L’arrestation du créateur de contenus Djiby Barry, inculpé fin juillet 2026 pour avoir questionné le bilan de la transition et la légitimité du général Assimi Goïta, illustre une tendance que documentent désormais plusieurs organisations de défense des droits humains. Au Mali, le pôle judiciaire spécialisé contre la cybercriminalité est devenu l’outil central d’une répression croissante des voix critiques en ligne. Entre protection légitime de l’État et restriction du débat public, la ligne de démarcation s’efface.
Une arrestation au milieu d’un concert
Le 24 juillet 2026, Djibril Sangaré, plus connu sous son nom de scène Djiby Barry, est interpellé au Centre international de conférence de Bamako où il assistait à un concert. Après un week-end en garde à vue, il est présenté au procureur le 27 juillet, puis placé sous mandat de dépôt et formellement inculpé le 28 juillet par la Brigade d’investigation du pôle judiciaire spécialisé contre la cybercriminalité. Les chefs retenus : « atteinte au crédit de l’État » et « publication de fausses informations par le biais d’un système d’information et de communication ».
La vidéo qui aurait motivé les poursuites porte sur l’absence de bilan tangible de la transition et sur le fait que le général Goïta n’a jamais été soumis au suffrage universel. Son entourage juge cette arrestation « abusive ». Le procureur du pôle anti-cybercriminalité, sollicité par RFI, n’a pas répondu. Aucune date de procès n’est fixée à ce stade.
Le dossier ne s’arrête pas là. Le juge d’instruction a également demandé la traduction de plusieurs autres vidéos en langue peule portant sur le déguerpissement des marchés à bétail de Bamako et sur les prix des animaux pendant la Tabaski des sujets économiques du quotidien qui relèvent difficilement de la menace à la sécurité nationale. Djiby Barry est membre de l’association peule Tabital Pulaaku, sans y exercer de fonction dirigeante.
Un arsenal juridique à géométrie variable
Pour comprendre la portée de ces inculpations, il faut examiner les textes invoqués. L’« atteinte au crédit de l’État » est définie par l’article 242-74 du Code pénal malien comme la propagation volontaire de « fausses nouvelles ou allégations mensongères de nature à ébranler la confiance dans le crédit de l’État ». La peine prévue est de deux ans d’emprisonnement et une amende de 240 000 francs CFA. Comme le relève une analyse juridique publiée sur Village Justice, cette incrimination est issue du droit économique et visait initialement à protéger la confiance des marchés financiers envers les institutions publiques une finalité bien éloignée de la critique politique d’un créateur de contenus.
La seconde qualification, tirée de la loi n°2019-056 sur la cybercriminalité, prévoit pour sa part des peines allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement et cinq millions de francs CFA d’amende pour la production ou diffusion de données « de nature à troubler l’ordre public » via un système d’information. La formulation est délibérément large, ce qui lui confère une plasticité juridique que les autorités de transition ont manifestement su mettre à profit.
Cette souplesse d’interprétation préoccupe les spécialistes du droit numérique. Dans une lettre adressée en 2022 au Comité ad hoc des Nations Unies sur la cybercriminalité, Human Rights Watch et une coalition d’experts dont David Kaye, ancien Rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté d’opinion alertaient que des législations cyber trop larges étaient utilisées pour cibler les défenseurs des droits humains, en contradiction avec le droit international. L’Assemblée générale de l’ONU avait elle-même exprimé de « graves préoccupations » sur ce point.
Un phénomène systémique, pas un cas isolé
L’affaire Djiby Barry ne surgit pas dans un vide. La FIDH et l’OMCT documentent, depuis le coup d’État de mai 2021, un recours qu’elles qualifient de « systématique » au pôle national de lutte contre la cybercriminalité pour poursuivre journalistes et défenseurs des droits humains. Dans un communiqué de juin 2026, l’Observatoire FIDH/OMCT citait au moins trois journalistes convoqués par ce même pôle : Chahana Takiou et Keïta Abdehrmane, tous deux inculpés et placés sous mandat de dépôt, et Issaika Sidibé, interrogé puis relâché sans poursuites formelles. En février 2026, Human Rights Watch signalait le cas de Youssouf Sissoko, rédacteur en chef du journal L’Alternance, arrêté et poursuivi devant le tribunal spécialisé anti-cybercriminalité.
Ces cas s’inscrivent dans une dégradation mesurable. Reporters sans frontières classe le Mali 119ᵉ sur 180 pays dans son indice mondial de la liberté de la presse 2025, soit un recul de cinq places par rapport à 2024. L’indicateur sécuritaire du pays se situe à la 141ᵉ position, reflet d’une hostilité croissante à l’égard des journalistes et des acteurs de l’information en ligne. RSF note des suspensions de médias, une autocensure généralisée et des rédactions contraintes à l’exil.
