffusion d’informations fausses et atteinte à l’unité nationale, sont directement puisées dans le Code pénal malien, qui réprime toute « propagation de nouvelles tendant à porter atteinte à l’unité de la nation » sous peine d’un à cinq ans d’emprisonnement. Ce cadre juridique, dont RFI a rendu compte en détail, constitue un outil de répression d’autant plus redoutable qu’il s’applique sans qu’une directive spécifique visant Kidal ait besoin d’exister : la formulation générale du texte suffit à criminaliser tout récit dérogeant à la version officielle.
L’affaire ne survient pas dans un vide. Elle s’inscrit dans un contexte de rétrécissement accéléré de l’espace médiatique malien depuis le coup d’État de 2021. Selon les données de Reporters sans frontières, le Mali a reculé de cinq places en un an, passant de la 114e à la 119e position sur 180 pays dans l’index mondial de la liberté de la presse entre 2023 et 2024. Une trajectoire qui, loin d’être conjoncturelle, reflète une politique délibérée d’encadrement de l’information sur les questions militaires et sécuritaires.
La prise de Kidal, matrice du silence
Pour comprendre pourquoi Kidal est devenu un sujet aussi sensible, il faut revenir sur les événements de novembre 2023. Le 14 novembre, l’armée malienne annonce avoir repris le contrôle de la ville, bastion historique des mouvements rebelles touaregs. Le Monde rapporte que cette reconquête a été menée avec l’appui de combattants du groupe Wagner, une réalité que Bamako a systématiquement minimisée dans ses communications officielles. Le chef de la transition Assimi Goïta s’est contenté d’un sobre « nos forces armées et de sécurité se sont emparées de Kidal » à la télévision d’État.
Ce qui n’a pas été dit est au moins aussi significatif que ce qui a été annoncé : aucun bilan crédible des pertes n’a été officiellement communiqué, les modalités tactiques précises de l’opération n’ont pas été rendues publiques, et le degré d’implication de Wagner dans les combats reste officiellement nié. Les zones d’ombre entourant cet épisode militaire constituent précisément le terrain sur lequel tout journaliste s’aventure à ses risques et périls.
Une répression systématique, pas des cas isolés
L’affaire Keïta s’inscrit dans une série de mesures documentées visant les professionnels des médias depuis 2021. Au moins quatre cas clairement établis concernent des médias ou journalistes sanctionnés pour leur couverture de sujets sensibles : le journaliste Benjamin Roger, envoyé spécial de Jeune Afrique, a été expulsé en février 2022 ; Radio France Internationale et France 24 ont été suspendues en mars de la même année. Plus récemment, Human Rights Watch a documenté la condamnation à un an de prison d’un journaliste pour des propos sur Kidal, signe que les poursuites aboutissent désormais à des peines effectives.
Le régulateur audiovisuel, la Haute Autorité de la Communication (HAC), a de son côté émis en avril 2024 une directive interdisant à tous les médias de couvrir les activités des partis politiques, sur fond de décret de transition invoquant l’ordre public. Si ce texte ne vise pas explicitement Kidal ou le nord du Mali, il illustre la logique générale : l’encadrement officiel de l’information progresse par strates successives, sans qu’aucune directive unique et visible ne soit nécessaire pour produire l’autocensure recherchée.
Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a exhorté les autorités maliennes à abandonner les poursuites contre Keïta et à cesser les arrestations qu’il qualifie de « frénétiques ». RSF, de son côté, dénonce l’instrumentalisation de la loi sur la cybercriminalité comme outil complémentaire pour faire taire les voix critiques, au-delà même du Code pénal.
L’effet réel : une information lacunaire pour les décideurs
La cartographie des silences produits par cette politique a des effets concrets qui dépassent la seule question des droits des journalistes. Pour les citoyens maliens, la couverture du nord du pays est désormais quasi inexistante dans les médias nationaux : les développements militaires, les conditions de vie des populations, les négociations éventuelles avec les groupes armés, tout cela échappe au traitement journalistique ordinaire. Pour les décideurs et les partenaires internationaux, l’absence d’information indépendante et vérifiable sur Kidal et ses environs crée un angle mort analytique dont les conséquences pratiques sont difficiles à surestimer.
Ce phénomène n’est pas propre au Mali. Au Burkina Faso voisin, Human Rights Watch a documenté une vague d’arrestations de journalistes, dont des correspondants de guerre, tandis que des reporters ont été réquisitionnés de force par l’armée. Au Niger post-coup, les pressions sur les médias suivent une logique comparable. La tendance régionale est celle d’une militarisation croissante du contrôle de l’information dans les zones de conflit, au nom de l’unité nationale et de la sécurité de l’État.
Les précédents africains les plus sombres, comme l’Éthiopie, qui a interdit la couverture des opérations militaires au Tigré et poursuivi des journalistes sous la proclamation antiterroriste de 2009, montrent que cette dynamique, une fois enclenchée, est difficile à inverser sans pression externe soutenue.
Quand l’information devient un sujet tabou
Le procès d’Abdrahamane Keïta pose en réalité une question politique fondamentale : peut-on gouverner efficacement un conflit armé complexe sans qu’une presse libre puisse en rendre compte ? L’expérience des crises sahéliennes suggère que non. L’opacité profite à court terme aux autorités qui souhaitent contrôler le récit, mais elle prive simultanément les décideurs des retours d’information nécessaires à l’ajustement de leurs stratégies, et elle empêche les citoyens d’exercer tout jugement éclairé sur la conduite de la guerre.
Kidal reste, dans l’espace médiatique malien, une ville dont on sait ce qu’on est autorisé à savoir : qu’elle a été reprise, que l’armée y est présente, que la situation est sous contrôle. Ce que l’on ne sait pas, et ce qu’il devient dangereux de chercher à savoir, c’est ce que vivent ses habitants, quelles forces s’y affrontent réellement, et à quel coût humain cette reconquête a été et continue d’être payée. C’est précisément ce vide que le procès Keïta est chargé de pérenniser.
Sources
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Procès d’Abdrahamane Keïta : mali, un journaliste jugé pour avoir déploré la situation à Kidal : RFI, 2026
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RSF – Classement mondial de la liberté de la presse, fiche Mali : Reporters sans frontières, 2024
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Au Mali, Kidal, un symbole tombe aux mains de l’armée et de Wagner : Le Monde, novembre 2023
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Un journaliste condamné à un an de prison au Mali : Human Rights Watch, 2026
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CPJ – Suivi des affaires Abdrahamane Keïta : Committee to Protect Journalists
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Mali : RSF dénonce des arrestations arbitraires et l’instrumentalisation de la loi sur la cybercriminalité : RFI, juin 2026
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Burkina Faso : des journalistes arrêtés lors d’une vague de répression des médias : Human Rights Watch, mars 2025
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Le régulateur des médias du Mali interdit aux organes de presse de couvrir les activités des groupes politiques : CPJ, avril 2024
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Au Mali, les atteintes à la liberté de la presse se multiplient : Le Monde, novembre 2022
- Pôle cybercriminalité Mali : quand critiquer la transition devient un risque judiciaire
- Mali : 10 ans de prison pour avoir dénoncé la vie chère, la presse muselée
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