Mali : 10 ans de prison pour avoir dénoncé la vie chère, la presse muselée

La rédaction

août 25, 2026

Mali : 10 ans de prison pour avoir dénoncé la vie chère, la presse muselée

Le 17 août 2026, la chambre criminelle de la Cour d’appel de Bamako a prononcé une condamnation qui a fait l’effet d’un coup de massue dans les milieux journalistiques d’Afrique de l’Ouest. Mohamed Youssouf Bathily, alias Ras Bath, et Rokia Doumbia, connue sous le nom de Rose la vie chère, ont chacun écopé de dix ans de réclusion, dont sept ans ferme, pour avoir dénoncé la cherté de la vie et les coupures d’électricité. Ce verdict n’est pas un accident judiciaire : il s’inscrit dans une stratégie délibérée de la junte malienne visant à faire taire les voix critiques à mesure que les crises s’accumulent.

Une condamnation hors norme pour des faits de parole

Les deux condamnés sont poursuivis sous les chefs d’« atteinte au crédit de l’État » et d’« association de malfaiteurs par le biais des technologies de l’information et de la communication ». L’origine des poursuites remonte à une émission diffusée en 2023, dans laquelle Ras Bath et Rose la vie chère commentaient les difficultés quotidiennes des Maliens : hausse des prix, délestages chroniques, pénuries de denrées de première nécessité. Pour ces propos, ils ont été condamnés à dix ans de réclusion chacun, assortis d’une amende de 240 000 francs CFA.

La peine est disproportionnée au regard du droit pénal malien ordinaire. Selon une analyse publiée par Village Justice, l’infraction d’atteinte au crédit de l’État, dans sa forme classique, est normalement passible de deux ans d’emprisonnement et de 240 000 francs CFA d’amende. La qualification retenue ici, aggravée par le recours aux technologies de l’information, permet de dépasser ce plafond, en vertu de la loi n°2019-056 du 5 décembre 2019 sur la répression de la cybercriminalité, dont les dispositions s’appliquent à toute infraction commise par voie numérique.

Ras Bath n’est pas un inconnu du grand public malien. Animateur de l’émission Le Grand Dossier, chroniqueur au style incisif avec le slogan « Choquer pour éduquer », il comptait plus de 334 000 abonnés sur sa page Facebook dès 2010 selon un document de l’OFPRA. Il a longtemps incarné une forme de contre-pouvoir populaire, particulièrement suivi par la jeunesse urbaine. Rokia Doumbia, quant à elle, s’est imposée comme l’une des voix les plus audibles sur les questions de pouvoir d’achat et de conditions de vie, au travers de contenus largement relayés sur les réseaux sociaux.

Une vague de répression systématique

Le verdict du 17 août n’est pas isolé. Il constitue l’épisode le plus sévère d’une série de poursuites judiciaires qui s’intensifient depuis le coup d’État d’août 2021.

En mars 2026, Youssouf Sissoko, directeur de publication du journal L’Alternance, a été condamné à deux ans de prison ferme et un million de francs CFA d’amende pour un article critique envers les autorités. En juin 2026, les journalistes Chahana Takiou, directeur du bihebdomadaire 22 Septembre, et Abderhmaane Keïta, directeur du Témoin, ont été placés sous mandat de dépôt par le pôle national de lutte contre la cybercriminalité. En avril 2025, le journaliste Alfousseini Togo avait déjà écopé de huit mois avec sursis pour un texte jugé offensant envers l’institution judiciaire.

Dans tous ces dossiers, le schéma est identique : recours au pôle anticybercriminalité, chefs d’inculpation d’« atteinte au crédit de l’État » ou d’« association de malfaiteurs », détention provisoire prolongée. Comme le note l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains, émanation conjointe de la FIDH et de l’OMCT : « L’accusation d’atteinte au crédit de l’État est devenue un outil récurrent pour réprimer la liberté d’expression depuis le coup d’État de 2021. »

RSF classe le Mali au 121e rang mondial sur 180 pays dans son index 2026 de la liberté de la presse, contre 119e en 2025, lui-même en recul par rapport aux années précédentes. La trajectoire est constante, et la condamnation de Ras Bath et Rose la vie chère risque de précipiter un nouveau décrochage dans le prochain classement.

