La Haute Autorité de la communication du Mali a officiellement exprimé sa volonté de s’inspirer du modèle chinois de régulation des médias. Une démarche qui, replacée dans la trajectoire politique du pays depuis le coup d’État de 2021, soulève une question centrale : s’agit-il d’une professionnalisation du secteur ou d’un levier supplémentaire de contrôle de l’information ?
Un signal qui ne surgit pas du néant
Pour comprendre la portée de cette initiative, il faut d’abord rappeler le contexte dans lequel elle s’inscrit. Depuis l’arrivée au pouvoir de la junte militaire en août 2021, l’espace médiatique malien s’est considérablement rétréci. Reporters sans frontières classe le Mali à la 119e place sur 180 pays dans son index 2024 de la liberté de la presse, soit une chute de cinq rangs par rapport à 2023, où le pays occupait déjà la 114e position. La tendance est continue et documentée.
Les chiffres bruts ne racontent qu’une partie de l’histoire. Ce sont les décisions concrètes de la HAC qui dessinent la réalité du terrain. Entre 2022 et 2024, au moins sept médias ont fait l’objet de sanctions formelles. En mars 2022, la junte malienne suspend la diffusion de France 24 et de RFI, officiellement accusées de relayer de « fausses allégations » sur des exactions commises par l’armée. Un mois et demi plus tard, la HAC entérine définitivement l’interdiction. La chaîne Joliba TV News est suspendue en novembre 2022 ; LCI et TV5Monde le sont respectivement en août et septembre 2024, portant à six le nombre de médias audiovisuels français bannis du territoire. Dans chaque cas, les autorités de transition ont invoqué des manquements à l’éthique journalistique ou des atteintes à la sécurité nationale.
Le modèle chinois : de quoi parle-t-on exactement ?
La référence à la Chine comme modèle de régulation mérite qu’on s’y attarde, car elle n’est pas anodine. En Chine, la régulation des médias est assurée principalement par la NRTA (Administration nationale de la radio et de la télévision), qui dispose de mécanismes d’une précision bureaucratique redoutable : système de licences conditionnant l’accès au marché audiovisuel, contrôle des personnes autorisées à prendre la parole à l’antenne selon des critères de « position politique correcte » et de « crédit social », surveillance des comptes de réseaux sociaux des professionnels des médias, et pouvoir de retrait de visibilité sur des figures jugées problématiques. Selon une analyse de l’Africa Center for Strategic Studies, Pékin a activement exporté vers l’Afrique subsaharienne un ensemble de pratiques liées au contrôle étatique de l’information, notamment par la formation de journalistes africains en Chine, une formation que des observateurs décrivent comme valorisant le respect de l’autorité et les « lignes rouges » implicites de la censure.
Ce transfert de modèle s’accompagne d’une infrastructure de coopération dense. Lors du dernier sommet du FOCAC en 2024, le Plan d’action sino-africain prévoyait explicitement des échanges de programmes audiovisuels, des coproductions, la construction d’un centre de médias intégrés en Afrique, ainsi que des programmes de stage pour les professionnels africains des médias. Des accords ont été conclus avec des médias de nombreux pays du continent, du Nigeria à l’Afrique du Sud, en passant par la Côte d’Ivoire. Le Mali, en cherchant à s’inspirer de ce modèle, ne ferait donc pas cavalier seul sur le continent, mais il serait l’un des rares régulateurs à le formuler aussi explicitement comme ambition institutionnelle.
Professionnalisation ou contrôle ? L’ambiguïté comme stratégie
Les partisans d’une lecture bienveillante de l’initiative de la HAC avancent que le secteur médiatique malien souffre effectivement de faiblesses structurelles réelles : prolifération de médias sous-financés, faible formation des journalistes, absence de cadre déontologique contraignant. Un renforcement des capacités réglementaires, quel qu’en soit l’inspiration géographique, pourrait en théorie répondre à des besoins légitimes.
