Paysage médiatique sahélien : comment les juntes reconfigurent l’accès à l’information

La rédaction

juin 18, 2026

L’amende infligée en 2025 à Canal+ International par le régulateur burkinabè n’est que la face visible d’une recomposition profonde du paysage médiatique sahélien. Depuis les coups d’État successifs au Mali (2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023), les trois pays de l’Alliance des États du Sahel ont méthodiquement réduit l’espace d’information disponible pour leurs populations, au nom de la souveraineté et de la sécurité nationale.

L’affaire Canal+ : un bras de fer révélateur

Le 12 juin 2025, le Conseil supérieur de la communication du Burkina Faso a infligé à Canal+ International une amende de 50 millions de francs CFA — soit environ 76 200 euros — pour « non-respect de ses obligations conventionnelles relatives à l’accessibilité des chaînes publiques nationales sur le territoire burkinabè ». La décision fait suite à une convention signée en février 2024, imposant au groupe audiovisuel français de diffuser gratuitement les chaînes de la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB) à tous ses abonnés résidant au Burkina Faso, y compris en cas d’expiration de l’abonnement.

Malgré une mise en demeure adressée en avril 2025, des blocages persistaient : les abonnés se voyaient contraints d’envoyer un SMS pour accéder aux chaînes publiques, en violation des termes convenus. Canal+ dispose désormais de 30 jours supplémentaires pour lever tous les obstacles, sous peine de « sanctions de degré supérieur », selon le compte rendu relayé par Jeune Afrique. À ce stade, aucun communiqué officiel du groupe n’a été rendu public en réponse à cette sanction.

L’affaire illustre la nouvelle doctrine audiovisuelle des autorités de transition : contraindre les opérateurs privés — y compris étrangers — à servir les intérêts des médias d’État. Elle s’inscrit dans un mouvement bien plus large, dont Canal+ n’est qu’un élément secondaire.

Une vague de suspensions sans précédent depuis 2021

Au Mali : l’exclusion progressive des médias français

Le Mali a ouvert la voie. Dès la fin mars 2022, la Haute Autorité de la communication (HAC) a suspendu simultanément RFI et France 24, les accusant de « matraquage médiatique » visant à « déstabiliser la transition, démoraliser le peuple malien et discréditer les vaillantes FAMa ». Les autorités sont allées jusqu’à comparer ces deux médias à la Radio des Mille Collines, référence au génocide rwandais de 1994 — une accusation d’une gravité extrême, aussitôt dénoncée par les organisations de défense de la liberté de la presse.

En avril 2024, la junte malienne a ordonné le retrait de France 2 des bouquets télévisuels, après qu’un reportage diffusé en janvier de la même année eut été qualifié d’« apologie du terrorisme » par la HAC. La chaîne publique française était accusée de tenter de justifier rétroactivement la présence de l’opération Barkhane, sans avoir recueilli de contradiction officielle malienne. Résultat documenté : trois chaînes françaises majeures sont désormais inaccessibles au Mali par les canaux légaux de diffusion.

Au Burkina Faso : l’isolement informationnel depuis fin 2022

Dès la fin de l’année 2022, quasi l’ensemble des grands médias internationaux occidentaux ont été suspendus de diffusion au Burkina Faso. Le régime du capitaine Ibrahim Traoré a ainsi coupé l’accès légal à RFI, France 24, et plus récemment à TV5 Monde. Cette dernière suspension, annoncée en mai 2026, a été motivée par des « fautes portant sur la désinformation et l’apologie du terrorisme, qui ont été relevées dans plusieurs éditions du journal télévisé, d’avril à mai 2026 », selon les autorités burkinabè.

Au Niger : une radicalisation accélérée

Le Niger a suivi le même schéma, avec une vitesse de radicalisation remarquable. France 24 et RFI ont été suspendues dès les premiers jours suivant le coup d’État de juillet 2023. La BBC a été visée en décembre 2024. Puis, en mai 2026, l’Observatoire national de la communication a annoncé la suspension immédiate d’une dizaine de médias sur tout le territoire : outre France 24 et RFI, figurent dans la liste AFP, TV5 Monde, TF1 Info, Jeune Afrique, Mediapart, France Afrique Média et LSI Africa. Le motif juridique invoqué est la diffusion de contenus « susceptibles de mettre gravement en péril l’ordre public, l’unité nationale, la cohésion sociale et la stabilité des institutions de la République ». Le Niger a par ailleurs promulgué en 2024 une loi criminalisant la diffusion en ligne de « données susceptibles de troubler l’ordre public », fournissant un cadre pénal d’appoint à ces décisions administratives.