Des crises réelles que la junte préfère taire

Le paradoxe est saisissant : les sujets pour lesquels Ras Bath et Rose la vie chère ont été condamnés, la cherté de la vie, les coupures d’électricité, les pénuries, correspondent à des réalités documentées et aggravées que la junte est incapable de résoudre.

En mars 2026, le gouvernement malien a augmenté les prix officiels des carburants de 13 % pour le supercarburant et de 29 % pour le gasoil, portant le litre à 875 francs CFA, dans un contexte de pénuries persistantes. À Gao, en août 2026, seulement 8 stations-service sur 20 étaient en activité, en raison du blocus partiel orchestré par des groupes armés présents dans la zone depuis septembre 2025. Ces pénuries de carburant se répercutent directement sur les coûts de transport, d’alimentation et d’électricité.

Sur le plan sécuritaire, les données d’ACLED font état de 3 435 morts liées aux attaques de groupes armés sur les sept premiers mois de 2026, soit une hausse de 35 % par rapport à la même période de 2024, qui avait déjà enregistré 2 546 victimes. Cette violence persistante aggrave directement la situation alimentaire : environ 1,6 million de Maliens risquaient une insécurité alimentaire aiguë durant la soudure 2026, en hausse de 9 % sur un an.

Ce sont précisément ces sujets, le prix à la pompe, les délestages, la cherté du marché, que dénonçaient les deux condamnés. La réponse judiciaire de la junte illustre une logique bien rodée : faute de pouvoir régler les crises, mieux vaut faire taire ceux qui en parlent.

Un arsenal juridique instrumentalisé

La loi n°2019-056 sur la cybercriminalité, adoptée sous un gouvernement civil, a été conçue pour lutter contre la fraude en ligne et les atteintes aux systèmes informatiques. Elle est aujourd’hui utilisée à d’autres fins. En juin 2026, RFI rapportait que RSF dénonçait explicitement « des arrestations arbitraires et l’instrumentalisation de la loi sur la cybercriminalité » au Mali. Le mécanisme est simple : dès lors qu’une émission, un article ou une vidéo est diffusé sur internet ou via les réseaux sociaux, le parquet peut invoquer la loi de 2019 pour aggraver les charges et déroger aux garanties du droit de la presse ordinaire.

Cette dérive n’est pas propre au Mali. Au Burkina Faso, au moins douze journalistes ont été emprisonnés, détenus ou condamnés sous la junte depuis 2024, selon Human Rights Watch. Au Niger, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) réclamait en mai 2026 la libération de quatre journalistes détenus. Le Mali s’inscrit ainsi dans un schéma régional où les juntes militaires du Sahel, souvent présentées comme des alternatives souverainistes aux démocraties défaillantes, répliquent aux mêmes outils répressifs, souvent avec une sévérité accrue.

Aucune réaction officielle de la CEDEAO, de l’Union africaine ou du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme n’avait été rendue publique au moment de la rédaction de cet article. Le silence des institutions régionales et multilatérales est lui-même révélateur : le Mali a suspendu ses relations avec la CEDEAO, et les leviers de pression extérieure se sont considérablement réduits depuis la rupture de Bamako avec les structures d’intégration ouest-africaines.

La parole confisquée, les crises intactes

La condamnation de Ras Bath et Rose la vie chère marque un palier dans la répression de la liberté de la presse au Mali. Dix ans de réclusion pour avoir commenté des faits économiques vérifiables, c’est une peine qui dépasse de loin ce que prévoit le droit commun pour cette infraction, et qui ne laisse aucun doute sur son caractère dissuasif. L’objectif n’est pas de punir deux individus : c’est d’envoyer un signal à l’ensemble du paysage médiatique et militant malien.

La question qui reste ouverte est celle de l’efficacité de cette stratégie sur le long terme. Les crises que dénonçaient Ras Bath et Rose la vie chère, inflation, insécurité alimentaire, pénuries d’énergie, insécurité armée, ne disparaissent pas avec leurs auteurs. Elles s’aggravent. Et dans un pays où les réseaux sociaux constituent le principal espace d’expression public, la capacité de la junte à contrôler durablement le récit économique et social est, malgré la brutalité des condamnations, loin d’être assurée.


Sources