Mais cette lecture achoppe sur la séquence des événements. La HAC malienne n’est pas une institution indépendante au sens classique du terme. Son président, Gaoussou Coulibaly, administrateur civil de formation, est désigné par le président de la République parmi les membres du Collège, un mode de nomination qui en fait structurellement un relais du pouvoir exécutif plutôt qu’un contre-pouvoir. Dans ce cadre, l’importation d’un modèle de régulation comme celui de la Chine, où la distinction entre régulation professionnelle et contrôle politique est délibérément brouillée, ne saurait être lue comme une démarche neutre.
Le Point Afrique relevait en avril 2024 que la junte avait simultanément interdit aux médias de couvrir les activités des partis politiques, une mesure confirmée par le Comité pour la protection des journalistes. L’accumulation de ces décisions dessine une cohérence : réduire progressivement les espaces d’expression indépendante, en s’appuyant sur une HAC dont les prérogatives s’élargissent à mesure que la pression politique s’intensifie.
Un silence régional éloquent
Face à cette évolution, la CEDEAO, qui avait suspendu le Mali de ses institutions en 2021 et imposé des sanctions individuelles aux membres de la junte, n’a pas formulé de réaction officielle documentée spécifiquement sur les restrictions visant les médias, ni a fortiori sur l’initiative de la HAC en direction de la Chine. L’UEMOA, de même, est restée silencieuse sur ce terrain précis. Ce mutisme régional n’est pas sans signification : il reflète à la fois l’impasse dans laquelle se trouvent les organisations sous-régionales face aux transitions militaires sahéliennes, et les limites de leur doctrine d’intervention sur les questions de liberté de la presse.
Les organisations de défense de la liberté de la presse ont, elles, maintenu leur vigilance. Human Rights Watch, Amnesty International et RSF ont régulièrement documenté les atteintes à la liberté d’expression au Mali depuis 2021. Mais leur capacité d’influence sur un régime qui a ostensiblement tourné le dos aux normes libérales, et qui s’est rapproché de la Russie et de la Chine comme cadres de référence alternatifs, reste limitée.
La trajectoire, plus que l’événement
Ce qui importe ici n’est pas tant l’annonce elle-même, une déclaration d’intention rapportée par l’Agence Malienne de Presse, source officielle de l’État, que la direction qu’elle confirme. La HAC malienne n’est pas en train d’inventer un modèle : elle choisit explicitement, dans un répertoire d’options disponibles, celui qui maximise la capacité de contrôle étatique sur l’information, au détriment des garanties d’indépendance éditoriale.
Ce choix s’inscrit dans une logique plus large, observable dans plusieurs pays sahéliens sous gouvernance militaire : la reconstruction des institutions de régulation sur un modèle qui subordonne le pluralisme médiatique aux impératifs de la « stabilité » telle que définie par le pouvoir en place. La question qui se pose désormais n’est pas de savoir si la HAC malienne s’inspirera effectivement des mécanismes chinois, mais jusqu’où ce durcissement institutionnel peut aller avant que le tissu médiatique malien, déjà fragilisé, ne soit durablement transformé.
Sources
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Classement mondial de la liberté de la presse – Mali : Reporters sans frontières, 2024
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Au Mali, les atteintes à la liberté de la presse se multiplient – Le Monde, novembre 2022
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La stratégie de la Chine pour façonner l’espace médiatique africain – Africa Center for Strategic Studies
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La Chine exporte son modèle de contrôle étatique des médias vers l’Afrique – ADF Magazine, juin 2023
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Mali : le régulateur des médias interdit aux organes de presse de couvrir les activités des groupes politiques – Committee to Protect Journalists, avril 2024
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Protéger la liberté d’expression au Mali -Human Rights Watch, novembre 2022
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Coopération sino-africaine en matière de médias – Plan d’action FOCAC 2024 -Ministère des Affaires étrangères de Chine, septembre 2024
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Mali : interdiction aux médias de couvrir les partis politiques : L’Orient Le Jour, 2024
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