Liberté d’expression au Sahel : sous les juntes, l’espace civique se referme

La rédaction

août 2, 2026

Au Mali, un tweet de solidarité a valu deux ans de prison à un ancien Premier ministre. Au Burkina Faso, des journalistes sont enlevés et envoyés de force au front. Au Niger, un président élu croupit dans sa résidence transformée en cellule. Trois pays, trois juntes, un même mouvement de compression des libertés publiques qui redessine en profondeur l’espace civique sahélien.

Moussa Mara, ou la criminalisation de la solidarité

Le 1er août 2025, Moussa Mara, ancien Premier ministre du Mali (2014-2015), est placé sous mandat de dépôt. Son crime : avoir publié sur le réseau social X un message exprimant sa solidarité envers des personnalités politiques et de la société civile qu’il venait de visiter en prison. Les charges retenues — « atteinte au crédit de l’État », « opposition à l’autorité légitime » et « incitation au trouble à l’ordre public » — sont précisément celles que Human Rights Watch et Amnesty International identifient comme les instruments privilégiés de la junte pour museler ses critiques.

Le 27 octobre 2025, le tribunal de lutte contre la cybercriminalité de Bamako le condamne à deux ans de prison, dont un an ferme, et à une amende de 500 000 francs CFA. La peine est confirmée en appel début 2026. Amnesty International qualifie cette procédure de détention arbitraire et réclame sa libération immédiate, position que partage Human Rights Watch.

L’affaire Mara n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une séquence documentée de poursuites visant des figures politiques depuis le double coup d’État de 2020 et 2021. En juin 2024, onze leaders de l’opposition sont arrêtés au domicile du vice-président de l’ADEMA-PASJ, inculpés de « complot contre l’État ». Ibrahim Nabi Togola, président du parti Nouvelle vision pour le Mali, est enlevé fin décembre 2024 par des hommes en civil. Entre mai et juin 2025, trois dirigeants de l’opposition — Abba Alhassane, El Bachir Thiam et Abdoul Karim Traoré — disparaissent en l’espace de quatre jours ; El Bachir Thiam reste porté disparu au moment de la rédaction de ces lignes, selon le rapport mondial 2026 de Human Rights Watch. La FIDH, qui recense ces cas, parle d’une « répression systématique » installée depuis quatre ans.

Burkina Faso : la presse sous les armes

À Ouagadougou, le traitement réservé aux journalistes sous la junte du capitaine Ibrahim Traoré a atteint une brutalité documentée sans précédent récent dans la région. Le mécanisme est devenu récurrent : des journalistes ou chroniqueurs critiques sont enlevés par des hommes armés non identifiés, les autorités nient toute implication pendant des semaines, puis reconnaissent finalement les avoir « réquisitionnés » pour des opérations militaires.

En juin 2024, Atiana Serge Oulon, directeur de L’Évènement, Adama Bayala et Kalifara Seré sont enlevés à Ouagadougou. Les autorités n’admettent leur enrôlement forcé qu’en octobre, après plusieurs mois de pression internationale. Selon Human Rights Watch, des dizaines de journalistes ont été contraints de fuir le Burkina Faso sous la menace d’emprisonnement, de torture, de disparition forcée ou d’enrôlement forcé. Reporters sans frontières estime qu’au moins sept journalistes burkinabè ont été arrêtés et envoyés au front, et qu’une dizaine d’autres ont choisi l’exil.

La pratique ne date pas de 2024 : dès novembre 2023, au moins une douzaine de journalistes et d’activistes avaient été prévenus de leur réquisition imminente. Issaka Lingani et Yacouba Ladji Bama avaient ainsi été envoyés en opération pour trois mois, officiellement en raison de leurs critiques du pouvoir. Cette instrumentalisation des obligations militaires comme outil de répression des médias est explicitement condamnée par la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.

En matière de presse étrangère, le signal envoyé est tout aussi clair : en avril 2023, les correspondantes d’Le Monde et de Libération ont été expulsées du territoire.

Niger : la répression par procuration judiciaire

Au Niger, le coup d’État du 26 juillet 2023 a inauguré une répression qui frappe simultanément l’ancien pouvoir, la presse indépendante et la société civile. Mohamed Bazoum, président élu renversé, demeure détenu au palais présidentiel de Niamey, avec son épouse — une situation que l’ACAT France qualifie de « détention arbitraire » et pour laquelle la Cour de justice de la CEDEAO avait exigé des justifications dès 2021 dans un cas comparable au Mali.

Les journalistes ne sont pas épargnés. Ousmane Toudou est arrêté en avril 2024 après une publication dénonçant le coup d’État. Soumana Maïga, directeur de publication de L’Enquêteur, est détenu après un article évoquant de présumés équipements d’écoute russes. La blogueuse Samira Sabou est inculpée pour des publications sur les réseaux sociaux. Dans chaque cas, la procédure judiciaire sert d’habillage formel à ce qu’Amnesty International analyse comme une répression politique méthodique.

Des chiffres qui documentent le recul

L’indice mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières traduit en données comparables ce que les cas individuels illustrent concrètement. En 2024, le Mali occupe la 114ᵉ place sur 180 pays, contre la 99ᵉ en 2021 — une perte de quinze rangs en trois ans. Le Burkina Faso chute de la 41ᵉ place en 2021 à la 86ᵉ en 2024, soit une dégradation de quarante-cinq rangs sur la période, dont vingt-huit en une seule année entre 2023 et 2024. Le Niger, relativement stable autour de la 61ᵉ place jusqu’en 2023, tombe à la 80ᵉ rang l’année suivant le coup d’État, une chute de dix-neuf places directement imputée aux restrictions consécutives à la prise de pouvoir militaire.

Ces trajectoires convergent, chacune à son rythme, vers un appauvrissement structurel de l’espace médiatique, qui lui-même renforce la difficulté à documenter les violations politiques.

Un héritage régional réactivé

Les historiens et les politologues qui travaillent sur les transitions militaires ouest-africaines des années 1990 identifient des mécanismes analogues. Le Togo d’Eyadéma, la Côte d’Ivoire post-coup de 1999, la Guinée de Lansana Conté : dans chaque cas, la promesse de transition s’est accompagnée du maintien d’un appareil sécuritaire répressif intact, utilisé contre les mobilisations démocratiques et les médias critiques. Les analyses récentes sur les dynamiques sécuritaires des transitions militaires soulignent que les juntes contemporaines du Sahel réactivent ce même répertoire : criminalisation de la dissidence, usage rhétorique de la menace sécuritaire pour justifier la restriction des libertés, prolongation indéfinie d’une transition qui peine à définir son horizon.

La rupture avec la CEDEAO, formellement actée le 29 janvier 2025 pour les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, a supprimé l’un des rares mécanismes de pression externe sur les pratiques de gouvernance. La Charte du Liptako-Gourma, texte fondateur de l’AES signé en septembre 2023, ne contient aucun calendrier électoral ni aucune garantie explicite des libertés civiques : ses engagements sont exclusivement sécuritaires. Ce vide normatif laisse les opposants, les journalistes et les militants de la société civile des trois pays sans recours régional effectif.

La question posée par la libération de Moussa Mara — si libération il y a — n’est donc pas celle d’une inflexion du régime malien. Elle est celle de savoir si les dynamiques à l’œuvre au Mali, au Burkina Faso et au Niger sont encore susceptibles d’être infléchies par des acteurs internes, en l’absence de tout cadre régional contraignant et face à des juntes qui ont fait de la durée leur principal horizon politique.


Sources