Le phénomène dépasse les frontières maliennes. Au Burkina Faso voisin, Human Rights Watch documente que la junte a intensifié ses attaques contre le droit à l’information en 2025-2026, allant jusqu’à enrôler de force des journalistes dans l’armée en guise de représailles pour leurs contenus critiques. En 2024, au Mali même, l’économiste Étienne Fakaba Sissoko avait été condamné pour « injures, atteinte au crédit de l’État et diffusion de fausses nouvelles » à la suite de publications jugées critiques envers les autorités. Le schéma se répète, avec des qualifications pénales quasi identiques.
La transition face à ses propres promesses
L’ironie de la situation n’échappe pas aux observateurs : les vidéos de Djiby Barry portent précisément sur l’absence de bilan de la transition c’est-à-dire sur la question de savoir si les autorités ont tenu les engagements formulés lors de la Charte de la transition. En 2021, la junte avait proclamé quatre axes prioritaires : renforcement de la sécurité, réformes politiques et institutionnelles, organisation d’élections générales et bonne gouvernance. Plusieurs analyses, dont celle du Centre d’études stratégiques de l’Afrique, indiquent que ces engagements n’ont pas été tenus dans les délais annoncés et qu’aucun calendrier crédible de retour à une gouvernance civile n’est en place.
Poursuivre un créateur de contenus pour avoir soulevé cette question revient à ériger la critique du bilan gouvernemental en infraction pénale. C’est précisément ce glissement sémantique du contrôle de la désinformation à la répression de la critique politique que dénoncent les juristes spécialisés. La notion de « fausses informations » dans la loi malienne sur la cybercriminalité ne définit pas de critères objectifs permettant de distinguer l’erreur factuelle de l’opinion politique. Or, dans un contexte où le procureur compétent refuse de s’expliquer publiquement et où aucune date de procès n’est annoncée, c’est l’incertitude judiciaire elle-même qui produit l’effet dissuasif recherché.
Ni silence ni naïveté
Il serait inexact de présenter cette affaire comme une simple opposition entre un État répressif et des victimes innocentes. Les autorités maliennes font face à des défis informationnels réels : la désinformation circule abondamment sur les réseaux sociaux dans un contexte de conflit armé et de tensions communautaires. Des campagnes de manipulation orchestrées parfois de l’extérieur ont ciblé l’opinion malienne. La protection de la crédibilité des institutions publiques dans cet environnement n’est pas une préoccupation sans fondement.
Mais la réponse juridique apportée soulève des questions de proportionnalité que les textes eux-mêmes peinent à trancher. L’article 242-74 du Code pénal exige que les poursuites ne puissent être engagées que sur plainte du ministère des Finances ou du représentant légal de l’organisme concerné une condition procédurale dont on ignore si elle a été respectée dans le cas Djiby Barry. Et la demande de traduction de vidéos sur les prix du bétail pendant la Tabaski dans le même dossier judiciaire interroge sur le périmètre réel de l’instruction.
La question centrale reste entière : à partir de quel seuil la critique du bilan d’une transition militaire cesse-t-elle d’être une expression politique légitime pour devenir une « atteinte au crédit de l’État » ? En l’absence de réponse institutionnelle claire, c’est le pôle judiciaire spécialisé contre la cybercriminalité qui en définit les contours, au cas par cas, loin de tout débat public. Un pouvoir de qualification qui, faute de contre-pouvoirs visibles, risque de redessiner durablement les frontières du dicible au Mali.
Sources
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Mali : inculpation d’un créateur peul de vidéos qui dénonce le bilan de la transition — RFI, 29 juillet 2026
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Mali : fiche pays liberté de la presse — Reporters sans frontières, édition 2025
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Mali, quatre ans après le coup d’État : répression systématique — FIDH/OMCT, 2025
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Mali : harcèlement judiciaire et détention arbitraire de Chahana Takiou — FIDH, juin 2026
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Press freedom under fire in Mali — Human Rights Watch, février 2026
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Le concept d’infraction d’atteinte au crédit de l’État en droit malien — Village Justice
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La nouvelle loi du Mali sur la cybercriminalité : potentiellement problématique pour les droits numériques — CIPESA, 2020
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Lettre au Comité ad hoc des Nations Unies sur la cybercriminalité — Human Rights Watch et experts indépendants, février 2022
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La junte burkinabè a intensifié ses attaques contre le droit à l’information — Human Rights Watch, mai 2026
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Mali’s Non-Transition — Africa Center for Strategic Studies, 2024