Légitimité formelle, illégitimité substantielle

Les autorités des trois pays prennent soin de s’appuyer sur des décisions d’organes de régulation constitués — CSC, HAC, ONC —, donnant aux suspensions un vernis de légalité administrative. Cette posture est précisément ce que les spécialistes du droit des médias en Afrique documentent comme stratégie de contournement : selon un ouvrage collectif publié aux Presses universitaires de Rennes sur la censure de l’information en Afrique subsaharienne francophone, les gouvernements utilisent « des stratégies permettant d’exercer des pressions sous couvert d’une intervention tout à fait légitime au point de vue formel des pouvoirs publics dans le secteur des médias ». Les auteurs parlent d’un « vernis de légalité et de pluralisme » moins susceptible d’attirer les critiques extérieures.

Ce cadre d’analyse trouve un écho dans les données de Reporters sans frontières, qui classe en 2025 le Burkina Faso à la 105e place mondiale (contre une quarantaine en 2021), le Mali à la 119e et le Niger à la 83e. Les trois pays de l’AES enregistrent un recul dans le classement RSF 2025, avec un indicateur sécuritaire particulièrement dégradé pour le Mali (141e dans cette sous-catégorie). La FIDH note quant à elle que « plusieurs médias internationaux se sont vus retirer leur accréditation et sont définitivement suspendus » au Mali depuis le coup d’État, sans qu’une liste nominative publique exhaustive soit disponible.

Qui comble le vide informationnel ?

La question de l’offre d’information alternative est centrale pour les populations et les acteurs économiques opérant dans ces marchés. La réponse est nuancée.

Au Burkina Faso, ce ne sont pas de nouveaux grands médias structurés qui ont émergé pour remplacer RFI ou France 24, mais une montée en puissance des médias en ligne déjà existants : Burkina24 et LeFaso.net constituent les deux références les plus documentées, ce dernier revendiquant 40 000 à 45 000 visiteurs quotidiens. S’y ajoutent une prolifération de contenus numériques décentralisés — lives Facebook, chaînes YouTube, groupes WhatsApp et Telegram — qui assurent une diffusion d’informations difficile à contrôler, mais aussi difficile à vérifier. Un Forum des nouveaux médias s’est tenu à Ouagadougou en 2025, signe que cet écosystème numérique informel a atteint une masse critique justifiant une structuration.

La crise économique du secteur freine cependant l’émergence de structures robustes : plusieurs médias ont fermé, les salaires sont irréguliers et beaucoup de journalistes cumulent des emplois. Le vide laissé par les grandes rédactions internationales est donc partiellement comblé, mais de façon hétérogène et avec des garanties éditoriales variables.

Côté audiences payantes, les données de Canal+ Afrique sont agrégées à l’échelle continentale — environ 9,7 millions d’abonnés pour l’ensemble des marchés africains fin 2024 — sans ventilation par pays. Il est donc impossible de chiffrer précisément l’impact commercial des restrictions imposées au groupe dans les trois pays de l’AES.

Une reconfiguration durable aux implications stratégiques

Pour les investisseurs, les diplomates et les acteurs économiques présents dans la région, la recomposition du paysage médiatique sahélien a des implications concrètes. L’accès à une information vérifiable et diversifiée se restreint, tandis que les médias d’État — RTB, ORTM au Mali, ORTN au Niger — occupent un espace croissant sur les canaux de diffusion légaux. Les obligations faites à Canal+ de diffuser gratuitement ces chaînes publiques s’inscrivent dans cette logique : il ne s’agit pas seulement d’un différend commercial, mais d’une politique délibérée d’occupation de l’espace audiovisuel par la parole officielle.

La question reste ouverte : cette configuration peut-elle se stabiliser, ou la pression croissante sur les flux d’information numériques — plus difficiles à bloquer que les chaînes satellitaires — finira-t-elle par produire de nouveaux équilibres que les juntes sahéliennes ne maîtriseront pas aussi aisément que l’espace hertzien et câblé ?

Sources